La dimension sonore : Agence hého, « au croisement entre art et déploiement industriel du son »

Rédigé par Soline NIVET
Publié le 01/04/2016

Dossier réalisé par Soline NIVET
Dossier publié dans le d'A n°243

Née en 2003 à Nantes de l’association de Marc Debiès, diplômé de l’ECE-INSEEC de Bordeaux, et du compositeur Laurent Sauvagnac, formé au Berklee College of Music de Boston, l’agence de design sonore hého a travaillé sur des projets de centres commerciaux, de palaces, ou de grandes marques. Plus récemment, elle a remporté (en groupement avec l’agence Patrick Jouin) le marché pour le design sonore des équipements, mobiliers et supports d’information du réseau des gares du Grand Paris Express. Marc Debiès revient avec nous sur ce qui fonde son activité.


DA : hého se présente comme un « cabinet de conseil, de création et de réalisation en architecture sonore et en design sonore ». Comment différenciez-vous ces deux activités de l’architecture et du design sonore ?

Marc Debiès : Architecture et design sonore sont deux activités imbriquées et totalement interdépendantes puisque le sonore advient toujours dans un espace, le plus souvent bâti, et que la perception de l’usager est entièrement dépendante du contexte d’écoute et, donc, de son environnement. Nous avons commencé, au début des années 2000, en travaillant sur des créations musicales ou sonores et sur les installations électroacoustiques qui les diffusaient, essentiellement pour des marques de luxe (Dior, Yves Saint Laurent, Ruinart, notamment), mais aussi des compagnies aériennes (British Airways), des musées et des scénographies (la Cité du design à Saint-Étienne, notamment). Par la suite, le Plaza Athénée en 2007, puis d’autres hôtels de luxe nous ont sollicités pour créer leurs identités sonores et réfléchir à l’optimisation de l’expérience sonore de leurs clients. Dès lors, nous avons réalisé que notre travail de design sonore ne serait perceptible qu’à condition d’anticiper sur les contextes acoustiques des espaces eux-mêmes ; il nous fallait travailler de manière plus globale, sur les contenus (créations sonores) bien sûr, mais aussi sur les bruits résiduels (humains ou techniques) et leurs fluctuations dans la journée, sur l’acoustique architecturale (la géométrie des espaces, les propriétés des matériaux) ainsi que sur les systèmes de diffusion sonore. Tout cela contribue à l’architecture sonore d’un lieu. Dans des projets complexes comme des hôtels, des centres commerciaux ou des gares, il s’agit ensuite de travailler des parcours dont les séquences sont identifiées et qualifiées tant du point de vue des usages que de l’expérience.


DA : Quels types de compétences l’architecture sonore mobilise-t-elle ?

MD : À l’origine, nous étions spécialistes de la conceptualisation et de la création sonores. Nous ne disposions pas des compétences techniques et réglementaires de l’acoustique architecturale et environnementale, ni de celles liées à la sonorisation. Nous avons d’abord travaillé avec des bureaux d’études externes, mais la fracture entre notre approche et la réalité des phases d’études techniques et de chantier nous a fait prendre conscience qu’il fallait intégrer ces compétences techniques.

Il nous fallait proposer une acoustique plus créative, en collaboration transversale avec l’ensemble de l’équipe projet (architecte, designer, acousticien, BET), qui puisse se mettre au service du projet sonore et garantir que ses objectifs initiaux, en termes de perception par l’usager, soient atteints à la livraison.

Notre équipe s’est donc étoffée, depuis 2011, avec notamment l’entrée d’un troisième associé, David Guérin, ingénieur en acoustique, et d’une équipe technique et créative complète. Nous disposons ainsi en interne, entre nos ateliers de Nantes et de Montreuil, des compétences en conception, création, ingénierie acoustique et électroacoustique et, bien entendu, de gestion de projets et d’innovation. Cela nous permet de proposer à nos clients une approche globale du son, de sa conception (programmation) jusqu’à sa diffusion (réglages sur site), avec un interlocuteur unique.


DA : Quelles sont les échelles de vos interventions ?

MD : Nous sommes passés d’une démarche artistique et artisanale (que nous conservons toujours pour de nombreux projets) à des créations de perceptions sonores à très grande échelle et pour un très grand nombre d’usagers, comme dans des gares ou des projets mixtes tel que celui du Forum des Halles. Cette échelle du design sonore est au croisement entre la dimension artistique du son et sa fabrication industrielle. Nous y intégrons les contraintes techniques spécifiques aux gros projets d’architecture. Jusqu’à aujourd’hui, les aspects sonores étaient très peu développés dans ce type de projet (à la différence, par exemple, de la lumière), car contrairement aux éclairagistes, les designers sonores se limitaient à une intervention conceptuelle et créative, sans en accompagner la dimension nécessairement technique.


DA : Votre travail est-il différent d’une échelle à l’autre ?

MD : Même si nous travaillons tant l’objet, le bâtiment que la ville, les trois échelles restent étroitement entrelacées. Pour travailler sur le son d’un objet (les équipements d’une gare, par exemple), nous travaillons avant tout sur son contexte d’utilisation : qu’il soit acoustique (bruit, autres signaux, réverbération), psychologique (utilisateur détendu, stressé) ou sensitif (lumière, air), afin de définir des objectifs esthétiques et fonctionnels.

