Incertain territoire français

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 07/11/2014

Série inédite sur les paysages français touristiques remarquables

Article paru dans d'A n°231

Dès 1851, soit une douzaine d’années après la date officielle de son invention, la photographie a été mise au service de la reconnaissance du territoire. La mission héliographique initiée par Prosper Mérimée utilisait l’image comme outil de recensement du patrimoine national. Elle était la première d’une série d’initiatives restées célèbres dans l’histoire de la photographie, comme celle de la FSA, envoyant des photographes américains dans les États touchés par la crise de 1929. C’est toutefois à la célèbre « mission photographique de la DATAR », lancée par l’organisme éponyme en 1984, que se réfèrent les membres du collectif France(s) Territoire Liquide.

Pour ce projet réalisé – contrairement aux initiatives dont il s’inspire – hors de tout système de commande, 43 photographes ont parcouru le territoire français, chacun adoptant un dispositif propre plus ou moins complexe. Loin d’une France figée dans les années 1950 autour de son clocher et de sa boulangerie, ou d’un espace urbain réformé par la puissance des aménageurs et le marketing territorial, leur vision de l’Hexagone est celle d’un territoire mouvant, traversé de flux mondialisés, un territoire incertain habité par le doute. Frédéric Delangle, photographe et co-initiateur du projet, et Raphaële Bertho, historienne de la photographie et spécialiste de la mission photographique de la DATAR, reviennent sur le projet de France(s) Territoire Liquide et sur ses antécédents historiques.



FICTION
Entretien avec Raphaële Bertho

Raphaële Bertho est historienne de la photographie. Elle enseigne à l’université Bordeaux-Montaigne et a publié récemment une version résumée de sa thèse sous le titre La Mission photographique de la DATAR, un laboratoire du paysage contemporain.



d’a : Vous connaissez la mission photographique de la DATAR pour en avoir fait votre sujet de thèse. Vous êtes également intervenue au cours du projet France(s) Territoire Liquide, qui s’inscrit dans la filiation de celle-ci. Quelles sont les ressemblances et les différences entre ces deux projets ?

Raphaële Bertho : Une première différence tient au type de commande : contrairement à la mission photographique de la DATAR, FTL n’avait pas de commanditaire institutionnel et s’est développée de manière auto-organisée. Les différences factuelles sont toutefois moins fortes que leurs points communs : la force des deux projets est de porter de manière pertinente et avec acuité les problématiques de leur temps relatives au territoire et à la photographie. La mission de la DATAR voulait se débarrasser du « masque du paysage de charme », pour citer Jean-François Chevrier, tout en affirmant la dimension artistique de la photographie. FTL Interroge pour sa part un territoire devenu aussi fluide et mouvant que les formes photographiques.



d’a : La mission photographique de la DATAR passe pour avoir fait rentrer la photographie de paysage dans les galeries. Trente ans après, quel pouvait être l’enjeu pour un projet voulant également couvrir la globalité du territoire ?

RB : L’enjeu n’est plus le paysage photographique, mais de relier la dimension documentaire à la dimension artistique. Beaucoup de travaux intègrent une dimension fictionnelle, ce qui n’était pas le cas il y a trente ans. Cela montre que l’on s’est débarrassé des dernières scories de l’objectivité qui hantaient l’histoire de la photographie, que l’on assume que la photographie n’est ni une vérité ni une preuve et qu’elle comporte une composante fictionnelle forte qui doit être investie. On retrouve dans les différents travaux la liberté de recherche et de processus des photographes d’aujourd’hui, qui mêlent le land art, la performance, la représentation...



d’a : Depuis la mission photographique de la DATAR, le territoire a changé, mais les outils photographiques aussi. Le numérique a pris la place du film argentique. Ce bouleversement de l’outil semble peu visible dans FTL.

RB : Le numérique est pourtant bien présent : plusieurs travaux se construisent sur les nouveaux outils. Je pense par exemple aux images d’Olivier Nord et à son travail à la palette graphique effectué à partir des photographies illustrant des ventes immobilières de maisons individuelles parues sur Leboncoin.fr, ou au travail de Thibault Brunet, qui s’articule sur les modélisations 3D de bâtiments trouvées sur Google Earth, et il y en a d’autres. Après, on peut toujours regretter des manques : un projet portant cette ambition ne peut pas être exhaustif, pas plus que celui de la DATAR ne l’était dans les années 1980. Il reste des manques : il faut peut-être prendre ce projet comme une dynamique et un reflet de son époque.



d’a : Quel territoire les différents projets de FTL révèlent-ils ? Un pays incertain, beaucoup moins solide que celui exploré par la DATAR, apparaît à travers les images.

