La stratégie du vide : Bibliothèque Alexis-de-Tocqueville, Caen

Architecte : OMA
Rédigé par David LECLERC
Publié le 26/11/2016

Vingt-cinq ans après le concours de la Très Grande Bibliothèque (1989) et le projet des deux bibliothèques de Jussieu (1992), l’OMA livre sa première bibliothèque en France et sa seconde depuis celle de Seattle en 2004. Ce programme, emblématique dans la production de l’agence, trouve à Caen une interprétation particulière grâce à une réflexion, en amont du projet architectural, particulièrement ambitieuse, et à une vision optimiste de la bibliothèque multimédia du futur développée par l’agence.

 

Caen : d’un côté, le centre-ville meurtri par les bombardements aériens des alliés après le débarquement de Normandie en 1944. La ville sera détruite aux deux tiers mais les bombardements épargneront toutefois ses monuments historiques les plus emblématiques : les Abbayes aux Hommes et aux Dames. La reconstruction tentera de panser ces plaies grâce à la construction massive de logements sociaux en centre-ville. De l’autre, la presqu’île, vaste territoire qui s’étend du centre jusqu’à la Manche et qui témoigne du passé industriel de la région. Bordée par l’Orne et le canal de Caen à la Manche, elle a été le lieu privilégié des activités portuaires en relation avec le commerce du bois et du charbon. Elle est aujourd’hui l’enjeu d’un renouveau urbain que la ville tente d’initier depuis quinze ans.

 

Presqu’île

En 2002, Philippe Panerai dessine un plan-masse pour la pointe de la presqu’île organisé autour d’une grande pelouse conique pointant vers l’Abbaye aux Dames et de la conservation de plusieurs îlots industriels. En 2013, MVRDV propose un « plan guide » pour l’ensemble de la presqu’île en s’appuyant sur une idée de « bocage urbain », combinant trame végétale et bâti. La même année, Michel Desvigne remporte le concours pour le projet d’aménagement des espaces publics de la pointe. Confrontée à une décroissance de la population dans son centre au profit de l’agglomération urbaine, la ville souffre d’un manque d’attractivité. Le projet de bibliothèque-médiathèque à vocation régionale (BMVR) s’inscrit dans la volonté de la municipalité de donner un nouveau dynamisme au centre-ville par l’architecture et l’implantation d’équipements publics et culturels : Le Cargö, scène de musiques actuelles (Olivier Chaslin, 2007), l’École supérieure des arts et médias (Studio Milou, 2009), la Maison de la recherche et de l’imagination (Agence Bruther, 2015), surnommée aussi le Dôme, et le palais de Justice (Hauvette-Baumschlager Eberle, 2016). Mais ces nouvelles institutions restent des objets solitaires, aux architectures hétéroclites, qui ont peine à donner un sens à l’espace urbain de la pointe. La grande pelouse, censée les rassembler, ne fait pour l’instant qu’imposer une mise à distance.

 

Physique et virtuelle

En 2010, la ville décide de déplacer l’ancienne bibliothèque, qui n’est plus adaptée aux nouveaux usages et souffre d’une baisse de fréquentation. Un projet est lancé sur un terrain faisant face au bassin Saint-Pierre, à la limite entre le centre-ville et la pointe de la presqu’île. En amont du concours, une réflexion exemplaire est menée par la directrice, Noella du Plessis, et un programmiste, François Fressoz : dans un contexte d’omniprésence de l’information et de dématérialisation progressive de cette information, à quel rôle devra demain répondre la bibliothèque ? À l’heure où son utilité fonctionnelle est questionnée, la volonté politique du président de l’époque, Nicolas Sarkozy, est déterminante pour convaincre de la nécessité de construire une nouvelle bibliothèque et de l’importance d’un tel équipement au cœur de la cité normande.

L’OMA gagne le concours avec un projet qui réalise une synthèse surprenante entre la réflexion programmatique et la situation urbaine (voir d’a n° 194, octobre 2010). L’agence exploite le règlement d’urbanisme qui recommandait de tenir les angles sur le quai Caffarelli et le long de la grande pelouse. Elle concentre son bâtiment le long deux axes diagonaux pour former un X, et utilise les triangles latéraux comme des espaces publics tournés vers le canal et le nouveau quartier de la pointe. Le dispositif garantit aussi un éclairage naturel optimum aux espaces de lecture et de consultation.

