Innovation et expérimentation : enjeux

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 02/11/2015

Dossier réalisé par Christine DESMOULINS
Dossier publié dans le d'A n°240

En demandant aux acteurs qui façonnent nos cadres de vie ce qu’innover et expérimenter signifie pour eux, ce dossier tente de dégager une vision d’ensemble d’une ambition dont les contours restent souvent très flous. Le mot n’a pas forcément le même sens pour les élus ou pour ceux qui travaillent auprès d’eux, pour les maîtres d’ouvrage, les architectes et les ingénieurs, les enseignants ou les industriels. Tous ont cependant conscience qu’il faut faire bouger les lignes et l’innovation est devenue l’un des quatre volets du rapport des groupes de travail de la Stratégie nationale pour l’architecture (SNA) lancée par la ministre de la Culture. Architecture, ingénierie et industrie : des rapprochements et des synergies se créent autant aujourd’hui que par le passé et l’architecte y trouve naturellement sa place pour imaginer des solutions inventives. Derrière l’ambition généralement affichée, le rôle des bureaux de contrôle et des assurances complexifie considérablement la tâche de ceux qui tentent de sortir des standards – quand elles ne brident pas brutalement leurs tentatives. De nouveaux modes de travail tendent cependant à décloisonner les procédures et l’approche du terrain. À l’heure de l’« ubérisation » de la société, les acteurs historiques du monde de la construction semblent condamnés à valoriser, voire à réinventer leurs pratiques s’ils ne veulent pas à leur tour être marginalisés. 




En 2000, au Conseil européen de Lisbonne, les pays membres décidaient de faire de l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » à l’horizon 2010. Pour y parvenir, il fallait relier la compétitivité à l’innovation et à l’investissement dans la recherche et le développement. Des Centres européens d’entreprise et d’innovation (CEEI) aux incubateurs, en passant par les technopôles, ministères, conférences des grandes écoles et autres dispositifs institutionnels, associatifs ou privés, nationaux ou supranationaux, l’accompagnent. En France, un arsenal législatif a été mis en place depuis quinze ans : loi sur l’innovation et la recherche, loi sur les libertés et les responsabilités des universités, loi pour la confiance et la modernisation de l’économie, décret sur l’organisation et le fonctionnement de l’Agence nationale de la recherche. L’UE, qui prévoyait d’affecter au budget de la recherche 3 % de son PIB, n’y a consacré que 1,9 % du PIB avec des écarts importants entre pays. La stratégie de Lisbonne a donc échoué. Le plan Europe 2020, axé sur l’innovation, l’accroissement du taux d’emploi et la durabilité de la croissance, a pris le relais en 2010, mais les économies à réaliser dans les budgets publics le freinent. En 2012, avec 2,23 % de son PIB consacré à la recherche, la France arrivait au huitième rang derrière le peloton de tête réunissant Finlande, Suède et Danemark, suivis par l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie et la Belgique. Et si aux États-Unis, le ratio est de 2,8 % du PIB, les budgets fédéraux consacrent 127 milliards de dollars par an à la recherche quand les États de l’UE ne lui accordent que 4 à 5 milliards d’euros. Intéressant par sa prise en compte du rôle du capital humain dans le processus d’innovation, l’Indice mondial de l’innovation (GII)1 2014 montre l’intérêt croissant manifesté par les entreprises et les gouvernements pour repérer et stimuler les individus et groupes créatifs. Si la Suisse tient la tête, l’Hexagone rumine au 22e rang. Au-delà du TGV et des prestigieux brevets de ses grands groupes industriels, la France développe la recherche et l’expérimentation dans des domaines comme le stockage de l’énergie ou la valorisation des données massives (big data). Elle excelle dans des secteurs aussi différents que la recherche médicale ou les objets connectés, dans lequel elle talonne de près les États-Unis, avec un dynamisme reconnu et durable. Au Consumer Electronics Show de Las Vegas, le rendez-vous mondial de la haute technologie, une centaine d’entreprises étaient françaises sur les 350 entreprises non américaines. Le marché américain succombe aussi à l’attrait de certains de nos jeunes ingénieurs qui ont préféré jouer leur partition d’entrepreneur de start-up plutôt que rejoindre nos grands groupes industriels. 