RB : La France de FTL est un territoire de flux, aux limites virtuelles et changeantes, contenant autant de territoires que de niveaux d’appréciation. La notion de « territoire liquide » fait de strates superposées explosant la notion de frontières synthétise l’état de cet ensemble spatial qu’est notre pays aujourd’hui. Quant à la vision de la DATAR, notre appréciation est déformée par le temps. À l’époque, la réception de la mission avait été très mitigée de la part du milieu de la photographie. Rares étaient ceux, qui, comme Michel Guerrin de Télérama, pouvaient s’exclamer, enthousiaste : « Miracle, on a retrouvé des paysages en France. » Au Monde, Hélène Giraud parla du « contraire du Guide Michelin », tandis que Libération titrait : « Ainsi vivons-nous, entre ciels, plages et parpaings » (1). Fondamentalement, ces images ne sont pas reçues comme des contributions esthétiques à une nouvelle culture du paysage, mais plutôt comme des éléments de dénonciation d’une certaine « crise du paysage ». Quant aux commanditaires, ils estimèrent que les travaux photographiques ne valorisaient pas leur action d’aménageur. La réception de la mission était loin d’être aussi consensuelle qu’elle paraît aujourd’hui. Le catalogue a sédimenté le processus et c’est le même phénomène qui se produit avec FTL, qui est un reflet de l’art photographique d’aujourd’hui, avec ses pratiques du montage, l’abandon des formats institué, etc.



d'a : Depuis la DATAR, la photographie, jusqu’alors anonyme et documentaire, a pu être intégrée à des stratégies de communication territoriale. Certains y voient un risque de tomber dans l’illustration (2). La dimension critique serait abandonnée au profit du marketing territorial.

RB : Je nuancerais ce regard. Il y a un risque, c’est vrai, mais je pense malgré tout que les photographes sont de bonne foi. Le besoin accru de communication des institutions, la maîtrise partielle qu’ont les artistes des processus de diffusion, crée parfois un hiatus. Pour autant, la commande peut aussi être un espace de détachement et de création.



d’a : En son temps, la DATAR avait suscité la création de beaucoup de missions photographiques, en France comme à l’étranger – on pense à l’Archivio dello spazio en Italie, par exemple. Quel est l’état de ces commandes territoriales aujourd’hui ?

RB : Avec la DATAR apparaissent ceux que j’appelle les « missionnaires du paysage » que l’on retrouve sur les très nombreux projets qui se développent à l’époque. En France, la liste est trop imposante pour pouvoir être dressée ici et je découvre régulièrement de nouveaux projets. La mission de la DATAR se construit comme un modèle à reproduire, beaucoup s’en revendiqueront, mais des projets similaires verront le jour sans jamais avoir entendu parler de cette mission photographique. C’est le cas en RDA, avec le projet East notamment, dans les années 1990. Plus que l’influence de la DATAR, on constate qu’il s’agit de réponses similaires à des contextes semblables : au sein d’un territoire sorti de l’euphorie des trente glorieuses, on assiste à la rencontre d’une photographie en quête de reconnaissance avec un territoire en quête d’identité. Aujourd’hui, pour des raisons budgétaires, ces missions sont moins fréquentes, alors que les observatoires du paysage se diffusent énormément. L’éloignement des institutions pose la question de la conservation des œuvres produites. Récemment, les photographes participant à une mission ont eu la surprise de découvrir que l’Agence régionale du patrimoine PACA était en fait une association de droit privé avec délégation de service public, et que les tirages ont été vendus lors de sa dissolution. Ils pensaient pourtant voir leur travail archivé et conservé !



(1) Voir Raphaële Bertho, « L’injonction paysagère », http://culturevisuelle.org/territoire/211
(2) Cf. Jordi Ballesta, « La commande au risque de l’illustration », Études photographiques, n° 31, printemps 2014.



LIQUIDES
Entretien avec Frédéric Delangle

Photographe, Frédéric Delangle est cofondateur du projet France(s) Territoire Liquide avec Jérôme Brézillon, Cédric Delsaux et Patrick Messina. 


d’a : Comment est née l’initiative France(s) Territoire Liquide ? Quel est le lien avec la mission photographique de la DATAR ?

Frédéric Delangle : Le projet France(s) Territoire Liquide est né de la volonté de quatre photographes – Jérôme Brézillon, Patrick Messina, Cédric Delsaux et moi-même – de faire un état des lieux du territoire français aujourd’hui, à l’image de ce qu’avait fait la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale) dans les années 1980. Nous étions un certain nombre à admirer cette initiative, mais il ne s’agissait pas pour autant de refaire la mission photographique à l’identique. Fruit d’une discussion entre confrères en 2009, le projet nous aura finalement occupé quatre ans, aura impliqué 43 photographes, certains admirateurs de la mission photographique, d’autres la découvrant à cette occasion.


d’a : Sur quels critères avez-vous sélectionné les photographes participants au projet ?

FD : Nous avons retenu des projets plutôt que des personnes. Chaque photographe était invité à nous soumettre une note d’intention répondant à une question de départ : « Qu’est-ce que la France aujourd’hui ? » Nous avons rapidement confié l’évaluation des dossiers à une personne extérieure, Paul Wombell, qui est devenu le directeur artistique du projet. Ses origines britanniques le détachaient de tout lien avec les photographes soumettant des dossiers. Nous avions également fixé deux autres contraintes. Nous voulions que les participants se mettent en danger. Leurs propositions devaient se démarquer de leurs travaux ou leurs territoires d’intervention habituels. La dernière obligation était de faire une expérience du territoire. Nous n’avions fixé aucune limite au nombre de participants.


d’a : Pouvez-vous revenir sur le protocole d’accompagnement des photographes tout au long de cette « mission » ?