À l’échelle urbaine, cette croix de Saint-André serait le résultat de la rencontre de deux axes – l’un nord-sud reliant l’Abbaye aux Dames à la gare de Caen, l’autre est-ouest entre l’Abbaye aux Hommes et le nouveau quartier de la pointe – pour mettre en relation la ville historique avec les projets emblématiques de la ville de demain. Ce tracé n’en demeure pas moins purement virtuel, car il ne s’accompagne pas de dispositifs pour cadrer ces monuments : les extrémités du X sont occupées par des noyaux de circulation et des espaces secondaires qui bloquent les vues en direction des lieux qu’ils désignent.

 

Croisement

Par sa géométrie incongrue et ses façades pliées qui se dérobent à l’alignement sur rue, le bâtiment acquiert paradoxalement une présence singulière capable d’établir une suture entre ces deux mondes. Rem Koolhaas a démontré par le passé son habileté à s’implanter dans des lieux où le vide est omniprésent, comme à Rotterdam où l’intelligence du dispositif spatial en coupe de la Kunsthalle permet d’ancrer le bâtiment entre l’avenue qui le longe et le parc en contrebas. À Caen, l’OMA marque la pointe d’une figure élémentaire qui n’est pas sans rappeler la croix que l’on inscrit sur un plan pour mémoriser un lieu, ou la démarche de certains artistes du land art (les Crosses de Richard Long, par exemple) pour inscrire un signe sur le territoire.

La figure du X trouve par contre tout son sens dans le projet de bibliothèque. Elle permet d’offrir un espace distinct aux quatre pôles de connaissance exigés par le programme (arts, littérature, sciences et techniques, sciences humaines), mais aussi de les faire converger au sein d’un espace partagé pour construire des « liens physiques et intellectuels » entre ces pôles. « Ces quatre piliers du savoir constituent des pôles de références d’une cartographie mentale de la connaissance qui trouvera sa traduction spatiale dans l’équipement », écrit François Fressoz. Son vœu est exaucé par cette matrice de la pensée qui reprend l’essence des schémas fonctionnels inclus dans le programme. L’agence puise aussi dans le travail de réflexion et de recherche sur les bibliothèques effectué à l’occasion du projet de Seattle, qui avait mis en lumière les nombreuses tâches qui incombent à ce type d’équipement aujourd’hui, et l’instabilité programmatique qui en résulte. La bibliothèque n’est plus exclusivement consacrée aux livres ; elle est devenue un lieu d’accès à tous les médias qu’elle doit organiser de manière intelligible, et offrir un espace qui peut se renouveler pour répondre à l’évolution rapide des supports.

Le plan en croix, qui s’adresse à la ville avec une équivalence déconcertante sur ces quatre côtés, est en réalité fortement orienté quand on pénètre à l’intérieur du bâtiment. Le hall d’entrée traversant offre un accès depuis le quai et la grande pelouse. Il réunit un auditorium, un kiosque, une salle d’exposition, des espaces associatifs et un café. Au centre, des escalators mènent à la salle de lecture et de consultation située au premier étage. Le plateau cruciforme de 2 500 m2, d’un seul tenant et sans aucun point d’appui, donne à voir une vue panoramique du paysage urbain et fluvial environnant par des parois vitrées ininterrompues. Le vaste espace de consultation est organisé par ses collections mais aussi par les connexions qui permettent d’accéder à une offre dématérialisée. Rassemblant 120 000 ouvrages en libre accès, les rayonnages sont équipés de tablettes qui fonctionnent comme des étagères virtuelles pour consulter les quelques milliers d'ouvrages stockés dans les réserves du sous-sol sur demande. La spécificité de chaque pôle thématique s’exprime scénographiquement par un dispositif architectural qui permet de facilement l’identifier et qui introduit une échelle intermédiaire entre l’architecture et le mobilier : un amphithéâtre pour la littérature, un cabinet de curiosités pour les sciences humaines, un écran de projection concave pour les sciences et techniques, des boîtes empilées pour les arts.

