Jean-Marie Monthiers « Je me suis intégré dans l’image ».

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 08/11/2005

Jean-Marie MONTHIERS

Article paru dans d'A n°150

Architecte de formation, Jean-Marie Monthiers (1953-2012) est devenu une figure majeure de la photographie française d'architecture. Si contrairement à certains de ses confrères, il n'a pas cherché à revendiquer un statut d'artiste, ses épreuves témoignent d'une ambition peu commune à faire de la prise de vue un prolongement du travail de l'architecte. 

d'a : Comment en êtes-vous venu à la photographie d'architecture ?

Jean-Marie Monthiers : Architecte de formation, je suis venu à la photo à la fin des années 80. C'était l'époque des grands projets, et il y avait une véritable demande pour la photographie d'architecture. Dans ces années-là, mes confrères les plus connus étaient Gaston Bergeret, Olivier Wogensky, Deidi Von Schaewen et Heidi Meister. Stéphane Couturier s'est lancé un peu avant moi. Tous travaillaient à la chambre. Moi, je n'avais qu'un moyen format et une seule optique. Les pratiques étaient alors différentes. Les architectes envoyaient un photographe en repérage sur le site. Ce dernier y retournait éventuellement pendant le chantier avant de faire des photos du bâtiment achevé. Piano, par exemple, avait intégré à son agence un atelier photo au même titre que l'atelier maquette.

 

d'a : Comment vous situiez-vous par rapport aux photographes d'architecture de ces années-là ?

J.-M.M. : On m'a parfois catalogué de néomoderne, un terme que je trouve plutôt péjoratif. En architecture, comme en peinture, on est toujours influencé par les autres. Koolhaas, par exemple, est un vrai moderne, pouvant être considéré comme un descendant de Le Corbusier. Mais revenons aux années 80, celles des grands projets menés par Portzamparc, Gaudin, et Nouvel. Henri Ciriani et ses élèves commençaient à construire. Ils ont été qualifiés de néomodernes. J'ai beaucoup photographié leurs bâtiments parce que les revues me l'ont demandé et aussi parce qu'ils faisaient une architecture que je connaissais bien et qu'en plus j'appréciais. Quand je travaille sur un sujet, je m'y investis totalement, je tente de le comprendre et d'en exprimer la singularité. En photographiant, j'essaie de rendre sensible la démarche de l'architecte, il y a toujours un effet d'osmose et les personnes ont un peu tendance à vous assimiler à l'objet de votre travail. C'est la part d'humanisme qui m'intéresse chez un architecte. Une maison n'est pas un exercice de style. C'est quelque chose qui doit fonctionner et vivre, comme une seconde peau. Malheureusement, l'architecture est, aujourd'hui, souvent faite de miroirs aux alouettes.

 

d'a : Qu'avez-vous pu faire en photographie que l'architecture ne vous permettait pas de réaliser ?

J.-M.M. : Rencontrer des architectes intéressants et avoir des rapports privilégiés avec eux, ce qui n'était pas forcément le cas lorsque j'étais en agence. C'est cette relation que j'apprécie le plus avec le fait d'être sur le terrain. J'ai souvent collaboré avec des architectes exerçant en province, les contacts y sont plus humains. Je préfère montrer le travail d'inconnus plutôt que celui de ces stars que l'on voit finalement très peu.

 

d'a : Y a-t-il un style Jean-Marie Monthiers ?

J.-M.M. : Je considère le travail des photographes d'architecture comme une collaboration à part entière à un projet que nous retranscrivons à travers nos photos. Nos images sont bonnes si le projet est bon. Mes photos se doivent d'informer sur la réalité d'un projet en le montrant dans sa totalité. Ce n'est pas tant le style qui compte que le langage. Tout vient de l'enseignement reçu. La première chose que l'on m'a apprise, c'est qu'en plantant un piquet, on crée déjà un espace. D'une certaine façon, c'est aussi ce que je fais en posant mon trépied. Ma manière de travailler commence là, vient ensuite le mode d'expression. Quand un architecte doit représenter un projet, il fait des plans, des coupes et des élévations, c'est ce que j'essaie de retranscrire dans mes prises de vue. Avec le temps et l'expérience se superposent des obsessions. Je pense qu'il ne faut rien cacher dans une photo. C'est pour cela que je cherche à donner l'impression que l'on est dans l'espace et que j'utilise des grandes focales, j'appelle cela le « full contact ». Parfois, je me dis qu'à force d'embrasser l'espace, je me suis intégré dans l'image.

