La maison Stine à Bruxelles

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 07/11/2011

La maison Stine, édifiée par Pierre Hebbelinck sur les hauteurs d'un quartier résidentiel de Bruxelles pour un réalisateur et producteur de documentaires et sa famille, s'affirme comme une construction simple et complexe. Elle se donne comme un objet autonome, tout en s'enracinant profondément dans un site et une mémoire.



Avant même leur mise en chantier, les maisons de Pierre Hebbelinck possèdent souvent une histoire qui s'imbrique étroitement avec celles de leurs futurs occupants. Ainsi, le cube en acier Corten de la maison Dejardin, près de Liège, a directement impliqué le père de son propriétaire, un métallurgiste qui a réalisé en atelier les quatre pièces de la coque porteuse avant de les assembler sur place. Ici, à Bruxelles, une profonde complicité associe le maître d'œuvre à son client, Laurent Stine, auteur du documentaire "Qui n'a pas peur de l'architecture ?", un véritable manifeste en faveur de l'architecture émergente en Belgique francophone.


HISTOIRES
Tout en bénéficiant d'une vue spectaculaire sur le territoire alentour, le site présentait deux difficultés majeures : la nature de son sol, une pente sablonneuse instable, et une servitude de passage grevant la parcelle. L'architecte, lui-même éditeur (éditions Fourre-Tout), a su s'appuyer sur ces deux contraintes pour penser le processus de construction de son bâtiment comme un véritable scénario de livre.
Plusieurs de ses maisons ont d'ailleurs fait l'objet d'ouvrages aussi inventifs qu'étonnants, toujours rigoureusement construits autour d'une narration.
Le sol très instable rendait impossible tout travail traditionnel de terrassement. D'étroites tranchées ont donc été chirurgicalement creusées pour couler les murs du garage qui soutiennent la terre et ancrent la construction dans le territoire. Une pelleteuse a ensuite dégagé l'espace interne. Comme si cette naissance se constituait au travers d'une exhumation. Sur cette fondation s'est établie une construction cubique abritant, sur trois niveaux, les pièces principales. Elle présente latéralement un appendice plus bas qui correspond aux pièces de service, notamment à la cuisine. L'intégrité de cette forme pure est ainsi pondérée par une adjonction qui l'inscrit dans un ordre urbain à l'intérieur même des limites de la propriété. Ce volume supplémentaire assure la jonction avec les maisons mitoyennes et transforme en promenade la servitude de passage qui coupe la parcelle en deux.


DROIT À L'EXISTENCE
Le minimalisme du mur-rideau industriel en verre collé de la façade sud du bloc principal est aussitôt démenti par le brutalisme exacerbé de ses murs latéraux. Ces derniers se revêtent d'un parement de briques fabriquées dans la région. Certaines d'entre elles sont brisées et se retournent aléatoirement afin d'exposer leur boutisse éclatée. Les assises de leurs lits sont marquées par des joints baveux, imposant au maçon chargé de leur mise en oeuvre une pratique de posage totalement inusitée. Absence d'épaisseur et épaisseur, tradition et invention semblent porter à leur paroxysme les contradictions de ce petit édifice.
Ailleurs, chaque élément tend à se dupliquer, à trouver son double fantomatique. Ainsi, le cube qui sort du sol pour aller à la rencontre de la lumière trouve un frère dans l'adjonction qui lui permet de s'aligner sur les constructions existantes. La circulation centrale, qui dessert comme un arbre les différents plateaux habitables, possède elle aussi son écho. Elle est doublée par une circulation extérieure qui tourne en spirale autour de la construction : ses volées d'escalier lancées à l'assaut des pentes en terre et des volumes de
brique font de chaque étage un plateau autonome. Le garage, les chambres des enfants, le séjour et la cuisine, la chambredes parents et le bureau sont ainsi tous directement accessibles de l'extérieur.
En proie à ses contradictions, à ses réflexions, cette maison discrètement anthropomorphique semble revendiquer un droit à l'existence. Comme dans les contes pour enfants, elle paraît prête à marcher ou à parler.


MÈTIS

À l'intérieur, les murs sont uniformément peints en blanc et le sol recouvert d'un parquet en bois naturel. Mais ce traitement austère est contredit par l'utilisation d'audacieux subterfuges. Le recours ponctuel à la peinture argentée fait disparaître, comme par prestidigitation, certains murs de refend. Des miroirs amplifient les perspectives. Les portes extérieures vitrées, capotées de feuilles d'aluminium perforées, offrent des transparences aléatoires. Chaque niveau se présente comme un labyrinthe tendant vers l'infini. À l'extérieur, de multiples interventions hétérogènes viennent atténuer l'image minimaliste des deux volumes de brique aux arêtes acérées. Vue du dehors, la fenêtre de la cuisine semble monter jusqu'à la toiture afin d'accorder à la pièce les proportions d'un espace industriel, alors qu'elle ne recouvre que le garde-corps de la terrasse encastrée dans le volume. Lointain cousin des boîtes de ventilation conçues par Le Corbusier pour le couvent de la Tourette, un caisson en aluminium contigu à la baie vitrée présente un ingénieux mécanisme à vis assurant l'aération de la chambre. Tandis que sur la terrasse accessible, une descente d'eau pluviale sert de butoir aux deux portes métalliques jumelles, l'une menant à la chambre des
parents, l'autre au bureau du cinéaste. Cette construction semble relever essentiellement d'une pensée pragmatique. Une pensée qui cherche à établir des relations de sympathie entre des choses habituellement
dissociées, comme la mémoire et la matière. Une pensée corporelle et non conceptuelle, qui s'apparente à la Mètis. Ce mot désigne à la fois une divinité, la mère ambiguë d'Athéna, déesse de la raison, et une forme d'intelligence pratique à laquelle les hellénistes Jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne ont consacré un ouvrage en 1974, Les Ruses de l'intelligence. La Mètis des Grecs. Cette intelligence instinctive fonctionne
sur le modèle des techniques les plus archaïques par lesquelles on bricole des pièges pour mieux maîtriser un monde aussi fluctuant qu'inconnaissable en se rendant semblable à lui. Le monde fuyant qu'Ulysse polymètis a su imiter et soumettre dans son odyssée, en usant du mensonge et de la ruse pour parvenir à ses fins, comme dans l'épisode du Cyclope. Au-delà du résultat, que l'on peut trouver beau ou laid, cette manière de construire, empruntant et métissant toutes sortes de stratagèmes, nous fait ainsi subrepticement miroiter un monde ondoyant et instable qui gît, toujours invaincu, sous le monde idéalisé et stable imposé depuis des millénaires par la métaphysique platonicienne. Au-delà des questions de forme, d'espace ou de structure qui obnubilent la plupart des architectes contemporains, cette démarche nous fait entrevoir une autre manière de concevoir. Loin du concept et de la vue, le plus abstrait des sens, elle s'affirme comme un art à la fois proche de la narration – tissant les aspérités de la vie des occupants avec des mises en œuvres insolites – et du toucher, en jouant sur le lisse et le rugueux pour mieux provoquer
l'épiphanie d'un monde sensible oublié.



Maîtres d'ouvrages :  Laurent Stine et Elisabeth Gybels
Maîtres d'oeuvres :  Atelier d'architecture Pierre Hebbelinck/Pierre de Wit.
Entreprises :  Dereymaeker, Smet F&C, MMC, Deflandre Chauffage, KS Seppu, Jacky Dederix
Surface :  250 m² habitables + 60 m² de garage
Date de livraison : 2011

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