Pour travailler sur le son d’un bâtiment, qu’il s’agisse du Ritz ou du centre commercial Aéroville, là aussi nous nous projetons pour imaginer comment exploitants et usagers le pratiqueront, à quels usages chaque espace sera destiné : quelles perceptions seraient souhaitables, quelle en sera l’acoustique prévisionnelle, la lumière, l’air, l’esprit du projet architectural de manière plus générale. Et nous identifions dans le même temps les leviers d’intervention dont nous disposons : l’optimisation des bruits prévisionnels (ventilations, escaliers mécaniques, etc.), l’acoustique (usages, traitements acoustiques) et les contenus (effets de « masking » sonore, créations spécifiques, musique, art sonore). Ensuite, nous proposons une esquisse de concept sonore que nous précisons à mesure en échangeant avec l’équipe projet du maître d’ouvrage, l’architecte, le designer lorsqu’il y en a un, et enfin l’équipe technique de la maîtrise d’œuvre. Puis nous étudions et suivons la réalisation de ce concept jusqu’à la livraison, ce qui prend souvent plusieurs années, notamment avec une présence forte en phase d’exécution des travaux et de suivi des entreprises concernées. Lorsque, pour des motifs de structure, une poutre est rajoutée en cours de chantier au milieu d’un superbe système de sonorisation… il faut savoir s’adapter très vite ! Et donc savoir dialoguer semaine après semaine avec la maîtrise d’œuvre. Sinon la perception sonore de l’usager sera mauvaise, malgré le coût élevé d’un système de sonorisation initialement dimensionné pour une configuration acoustique bien précise. Beaucoup de choses se jouent en phase finale de chantier : haut-parleurs déplacés, traitements acoustiques oubliés… Nous contrôlons tout et, en cas d’imprévu, cherchons des solutions avec les entreprises. Enfin, nous faisons nous-mêmes les réglages fins des systèmes de sonorisation pour que tout fonctionne dès la livraison.


DA : Comment cette démarche se déploie-t-elle à l’échelle urbaine ?

MD : David Guérin, un de nos directeurs associés, est ingénieur acousticien spécialiste du bruit dans la ville. Il a notamment travaillé pour Bruitparif, l’observatoire du bruit en Île-de-France, et il a réalisé des cartographies et des plans de prévention du bruit, notamment pour Nantes Métropole et l’agglomération nazairienne. Aujourd’hui, dans la ville, le son est vu sous son seul parti négatif, communément appelé « le bruit ». Nous essayons d’introduire des aspects plus positifs du son dans notre réflexion sur la ville et sommes en discussion avec certaines métropoles sur ces sujets, mais il est aujourd’hui encore trop tôt pour vous en parler.


DA : Vous êtes en charge (au sein d’une équipe réunie par Patrick Jouin) du design sonore du Grand Paris Express. En quoi votre mission consiste-t-elle ?

MD : Nous sommes en charge du design sonore du mobilier, des équipements et des supports d’informations, ainsi que de l’indicatif sonore des gares du futur réseau Grand Paris Express. Nos solutions seront déployées dans environ 70 gares, nous sommes donc dans des process industriels d’envergure puisqu’il s’agit de produire les objets qui accompagneront les usagers sur l’ensemble du futur réseau. La meilleure façon de produire du son dans un espace passe souvent par les objets, ici par le mobilier et les équipements.


DA : Comment votre intervention s’articulera-t-elle avec la ligne globale des « gares sensuelles » édictée par Jacques Ferrier ? Et ensuite au projet de chacune des gares ?

MD : Nous ne sommes encore qu’en phase d’audit des contextes perceptifs des usagers dans les différents espaces et les différentes temporalités des gares. Suite à cela, nous nous définirons des objectifs en termes d’usages et de perception et étudierons les leviers dont nous disposons pour agir tant au niveau de l’architecture que de la sonorisation… et du contexte réglementaire très strict de ce type de programme. L’idée est de considérer l’intégralité des sens des usagers à un instant T, en nous imprégnant de la ligne globale de Jacques Ferrier et de Patrick Jouin.


DA : Vous travaillez aussi sur l’architecture sonore du Forum des Halles : quels en sont les enjeux ?

MD : Au Halles, nous n’intervenons que sur le Forum sous maîtrise d’ouvrage Unibail-Rodamco, pas sur la partie Canopée (Ville de Paris) ni sur la partie RATP. Comme il s’agit d’une rénovation, il n’a malheureusement pas été possible d’intervenir sur la totalité du centre, mais seulement sur quelques espaces « clés » que nous caractérisons par l’acoustique, la sonorisation et les contenus diffusés. Puisque les galeries sont déjà surchargées d’informations sonores, nous avons créé des œuvres électroacoustiques, des décors sonores non musicaux, ni rythmiques, ni répétitifs, diffusés avec des effets de spatialisation et une sonorisation de très haute qualité tout à fait inhabituelle pour ce type d’espaces. Ces décors sonores seront modulés selon les moments de la journée pour s’adapter à l’activité du centre : l’environnement sonore des Halles n’est pas le même un mardi à 10 heures du matin qu’un samedi à 15 heures, aussi, nous affinons nos scénographies dans le temps. »




Lisez la suite de cet article dans : N° 243 - Avril 2016

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