L’introduction du modèle hybride ou comment le télétravail a changé le monde

Rédigé par Karine DANA
Publié le 01/06/2021

Dossier réalisé par Karine DANA
Dossier publié dans le d'A n°290

« Qu’est-ce que ça veut dire de changer de lieu ? Un lieu qui n’est plus ouvert, infini, mais justement limité, confiné et où il faudra vivre dorénavant. Donc, oui, pour moi, le confinement est une expérience de déplacement au sens propre, de changement de place », déclarait Bruno Latour dans un entretien au Monde le 13 février dernier1. Si ce questionnement très large se rapportait au territoire que nous habitons et pour lequel il faudra désormais reconsidérer l’habitabilité et la valeur au regard de cette grande prise de conscience collective de la finitude du monde, il se prête également à l’environnement du travail, que les entreprises sont aujourd’hui toutes obligées de comprendre et de respecter dans sa quotidienneté et ses individualités. Ce déplacement massif des personnes, leur délocalisation chez elles pour collaborer à distance a bouleversé l’économie. Paradoxalement, il en ressort un agrandissement de l’espace de travail qui n’est désormais plus seulement défini par le bureau en entreprise mais aussi par la maison et le tiers-lieu. Il y a « augmentation sémantique ». Cette extension a conduit à un bouleversement des marchés immobiliers du tertiaire comme du logement. Mais à quoi va donc servir aujourd’hui le milieu de l’entreprise et que devient la relation entre l’espace de travail et l’entreprise ? Afin de tenter d’y voir un peu plus clair dans la nouvelle carte de l’environnement tertiaire, nous nous sommes efforcés de croiser les sources d’information, les réflexions et quelques retours d’expérience. 

Les conséquences de l’actuelle pandémie ont modifié tous les mouvements d’entreprises, bousculées par les changements brutaux induits par le télétravail. Néanmoins, l’activité continue et les stratégies, même, se précisent. À l’instar d’Orange Monde à Issy-les-Moulineaux, de la tour Saint-Gobain à Paris La Défense, ou encore du campus Axel Springer à Berlin, les nouveaux projets de sièges sociaux sont aujourd’hui essentiellement pensés autour de l’intelligence collective et l’hybridation des espaces. La production récente de plateaux en blanc, comme ceux de la tour Trinity, est également visée par ce changement de paradigme favorable à la conception d’espaces collaboratifs très variés, confortables, et dotés de nombreuses surfaces extérieures. Mieux qu’à la maison, pourrait-on dire. À Londres, dans le quartier de la City, l’un des endroits au monde où le travail à distance s’est le plus enraciné et qui connaît une crise démographique majeure suite au départ de 700 000 personnes de la capitale, on continue cependant de construire des tours, même si l’on sait que les manières de travailler vont fondamentalement changer. On assiste à l’accélération d’une tendance déjà apparente avant la pandémie qui induit la diminution de la taille des bureaux, l’augmentation de la notion de flexibilité, l’accroissement des espaces dédiés aux échanges avec les clients et aux réunions internes. 

 

Les ambitions d’aménagements sont aujourd’hui entièrement tournées vers le travail collaboratif – un mouvement déjà avéré depuis quelques années mais qui va se généraliser. Le travail individuel demandant de la concentration peut être en effet désormais exécuté à la maison. Les espaces individualisés ne disparaissent pas pour autant mais le bureau attitré s’est presque éclipsé au profit du flex office. La propension à la diminution des postes de travail et l’augmentation des espaces collaboratifs ne font que s’affirmer drastiquement avec la grande nuance que ces derniers se doivent d’être connectés, agréables à vivre, plus respirables, vivants et polyvalents. D’après une étude menée par Steelcase sur 32 000 participants, les principales raisons pour lesquelles les salariés souhaitent retourner au bureau en France sont les suivantes : retrouver les collègues, avoir des objectifs en commun, des accès à des documents papier, à un environnement professionnel calme et à des outils technologiques. Et s’il est encore impossible de visualiser la nouvelle carte du travail, il est cependant certain que toutes les entreprises vont devoir se transformer en profondeur et considérer autrement tout collaborateur et son espace. 

 

Le nouveau couple bureau-maison 

 

Quelques changements d’organisation intéressants sont déjà sensibles, notamment aux États-Unis, où le travail en binôme gagne de l’importance. Au regard de l’intérêt grandissant de ce mode de travail en équipe très réduite, Ford, Deloitte et Accenture ont créé en ce sens des postes partagés pour leurs cadres. Et si seulement 4 % des Français avaient la possibilité de faire du télétravail avant la Covid-19, ils y ont pris goût et sont 88 % à vouloir désormais choisir leur lieu d’activité pour pouvoir mieux gérer leurs horaires. Une tendance constatée dans les autres pays. Pour autant, il n’y a pas d’opposition entre télétravail et bureau : la démocratisation du travail à distance projette simplement le logement comme une nouvelle extension naturelle des espaces tertiaires. 