 

Banal et radical

Les murs-rideaux en verre, ponctués par des lisses verticales en aluminium, évoquent à première vue un banal immeuble de bureau. Les déhanchements du volume de la bibliothèque de Seattle, qui résultaient du glissement des différentes strates programmatiques, ne sont plus à l’ordre du jour. L’OMA revendique aujourd’hui une architecture « générique » pour prendre le contre-pied des surenchères formelles de ces quinze dernières années. Elle est aussi bienvenue dans un contexte économique de crise où il faut construire avec un budget serré. Cette neutralité de la façade concentre l’effet sur le véritable événement au sein du bâtiment révélé par les bandes de vitrage siliconées sur toute la hauteur du premier étage.

L’absence de structure visible sur le plateau de lecture a été possible grâce à des poutres treillis et Vierendeel qui s’appuient sur les noyaux de circulation verticale situés à l’extrémité des branches du X. Elles occupent toute la hauteur du troisième étage où sont réunis les bureaux et l’espace jeunesse. La charpente a été assemblée sur le plancher du premier étage et hissée en place avec des vérins. Le bâtiment s’apparente donc à un ouvrage d’art et fait appel à des techniques de mise en œuvre de génie civil.

La surface extérieure bombée des volumes de verre de la salle de lecture a été calculée pour que le verre ait une rigidité suffisante pour franchir les 6 mètres de hauteur sous plafond sans menuiserie verticale et pour pouvoir résister à la pression du vent. Fonctionnant comme une coupole, elle est donc l’expression d’une contrainte technique et non d’un parti esthétique. La forme du verre crée une distorsion dans la perception du paysage urbain qui se métamorphose au gré des angles de vue et de la cinétique de l’observateur, rappelant les anamorphoses qui interrogent le rapport à la vision et au réel.

 

Stratégie du vide

Construire une bibliothèque a-t-il encore un sens à l’ère du numérique et de la dématérialisation des savoirs ? La bibliothèque Alexis-de-Tocqueville est une réponse optimiste à cette question ; l’édifice est pensé comme un véritable espace public, un lieu dédié à la vie sociale de la communauté où l’on peut se rencontrer, se réunir et échanger. L’OMA convoque à nouveau la stratégie du vide, idée apparue lors du projet de la Très Grande Bibliothèque à Paris, où l’espace public et les salles de lecture sont creusés dans la masse « utilitaire » du bâtiment (« Public spaces as absence of building »), comme si celle-ci était garante d’un effacement de l’architecture au profit des usages et des pratiques sociales qui vont l’investir. À Caen, ce vide devient une strate qui se conforme à l’empreinte du bâtiment. Inspirée par les modèles développés en Europe du nord, et en particulier aux Pays-Bas, la bibliothèque est devenue un « troisième lieu », « c’est-à-dire un lieu entre celui où l’on habite et celui où l’on travaille, un lieu où l’on serait chez soi hors de chez soi, un lieu possible d’échange social » (Fressoz). C’est à cette image du « living room urbain » ou de l’agora que l’OMA se réfère dans le vaste espace qu’il offre aux usagers. L’expérience de ce vide, la manière dont il sera investi et sa capacité à se réinventer pour s’adapter aux évolutions à venir nous dira si le dispositif mis en œuvre est à la hauteur des enjeux exprimés dans le programme.



Maître d’ouvrage : Communauté d’agglomération Caen-La Mer

Programmiste : Café Programmation (François Fressoz)

Architecture : Clément Blanchet Architecture, Barcode Architects

Ingénieurs : Iosis, Egis Bâtiments

HQE et façades : Elioth

Façades : VS-A

Acoustique : Royal Haskoning DHV

Scénographie : Ducks sceno

Images : ArtefactoryLab

Shon : 12 700 m2

Coût : 32,2 millions d’euros


Lisez la suite de cet article dans : N° 250 - Décembre 2016

Vue de la bibliothèque depuis le bassin Saint-Pierre<br/> Crédit photo : LANOO Julien Vue de la salle de lecture vers les pôles Littérature et Sciences et Techniques<br/> Crédit photo : LANOO Julien Vue extérieure<br/> Crédit photo : LANOO Julien Fenêtres en verre bombé<br/> Crédit photo : LANOO Julien -<br/> Crédit photo : LANOO Julien

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