FD : Paul Wombell a rencontré régulièrement les photographes pour discuter de leurs projets. Ces rendez-vous réguliers ont contribué à construire le groupe. Paul était le seul à connaître l’ensemble des travaux. Les photographes avaient interdiction de diffuser les images prises dans le cadre de FTL, que ce soit dans la presse ou sur leur propre site, sous peine d’exclusion. Il s’agissait de préserver une contamination des différents projets entre eux.



d’a : La mission de la DATAR était soutenue par un État à l’époque puissant. France(s) Territoire Liquide est une initiative lancée et portée par des photographes, sur leurs deniers propres. Comment ce mode de commande a-t-il influé sur le projet ?

FD : Jérôme Brézillon a proposé l’autofinancement afin de démarrer cette mission au plus vite et surtout d’assurer notre entière liberté d’action dans la prise de vue. De la prise de vue à la diffusion, l’ensemble du projet a été porté par une équipe de bénévoles. Les fonds recueillis au cours du temps ont servi à financer les tirages d’exposition. Notons que cinq agences d’architecture ont été mécènes de FTL.



d’a : La mission de la DATAR a fait entrer la photographie de paysage dans les galeries et l’a instaurée comme objet esthétique. Vingt-cinq ans après, cette reconnaissance ne semble pas avoir profité à la profession de photographe, qui connaît de graves difficultés.

FD : Dès sa première publication en 1983, la DATAR va bien au-delà de la simple documentation du territoire : elle fixe des règles sur les questions de droits d’auteur, indique comment faire un tirage, donne les caractéristiques des papiers photographiques pour faire un tirage dans les conditions d’archivage, etc. Ce cadre, qui devait protéger les auteurs des images, est caduc à l’heure du numérique. La profession de photographe souffre beaucoup aujourd’hui, et j’estime que presque la moitié des participants à France(s) Territoire Liquide ne peuvent plus vivre de leur travail de photographe. Disons-le : dans les conditions actuelles de production, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’ils travaillent pour la gloire.



d’a : Qui a trouvé le nom du projet ? À quelle réalité renvoie-t-il ?

FD : C’est Paul Wombell qui a porté cette notion de « territoire liquide», après avoir vu les travaux photographiques. D’ordinaire, les photographes travaillent à partir d’une direction qui leur est donnée préalablement ; ici, c’est le contraire qui s’est produit : le concept est né d’images déjà réalisées. Il correspond à plusieurs réalités contemporaines. Tous les pays semblent aujourd’hui s’accorder sur la création d’un marché ouvert, un univers de flux où les marchandises, les informations et les capitaux doivent circuler librement, toujours plus vite et toujours plus loin. Pour ne pas entraver cette circulation accélérée, on pulvérise les frontières. Cette logique de mouvement s’applique partiellement aux populations. Les États cherchent à limiter les flux migratoires et ferment leurs frontières, tandis que, simultanément, le tourisme de masse permet à de nombreuses personnes d’accéder à tous les coins de la planète. Où peut-on aller aujourd’hui en 3 heures 30 ? À Marseille, au Maroc. C’est aussi le temps qu’il faut pour atteindre l’extrémité de la métropole parisienne en partant de son centre à une heure d’embouteillage. À temps de voyage égal, nous avons accès à trois réalités totalement différentes. Le même phénomène de brouillage se joue au niveau des frontières. Il y a cent ans, des millions de personnes mourraient pour défendre quelques mètres de la ligne Maginot, soi-disant infranchissable entre la France et l’Allemagne. Aujourd’hui, je m’aperçois que je passe une frontière au moment où un bip sur mon téléphone m’indique un changement d’opérateur. De nouveaux pays se créent, au Moyen-Orient et même en Europe, les frontières se redessinent, c’est le monde entier qui est devenu liquide...



d’a : Quel sera l’avenir de France(s) Territoire Liquide ? Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

FD : C’est la première fois que je soumettais mes photographies à d’autres intervenants. J’ai appris à faire des compromis, par exemple à adoucir mes tirages pour que les peintres d’affiche indiens, qui intervenaient sur mes photographies de paysages parisiens, puissent s’exprimer.

En tant que fondateur, j’ai eu le privilège de faire partie de l’équipe qui a dirigé cette initiative regroupant le plus grand nombre de photographes fédérés autour d’un projet culturel. J’ai réalisé malgré moi l’énergie et le temps que cela demandait. J’espère que l’aventure continuera, avec de nouvelles personnes, vers d’autres territoires, villes, régions, pays. L’Inde, pourquoi pas…



Ouvrages à découvrir :

France(s) Territoire Liquide, Collection Fiction et Cie, 408 pages, 49 euros.

La Mission photographique de la DATAR, un laboratoire du paysage contemporain, La Documentation française, 184 pages, 19 euros.

La Mission photographique de la DATAR. Nouvelles perspectives critiques, La Documentation française, 184 pages, 23 euros.



Lisez la suite de cet article dans : N° 231 - Novembre 2014

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