 

Néanmoins, sa généralisation massive et brutale a désorganisé les entreprises. Plus personne ne travaillera plus comme avant et c’est irréversible. À ce titre, les sociétés doivent réinventer leur organisation. Toutes les réflexions se tournent aujourd’hui vers un modèle hybride du travail, mixant des temps à la maison, en entreprise, ou en tiers-lieu. Étendu, fragmenté, variable et polymorphe, cet environnement hybride devenu très difficile à orchestrer est intimement lié à l’expérience partagée par tous les télécollaborateurs : le travail en mode distribué. Celui-ci a perturbé tous les liens sociaux en faisant ressortir notre technodépendance. Ce fonctionnement, appelé communément distributed work, était auparavant sollicité par des entreprises qui avaient choisi de ne pas avoir de locaux. Il s’est aujourd’hui brutalement généralisé, sans que les entreprises n’y soient préparées, alors qu’il relevait jusqu’alors de l’innovation managériale. 

 

Des difficultés porteuses d’inventivité 

 

Toutes les entreprises ne peuvent s’adapter au modèle hybride de la même façon. La situation est très inégalitaire et impossible à généraliser. Cette transition où rien n’est encore stable ni garanti est porteuse d’inventivité et nous permet d’échapper à un certain marketing des idées comme de l’aménagement de l’espace. Pour réfléchir à ces nouvelles formes organisationnelles, la société Vitra s’est appuyée sur sa propre aventure qu’elle a confrontée à l’expérience d’autres d’entreprises. « Tout modèle “distribué” – qu’il soit entièrement localisé, hybride ou entièrement à distance – pose une série de problèmes de conception, pour les foyers comme pour le bureau, à proprement parler. Et il n’y a rien de plus excitant que des problèmes de conception », exprime Nora Fehlbaum, PDG de Vitra (voir article pp. 120-123). 

 

Plus important encore que les complications techniques et logistiques qu’il a soulevées, le travail à distance, nous explique Nora Fehlbaum, a présenté des inconvénients concernant la perte de la communication informelle et des prises de décisions rapides, la perte de l’énergie collective nécessaire à l’innovation, du sentiment de partager un projet, et bien sûr le manque de socialisation. Parmi les avantages acquis dans la tête de nombre de télétravailleurs (meilleure concentration, sentiment de liberté, usage limité des transports, etc.), ces difficultés aujourd’hui reconnues par toutes les entreprises constituent une base de réflexion pour mieux approcher le rôle que le bureau va à présent devoir jouer. Il n’est pas question d’espérer un retour en arrière, et c’est bienheureux, mais de définir la nature nouvelle du lien qui va nous attacher tant au travail qu’à ses espaces et ses localisations. Et s’il est aujourd’hui encore impossible de statuer sur la répartition du temps que nous passerons à la maison ou en entreprise – et cela dépend aussi du secteur d’activité –, le modèle hybride semble s’imposer pour l’avenir. 

 

Dans cette optique, quels changements organisationnels ont déjà été instaurés ? Questionnées par Vitra, les entreprises de technologie américaines, comme Google, prévoient une semaine de travail flexible où, selon un plan pilote, les employés seraient censés passer trois jours en collaboration au bureau et travailler le reste du temps depuis chez eux. Dropbox aurait annoncé son intention de devenir une entreprise virtual first qui fonctionnerait principalement à distance mais créerait en différents endroits des espaces collaboratifs, appelés « studios », pour permettre la collaboration et le renforcement communautaire. Le réseau média Netflix, toujours selon les sources de la société Vitra, adopte une position radicalement différente. La société ne voit aucun aspect positif au télétravail et considère l’impossibilité de se réunir comme purement négative. Tous les employés retourneront au bureau dès que cela sera possible. Contrairement à ces entreprises technologiques, 49 % des entreprises liées à la production prévoient de proposer le même nombre de jours de travail à distance qu’avant la pandémie, voire moins. Dans certains cas, la volonté d’un retour en entreprise vient des employés eux-mêmes, qui cherchent à s’évader un peu de leur bureau à domicile…  

 

1. « Le Covid-19 offre un cas vraiment admirable et douloureux de dépendance », Le Monde, 13 février 2021. Bruno Latour vient de publier Où suis-je ?, Leçons du confinement à l’usage des terrestres, aux éditions Les Empêcheurs de tourner en rond, 15 euros. 

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