Kengo Kuma, cinquante nuances de blanc

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 01/03/2018

Gros plan sur la grille cotonneuse qui accorde une intimité illimitée à cet espace de travail et de recherche, tout en filtrant et en diffusant la lumière.

Article paru dans d'A n°260

Illustration parfaite des propos que Kengo Kuma a développés dans l’entretien qui précède, cette petite opération de son agence parisienne accueille à proximité du cimetière du Montparnasse à Paris la Fondation du peintre catalan Antoni Clavé (1913-2005).

Rue Roger, la Fondation s’immisce dans l’ancien atelier de César. La halle industrielle de l’artiste métallo des années 1960, vidée de son bric-à-brac, est désormais scindée en deux parties pour accueillir bureaux, salles de réunion, réserves, destinés à la diffusion de l’œuvre du peintre catalan au parcours emblématique. D’abord commis dans une maison de tissus à Barcelone, puis peintre en bâtiment, affichiste et soldat républicain, Antoni Clavé se réfugiera à Paris après l’arrivée au pouvoir de Franco. Là, au contact de Picasso, il se consacrera exclusivement à la peinture et trouvera peu à peu son propre langage. Sa production, à la fois sombre et très colorée, oscille entre abstraction et figuration. Elle charrie les matériaux les plus divers tout en se permettant des excursions dans d’autres domaines comme la sculpture, la gravure ou la lithographie.

L’entrée sur la rue déserte est toujours surmontée d’un étonnant entablement en fonte. Mais à peine la porte entrouverte, vous serez happés par un espace d’une blancheur immaculée, çà et là ponctué par les œuvres puissantes et décoratives de l’artiste espagnol. Au-dessus du sol réfléchissant, recouvert d’une résine lisse et blanche, semblent comme flotter les contre-cloisons qui font office de cimaises, un subterfuge dû au retrait très prononcé des plinthes. La lumière zénithale qui tombe latéralement du pan de toiture vitrée orientée au nord est filtrée par d’étranges panneaux ajourés que l’on retrouvera de l’autre côté sous forme de cloisons mobiles. Ces panneaux coulissants cachent les rangements, les locaux techniques, les sanitaires et les réserves mais aussi l’escalier droit et un petit plateau de bureaux en mezzanine. Les transparences sur ces deux derniers éléments accordent à la galerie principale une étrange respiration, encore accentuée par la lumière qui monte du sol et se conjugue avec celle qui descend de la toiture.

 

L’appel au maître du papier

La substance singulière de cet espace est essentiellement déterminée par un seul élément sur lequel s’est totalement focalisée l’attention du concepteur. Ce sont ces panneaux de métal déployé, laqués blancs, dont la brillance et le tranchant sont estompés par une texture pouvant rappeler le duvet qui tapisse les nids de certains oiseaux. Une ambiance organique déterminée par un dépôt de fibres ligneuses qui, pour être correctement réalisé, a convoqué un long processus de mise en œuvre impliquant un savoir-faire ancestral.

Ce n’est pas vers des artisans français que l’architecte japonais s’est cette fois tourné, comme l’entreprise perdue dans le Massif central qui a réalisé les écailles de verre opalescent du FRAC de Marseille. Mais vers un village de son pays où les cultivateurs de riz se transforment, l’hiver venu, en fabricants de papier. Les branches des mûriers de la localité sont écorcées, découpées en copeaux, bouillies, puis longtemps macérées dans l’eau afin que les filaments de bois se dissocient les uns des autres avant d’être tamisés pour composer des feuilles qui seront ensuite séchées. Une opération délicate proche des performances de l’art contemporain ou de la chorégraphie, où tout repose sur le tour de main de l’artisan. D’un mouvement sec du poignet, il assure une bonne répartition des fibres sur le tamis rectangulaire afin qu’elles puissent former une feuille.

Le charismatique Monsieur Kobayashi, Maître du papier, a donc quitté son village et pris l’avion pour venir en France. Là, dans un hangar proche de Paris, il a plongé les grilles de métal dans un bain de fibres provenant de ses propres mûriers. Aidé de plusieurs assistants, il a retrouvé le geste ancestral permettant aux filaments ligneux de s’enchevêtrer uniformément sur chaque pièce afin de composer des éléments à la fois semblables et singuliers.

Que de détours pour parvenir à réaliser un lieu qui semble contenir toutes les nuances de blanc et qui refuse de se fermer sur lui-même dans un quelconque achèvement. Un espace des limbes dont le visiteur a du mal à appréhender les limites. Un piège aussi, semblable à une toile d’araignée, qui capterait et diffuserait le moindre rayon de lumière naturelle pour alimenter des tableaux sombres et avides de luminosité. Aucun élément – poignée de porte, plinthe, prise électrique – ne vient interférer dans ce cénotaphe new age où seules les œuvres ont le droit, par roulement, de se mettre en scène. Comme si ce dispositif complexe permettait de maintenir active et vivante la mémoire du peintre.

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