La Halle aux sucres de Dunkerque

Rédigé par Pierre CHABARD
Publié le 18/08/2016

Abandonnée depuis le début des années 1990, l’ancienne Halle aux sucres construite en 1898 sur le môle 1 du port industriel de Dunkerque retrouve enfin une nouvelle vie. Ayant servi pendant plus de sept décennies d’entrepôt pour le sucre de betterave (jusqu’à 230 000 sacs de 100 kg), le colossal vaisseau de brique de 120 mètres de long, réhabilité et transformé par Pierre-Louis Faloci, est maintenant plein d’un conglomérat programmatique gravitant autour des métiers de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire et de la ville durable.


Logées dans différents sites de la ville, les Archives municipales avaient lorgné les premières sur cette grande carcasse dont la vocation de contenant et l’architecture néanmoins élégante (signée par Paul-Émile Friesé et Jules Denfer, spécialistes reconnus des constructions industrielles et des équipements électriques) justifiaient cette réaffectation. La décision de Michel Delebarre, alors maire et président de la communauté urbaine, d’y installer aussi d’autres institutions comme l’AGUR (l’Agence d’urbanisme et de développement de la région Flandre-Dunkerque) et une des quatre écoles nationales de cadres territoriaux (INSET) a fait naître l’idée en 2006 d’un complexe fédérant ces institutions autour d’un projet culturel commun : un centre d’interprétation sur la ville articulant sa mémoire et ses futurs et accueillant des publics spécialisés et profanes. Bien après le concours, ce programme évoluera encore vers le nébuleux modèle anglo-saxon du « Learning Center ».

Organisé par la communauté urbaine en 2008, un appel d’offres restreint permet de retenir trois équipes d’architectes finalistes : Paul Gresham & Stéphane Barbotin de Paris, Stéphane Goulard & Ludovic Brabant (Marcq-en-Barœul), auteurs des Archives départementales du Nord en 2003, et Pierre-Louis Faloci dont l’esquisse l’emporte haut la main par sa simplicité et sa justesse.

Très large (40 mètres), l’ancien « entrepôt réel des sucres indigènes » se compose d’une enveloppe porteuse en briques rouges et jaunes, dont les étroits percements superposés alternent verticalement avec de larges pilastres, et d’une dense ossature métallique intérieure, qui porte trois niveaux de planchers de 4 800 m2 chacun, divisés en trois grands compartiments égaux. Bombardée en 1945, la halle perd sa sœur jumelle (construite sur le même môle et par les mêmes architectes en 1899) et est amputée du dernier tiers de sa longueur. Ce troisième compartiment n’est alors reconstruit qu’au niveau du soubassement.


Chirurgie conservatrice

Contrairement à Lacaton & Vassal, qui de l’autre côté du port laissent intouchée la halle AP2 et la dédoublent pour loger le nouveau FRAC, Faloci appartient à la génération du « construire dans le construit » et adopte, comme ses concurrents, la stratégie de la boîte dans la boîte. Il évide complètement l’édifice, n’en conserve que la façade, donc l’apparence, et le remplit d’une nouvelle substance bâtie, en béton armé, comptant quatre planchers au lieu de trois.

Afin d’amener la lumière naturelle au cœur de l’épais édifice, il fait le choix d’y percer avec autorité (mais avec l’appui d’une référence convenue à Gordon Matta-Clark), non pas un simple patio mais une longue faille, qui retranche deux des sept travées longitudinales et sépare l’ensemble en deux barres parallèles de largeurs différentes. Dans cet interstice, Faloci installe une rampe qu’il veut comme une évocation à la fois de la digue du Break, plan incliné de béton de 5 kilomètres de long qui sépare le site pétrochimique dunkerquois de la mer du Nord, et aux allées en pente de Le Nôtre à Vaux-le-Vicomte et à leurs perspectives trompeuses. Parfaitement rectiligne et pavée de granit, la rampe mène au toit, plus bas depuis 1945, du tiers nord de l’ancienne halle. De cette terrasse, comme du pont d’un paquebot, l’horizon portuaire s’offre alors au regard.

Par la clarté de ce dispositif architectural, Faloci combine la logique de l’ancienne façade, une stratégie d’organisation mutuelle des programmes et une certaine scénographie du paysage : la faille sépare la partie ouverte au grand public (salles d’exposition, salles de lecture) et le territoire des experts (bureaux et INSET) ; les archives occupent la totalité de l’emprise du rez-de-chaussée et sont identifiées à l’ancien soubassement ; la rampe permet d’échapper à ce socle opaque des archives et d’accéder à la lumière, au paysage et aux parties publiques.


Musée ou laboratoire ?

Si le projet de Faloci a résisté, dans ses grands principes, aux tergiversations de la maîtrise d’ouvrage et à la définition serpentine d’une institution qui peine encore aujourd’hui à être plus que la somme de ses parties, il a perdu, dans le détail, de sa pertinence d’origine. L’idée tardive d’un « Learning Center » sur la ville durable a gonflé le programme d’un auditorium et d’un vaste « forum », sorte de tiers lieu entre toutes les entités du bâtiment. Logés dans la partie nord, ces nouveaux espaces y ont déplacé non seulement le centre de gravité de l’ensemble, mais aussi l’entrée publique, faisant de la rampe, non plus une option parmi d’autres, offrant l’accès éventuel à un belvédère, mais une obligation punitive pour la plupart des utilisateurs. De l’ordre du land art ou de l’art conceptuel, l’expérience de cette longue pente minérale, prise entre deux stricts pans de verre et d’inox, prend un caractère solennel, voire sentencieux dès lors qu’elle est imposée. Elle frise l’absurde quand on s’aperçoit une fois en haut qu’on doit finalement redescendre pour accéder au forum.

Le projet a dû également digérer une augmentation des espaces d’exposition qui semblent rétrospectivement le maillon le plus faible du programme. Trop confidentielle pour attirer le grand public et trop approximative pour les spécialistes, la grande exposition permanente – presque muséale – sur la « ville durable », conçue par Thierry Paquot, interroge quant à son utilité. On rêverait plutôt que les espaces fluides, lumineux et variés conçus par Faloci soient investis d’une manière plus ouverte, inventive, collective, plus en phase avec les pratiques ascendantes qui fleurissent dans la ville contemporaine et qui feraient de la Halle aux sucres non pas un objet inerte et scolaire, mais un outil pour repenser son propre territoire. Ce qu’il est potentiellement…



Maîtres d'ouvrages : Communauté urbaine de Dunkerque
Maîtres d'oeuvres : Pierre-Louis Faloci
Entreprises : Ramery, Pmn, Axima, Satelec, SETT

Surface SHON : 11 000 m2

Cout : 
Date de livraison : Hiver 2016


Lisez la suite de cet article dans : N° 247 - Septembre 2016

Halle aux sucres, Dunkerque (Pierre-Louis Faloci)<br/> Crédit photo : OSSO Daniel Halle aux sucres, Dunkerque (Pierre-Louis Faloci)<br/> Crédit photo : OSSO Daniel

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