La fin de l’immeuble de bureaux ? - Siège de BETC, transformation des Magasins généraux des douanes, Pantin

Rédigé par Karine DANA
Publié le 19/09/2016

Dossier réalisé par Karine DANA
Dossier publié dans le d'A n°248 D’un côté, un bâtiment en friche aux qualités inédites grâce à l’aptitude et la générosité de sa structure. De l’autre, un utilisateur ouvert à des situations urbaines et architecturales hors normes et inspirantes. La rencontre de ces deux expectatives nous offre sur les rives du canal de l’Ourcq l’une des opérations les plus stimulantes de cet automne.

Ouverts sur le canal de l’Ourcq, les anciens magasins des douanes qui accueillent à présent les nouveaux bureaux de la première agence publicitaire française, BETC Euro RSCG, représentent la tête de la ZAC du Port, territoire de bordure regagné par la ville. Ils incarnent le désir de reconquête et de changement qui anime depuis ces dix dernières années la ville de Pantin, très prisée des promoteurs et investisseurs.

L’existant : une étagère urbaine monumentale des années 1930 longeant le canal sur 135 mètres et construite en béton à planchettes. Il obéit à un système poteaux-poutres de trame serrée sur dalles minces. Ses planchers peuvent supporter 1,4 tonne par mètre carré, une surcapacité liée à sa fonction d’origine. La conception de cet ensemble de deux bâtiments liaisonnés a été déterminée par les usages de stockage auquel il était destiné : grandes hauteurs et forte capacité en partie basse, niveaux plus compacts en partie supérieure plutôt destinés à l’ensachage.

Si la capacité structurelle de cet existant est un atout évident, sa reconversion n’était pourtant pas gagnée. « L’opération de transformation s’inscrit dans le projet de la ZAC du Port incluant des opérations de logements, que Nexity conduit également, explique Karol Claverie, directeur de Programmes chez Nexity immobilier d’entreprise. Sans ce montage, elle n’aurait pas été viable et n’aurait jamais été lancée. En effet, les travaux préliminaires ont été lourds. Les fondations existantes étaient profondes et nous avons dû faire face à des problèmes de consolidation des sols ; le canal n’était pas étanche et le bâtiment était amianté. L’opération a vu le jour car elle repose sur la volonté forte d’un futur utilisateur atypique qui cherchait à occuper cet ancien bâtiment pour son image attractive et ses grandes qualités spatiales, même si ses typologies étaient inhabituelles pour aménager des espaces de travail. » L’architecte, quant à lui, a été mêlé très tôt à l’aventure en faisant un travail initial de prospective avec l’agence publicitaire, dont il avait déjà aménagé les bureaux quelques années auparavant dans le bâtiment des Classes laborieuses à Paris.

Esquisses et prévisions ont vite confirmé l’intuition première que les anciens bâtiments des douanes correspondaient au lieu adéquat pour abriter BETC, qui hérite ainsi d’un ensemble immobilier ouvert sur ses quatre façades, en prise direct avec le paysage et profitant de grandes qualités lumineuses prodiguées par l’aptitude de sa structure.


La structure est l’architecture

Les décisions architecturales ont d’abord été guidées par cette relation à la structure existante. L’architecte restant parfois très littérale ou s’octroyant de réelles latitudes. Car c’est bien de cela dont il s’agit : de cadre et de liberté. Tantôt les baies sur allèges de briques avec motifs ou les gabarits des grandes portes métalliques sont simplement repris, ou bien – comme à l’étage de la cantine – la façade a été placée en retrait par rapport à la structure existante. Les poteaux sont ainsi repris sur leurs quatre faces, augmentant d’autant la capacité des coursives. Poutres et poteaux deviennent alors des éléments externes, comme au cinquième niveau où la structure a été entièrement mise à nu pour accueillir un jardin dans la hauteur d’un étage. La transformation se joue sur ces retournements, sur l’instauration de nouvelles relations entre intérieur et extérieur. La règle du jeu est posée : la structure est l’architecture.

Les intentions spatiales sont toujours envisagées à l’échelle du bâtiment. On ne perd ainsi jamais la mesure de l’existant ni sa lisibilité. Les hauteurs sous plafonds sont optimisées, la structure est laissée brute malgré les contraintes thermiques et de stabilité au feu, les châssis vitrés sont non recoupés. L’organisation devient claire : grand socle au rez-de-chaussée dans la continuité de l’espace public pour accueillir des salles d’exposition et de conférence, un café, tandis que le premier niveau accueille des grands espaces de l’entreprise (locaux de production, cantine, centre de documentation), exploitant la largeur des 35 mètres. Au second niveau, l’architecte a créé des patios est-ouest bardés de mélèze, sacrifiant néanmoins 3 000 m2 de surface ; il a inséré des passerelles en plein air, aménagé des espaces de travail plus conventionnels entre le deuxième et le quatrième étage et, enfin, libéré un espace à ciel ouvert au cinquième étage. « J’ai accepté de jouer avec la poésie brutale du bâtiment et de la pousser le plus loin possible, explique Frédéric Jung. Sans jamais chercher à le domestiquer ni à l’uniformiser, le bâti existant est partout donné à sentir. J’ai toujours pensé que le bâtiment devait primer. Son rythme est atypique. Il n’y a donc pas de cloisonnement possible ni souhaitable. On ne pourra pas aménager de bureaux standard dans ce lieu-là. »


Gigantisme et densité

Cette possibilité d’exploiter le bâtiment comme une totalité, dans ses moindres recoins, ses irrégularités, ses incongruités, dans toutes ses variations d’échelles, de lumière, d’ambiance et de vues est parfaitement cohérent avec une culture de l’espace de travail absolument décloisonnée et reposant sur la mobilité, la stimulation et l’interaction. Dans le nouveau bâtiment de BETC Euro RSCG, il est possible de travailler partout : sur les coursives, où l’on peut se connecter et installer des plans de travail, dans le jardin protégé par sa pergola de béton, dans le hall ou à n’importe quel poste d’un étage. Les entre-deux et les espaces extérieurs deviennent ainsi des surfaces de travail au même titre que tout open space. L’approche radicale de l’organisation, si adéquate avec la liberté et la disponibilité que suggère le bâtiment existant, prend ses références dans le modèle hollandais du flex office. Il s’agit de permettre à l’usager de choisir un emplacement différent selon les tâches qu’il a planifiées dans sa journée et selon les rapprochements qu’il souhaite entretenir avec un autre salarié.

Ce mode de travail repose sur la généralisation du bureau libre et trouve ici une résonance particulière du fait de l’affectation généreuse de deux postes par personne. Neuf cents individus vont tenter l’expérience de cette organisation protéiforme, dans un bâtiment certes gigantesque mais qui sera densément investi. Maintenant que l’édifice est livré, les équipes en place devront être vigilantes quant aux futurs recoupements des espaces pour les besoins des salles de réunion et autres espaces techniques, mais aussi quant à la démultiplication du mobilier, conséquemment à ce projet d’éclatement du poste de travail à l’échelle du bâti.


[ Investisseur : Klépierre - Maîtrise d’ouvrage : Nexity - Maîtrise d’œuvre : Jung Architectures - Paysagiste : Carolina Fois - BET structure : Khephren - BET fluides et HQE : Berim - BET façades : FDI - MOEx : SFICA - Acousticiens : Avelac - Programme : reconversion lourde en programme mixte : siège social de BETC, commerces, espace culturel (inventaire du patrimoine culturel d’Île-de-France) - Mission : complète - Surface shon : 18 000 m2 - Coût : 45 millions d’euros HT - Calendrier : livraison, 2016 ]



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