 

d'a : Avez-vous été tenté par le numérique ?

J.-M.M. : Je suis l'un de ces rares dinosaures, qui continue à utiliser l'argentique. Je trouve qu'avec le numérique, on a perdu la qualité et tué le métier. Il est néanmoins important de maîtriser cette technique même si on décide de ne pas l'utiliser. Avec le numérique, on a perdu la qualité et tué le métier. Il est néanmoins important de maîtriser cette technique même si on décide de ne pas l'utiliser.

 

d'a : Abordez-vous chaque bâtiment de la même manière ?

J.-M.M. : D'une manière théorique, oui. Mais du point de vue de la lumière, c'est impossible. Aujourd'hui, la presse veut être en mesure de donner une vision du bâtiment avant tout le monde. Ce qui impose de le photographier avant qu'il ne soit terminé. Mes confrères prennent leurs photos qu'il pleuve ou qu'il vente. C'est un phénomène de mode. Moi, je préfère attendre les conditions météorologiques idéales. Ce qui fait que je n'utilise aucun filtre. Le ciel bleu n'est pas un style pour moi, il découle de l'usage d'un certain type d'optique. Le rapport entre photo et architecture, c'est la lumière. Ce qui implique une part de chance. Tous les architectes rêvent d'une photo de leur bâtiment baigné d'une « lumière bretonne », c'est-à-dire en pleine lumière avec un superbe ciel noir en arrière-plan, sans oublier le personnage qui passe devant. J'aime qu'il y ait des gens sur mes photos. Mais en général, c'est interdit.

 

d'a : Quelles sont les différentes étapes de la réalisation d'un reportage ?

J.-M.M. : La plupart des architectes avec lesquels je collabore aujourd'hui sont des proches. Pour le principe, nous faisons toujours une visite du site ensemble. En revanche, lorsque je travaille pour la presse, il m'arrive souvent de me rendre sur les lieux le soir. Une fois arrivé sur place, je pars en repérage. Le lendemain, je fais mes photos pendant la journée avant de rentrer chez moi. Je reste donc tributaire du soleil. Ce genre de reportage tient de la performance. C'est une expérience physique, qui demande une concentration énorme, mais il faut dire que c'est aussi très excitant !

 

d'a : Comment voyez-vous évoluer votre métier ?

J.-M.M. : Je ne suis pas un théoricien, et je ne cherche pas non plus à avoir un discours ni à polémiquer. Certains de mes confrères voudraient être reconnus comme des artistes, ce n'est pas mon cas. Je pense néanmoins qu'il est regrettable de sous-estimer à ce point les photographes d'architecture. Dans les années 80, il était possible de se considérer comme un grand reporter, couvrir un bâtiment à ses propres frais et vendre l'ensemble à un magazine. Aujourd'hui, c'est pratiquement impensable. Les plasticiens se sont appropriés la photographie d'architecture. Mais les photographes spécialisés, eux, sont souvent méprisés.

 

d'a : De quels photographes vous sentez-vous le plus proche ?

J.-M.M. : Je viens d'une famille qui comptait plusieurs photographes. Alors, je ne voulais surtout pas en être ! J'ai appris la photo sur le tas, sans jamais ouvrir un livre et je n'ai commencé à me plonger dans les manuels qu'à la fin des années 90. J'aime beaucoup le travail de Stephen Shore, dans lequel je me reconnais, mais je ne m'en inspire pas pour autant. Ce que je réalise s'inscrit dans la continuité du processus de création architecturale au même titre que celui des projeteurs. S'il fallait en plus imiter quelqu'un, ce serait impossible. Mon rêve ? Faire tout un reportage avec le même plan-film ! Ce qui est important, ce n'est pas tant l'image que l'acte de photographier.  

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