Jean-Pierre Attal, la ville comme matériau

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/07/2010

Article paru dans le d'A n°192

Photographe plasticien, Jean-Pierre Attal fait des images à la manière d’un biologiste effectuant des prélèvements. Il photographie comme on ferait des carottages dans la masse métropolitaine.

Jean-Pierre Attal débute sa carrière de photographe professionnel en 1988, en travaillant en studio pour les agences de publicité et de communication, réalisant des images d’objets ou des reportages industriels. Une pratique qu’il qualifie lui-même de photographie artisanale, et qui va prendre fin en 1999 avec l’apparition du numérique. Si certains photographes ont appréhendé ce virage technologique, Jean-Pierre Attal l’a vécu comme une sorte de libération.

C’est le numérique, en facilitant un travail de montage qu’il jugeait fastidieux à effectuer manuellement, qui lui permettra de réaliser sa première image de photographe plasticien, celle qu’il considère comme sa première vraie photographie. Baptisée « miroir d’aliénation », c’est une sorte de fresque en noir et blanc qui n’est pas sans rappeler certains montages de l’Américain Ray K. Metzker. Prise au téléobjectif, elle montre simultanément 157 personnes au volant de leur véhicule. Creusant le sillon digital, Attal entreprend ensuite une série de manipulations de l’image. Manipulation doit s’entendre ici au sens de manoeuvre, de multiplication, de combinaison : l’objet n’est pas le trucage illusionniste, et l’intervention du photographe doit être immédiatement perçue par le spectateur. Les expérimentations d’Attal ne sont pas sans rappeler, dans leur esprit, celles effectuées dans les années trente au Bauhaus par Elfriede Stegemeyer, László Moholy-Nagy ou, en France, Man Ray. Les séries « ressources humaines », « particules élémentaires », mixant codesbarres et images de foules, réalisées entre 2003 et 2006, réactualisent à l’âge du numérique une intention régulièrement présente dans l’histoire de la photographie, celle de trouver une force expressive, non dans le sujet photographié mais dans le médium même.

Ces expériences visuelles contiennent un autre élément fondamental du travail de Jean-Pierre Attal : la ville et ses habitants. « Je m’intéresse aux gens dans la ville, à la manière dont la société se déploie, s’articule, travaille, ou se déplace. Je suis fasciné par les horaires, les codes, les normes… C’est un regard extérieur, puisqu’en tant qu’indépendant, j’échappe à cette astreinte quotidienne des travailleurs coincés dans les transports en commun aux heures de pointe, puis assignés à leurs bureaux. Mais j’avais besoin de témoigner de ce flux, de cette transhumance et plus tard, dans d’autres séries, de me pencher sur la notion des codes, des normes, des comportements.» Le photographe n’est pas là pour juger mais pour décrire, ou observer la société à la façon d’un entomologiste ou d’un sociologue. « À l’instar d’un glaciologue qui va prélever des fragments de la calotte glaciaire, j’assimile souvent mes images à des carottages sociaux, la photo serait le pain de glace où pourrait se lire le fonctionnement d’une société », explique Attal.


COMÉDIE URBAINE

Partant d’une volonté d’être plus synthétique que caricatural, Jean-Pierre Attal s’est attaché à décrire les trois maillons de la chaîne « métro-boulot-dodo », des lotissements pavillonnaires, sujet de la série « intra muros », aux bureaux où vont travailler les occupants de ces maisons, décrits dans la quinzaine d’images constituant la série « alvéoles ». L’emploi d’un terme emprunté au lexique de l’apiculture n’est pas fortuit. Les images, prises de nuit, jouent sur le phénomène de transparences créées par la lumière artificielle dans les bâtiments vitrés. L’architecture est générique, la façade s’efface, la vie intérieure se projette dans l’espace public. Les alvéoles sont les niches où s’activent des cohortes d’employés de bureau. La métaphore peut paraître un peu facile, le résultat est visuellement frappant, servi par une définition suffisamment pointue pour permettre d’entrer dans le détail des images, tirées à une taille respectable.

Une série contraignante à réaliser : « L’idée de la série m’est venue lors de promenades urbaines de début de soirée. J’étais fasciné par la lumière des tours que je voulais photographier. Le problème, c’est que depuis la rue, on est en contre-plongée et l’on voit surtout des plafonds. Pour voir vraiment dans les intérieurs, il m’a fallu effectuer des repérages, trouver les endroits où l’on se trouvait à bonne distance des façades, dans le bon axe. J’ai frappé aux portes des particuliers, dans les HLM où les gens m’ont pris pour un fou. Dans les bureaux, je me suis heurté à des murs mais j’ai fini par trouver une terrasse, un locataire de HLM qui m’ouvrait sa porte… J’ai aussi profité des dénivellations, des ruptures de dalles, des coteaux, des talus des RER… » Des efforts dignes d’une série d’espionnage, pour observer les occupants comme les fragments d’une multitude, une comédie urbaine, non pour dévoiler leur secret. « L’idée était de montrer les gens dans leur activité au bureau. Lors de la présentation de ce travail, les spectateurs étaient fascinés par cette vision extérieure, nouvelle pour eux ; ils ne se percevaient pas comme faisant partie d’un groupe dans une tour. »

Dans la dernière série en date, Jean-Pierre Attal a finalement vidé les alvéoles de leurs occupants. À Paris, Benidorm, Dubaï, il a photographié les tours d’habitations et de bureaux au moment où les panneaux de façade viennent recouvrir leur squelette structurel. Un dépouillement ultime avant de retourner vers les manipulations d’images et la masse humaine de la ville.

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