LES FAIBLESSES DU SYSTÈME FRANÇAIS : INSUFFISANCE DES INTERFACES ENTRE ENSEIGNEMENT, ENTREPRISES ET INDUSTRIE ET SURPROTECTION DES BREVETS 



RECONNECTER ET DÉFRICHER 

Le crédit d’impôt recherche – qui suscite des controverses quand les groupes du CAC 40 en font un outil fiscal – contribue toutefois à nous placer au troisième rang après les États-Unis et le Japon dans le « Top 100 Global Innovators » annuel de Thomson Reuters, réunissant des entreprises et des centres de recherche remarquables par leur politique de brevets. Les faiblesses récurrentes du système français sont connues : insuffisance des interfaces entre enseignement, entreprises et industrie ; brevets protégés au détriment de leur valorisation ; faiblesse structurelle de la recherche et développement privée et liens insuffisants entre la recherche publique et celle des entreprises. Autant de facteurs qui freinent le développement de technologies et de produits innovants. Et si des subventions, des avances remboursables, voire des contrats CIFRE (voir p. 53) sont potentiellement utiles à l’expérimentation et à l’innovation, Alexandre Dana, un jeune entrepreneur de start-up, fondateur de LiveMentor, plateforme de cours particuliers en ligne qui a levé 900000 euros cet été auprès du fonds d’investissement ISAI, indique pourtant qu’« il faut néanmoins se méfier d’une certaine déconnexion entre ceux qui innovent sur le terrain et avancent silencieusement sans trop se soucier de ces initiatives et ceux qui sont visibles par les organisations censées les aider. L’autre difficulté tient au fait que ces organisations ont l’ambition d’accompagner les entrepreneurs alors que monter une entreprise innovante revient souvent à défricher un terrain que nul n’a défriché auparavant. Dès lors, personne n’a vraiment la compétence d’aider l’entrepreneur hormis lui-même ». L’expérimentation et l’innovation sont inhérentes à l’exercice de l’architecture, mais la profession n’échappe cependant pas aux faiblesses énoncées ci-dessus. Il faut dire qu’elle subit déjà une contrainte normative croissante et doit d’autre part composer avec le diagnostic des bureaux de contrôle imposant ou non des avis techniques ou encore les fameuses ATEx (appréciation technique d’expérimentation), auxquels nombre de maîtres d’ouvrage refusent de recourir, à cause des délais et donc des coûts qu’ils génèrent, ou plus simplement par crainte de ne pas être couverts par leurs assurances, (voir encadré p. 59). Il arrive pourtant que l’innovation sauve des projets qui auraient achoppé faute d’avoir pris le risque de l’expérimentation. De fait, les notions d’expérimentation et d’innovation recouvrent un champ large. Elles vont d’aspects strictement architecturaux, dans lesquels la technique répond à l’esthétique, à la fonctionnalité et à l’économie d’un projet, jusqu’aux approches urbaines, sociales, sociétales ou industrielles de la ville et de l’habitat. Dans un contexte où l’action et la communication sont étroitement imbriquées, ces dernières sont au coeur de la réflexion des élus des grandes villes et des métropoles et de ceux qui travaillent auprès d’eux. 



AU RENDEZ-VOUS MONDIAL DE LA HAUTE TECHNOLOGIE À LAS VEGAS, UNE CENTAINE D’ENTREPRISES ÉTAIENT FRANÇAISES SUR LES 350 ENTREPRISES NON AMÉRICAINES. 



1. Publié conjointement par l’OMPI, l’université Cornell, l’INSEAD et les experts partenaires. 

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