La Teinturerie

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 01/11/2003

Les manufactures de l'industrie textile amiénoise, autrefois florissante, s'étaient implantées à l'est du quartier Saint-Maurice. Les filatures et les teintureries s'alignaient le long d'un des bras de la Somme qu'elles pouvaient polluer abondamment. Le déclin et le départ de ces activités, qui avaient prospéré au xixe siècle, ont laissé une grande jachère industrielle traversée de rues perpendiculaires à la rivière. C'est l'un de ces îlots, l'îlot Doulet, que la communauté d'Amiens métropole a choisi pour y regrouper un gymnase de quartier et deux écoles – l'École supérieure d'art et de design (ESAD) et la faculté des arts–, différentes par leur nature institutionnelle et leurs finalités pédagogiques. Leur union un peu forcée se veut porteuse de nouvelles synergies ; il fallait faire, pourrait-on dire, chambre commune mais lit séparé. Pour marquer symboliquement ce rapprochement et rappeler l'ancienne manufacture détruite, les deux écoles sont rassemblées sous un même nom : « La Teinturerie ».
L'équation à résoudre pour cette opération était donc la suivante : dessiner un îlot qui amorcera, à l'est et à l'ouest, le développement d'autres îlots d'habitat tout en s'intégrant dans le tissu existant ; s'accorder à l'habitat pittoresque qui borde l'îlot au nord et au sud tout en proposant une expression convenant à des bâtiments universitaires ; construire un équipement de quartier tout en rassemblant deux entités dont il fallait préserver l'indépendance ; offrir un projet répondant à l'attente d'une mémoire collective locale, orpheline d'un passé industriel révolu.
Le terrain de l'opération s'étend depuis une rue haute, au nord, jusqu'à la Somme, qui s'écoule parallèlement à elle en contrebas, au sud. Sur la rive opposée, une autre rue est bordée de petites maisons de brique. À l'est et à l'ouest, deux rues descendent vers la rivière : à l'est, une ancienne usine vient d'être rasée, et à l'ouest, une autre manufacture vit ses dernières heures. Le gymnase a été placé en haut du terrain, séparé des deux écoles, au sud, par une petite rue. Il fallait ensuite exprimer la singularité de chaque école tout en proposant une image unitaire qui puisse donner corps au projet de « La Teinturerie ».
Bruno Gaudin, l'architecte lauréat du concours en 1998, a choisi de rassembler les deux entités autour d'une cour commune formée de deux figures symétriques et néanmoins différentes. Elles se rejoignent au rez-de-chaussée, comme deux « C » se faisant face, puis s'écartent progressivement de leur axe de symétrie en s'élevant, ouvrant largement la cour, surtout au sud, vers la Somme. C'est là qu'est situé le parvis d'entrée, accessible depuis l'est ou l'ouest à travers deux galeries longeant le canal, un peu à la manière vénitienne. Franchie la galerie basse de l'entrée, on se retrouve face au centre de documentation qui sépare la cour en deux patios, les façades se développant ensuite par un jeu de terrasses, en pyramide inversée. Ces terrasses, comme de grandes coursives, sont le prolongement naturel des couloirs de distribution, eux-mêmes prolongement des salles de cours et des ateliers grâce à de larges portes. Ce dispositif, tout en permettant à chaque espace de répondre à sa fonction prévue au programme – accéder aux salles, écouter un cours, travailler – offre une pluralité d'usages à inventer selon les activités. Ainsi, sans être modulable et malgré une architecture très dessinée, le bâtiment reste ouvert aux évolutions possibles des pratiques et des fonctions, ce qui, au regard des mutations des expressions artistiques d'aujourd'hui, est un atout non négligeable. Cette organisation spatiale, qui traverse toute l'épaisseur du bâtiment, permet aussi de trouver une deuxième source d'éclairage, directe ou non, pour les ateliers.
Les grands ateliers de la faculté, consacrés au travail du métal, de la terre ou du bois, ont été placés le long et au niveau de la rue séparant « La Teinturerie » de la salle de sport. Comme les échoppes des artisans le permettaient autrefois, on peut y voir travailler les étudiants. Leurs établis sont éclairés par le reflet du mur de brique du gymnase, qui restitue la lumière du sud adoucie par la terre cuite. Ainsi, tout en bénéficiant, avec la grande cour centrale, d'un espace intérieur relativement clos, l'école s'ouvre au quartier en montrant ces activités. Au sud, longeant la galerie publique d'accès au parvis, une salle est destinée à exposer les travaux des étudiants.
Ce qui étonne dans ces bâtiments, surtout si on les compare à la production actuelle, c'est qu'ils relèvent d'une écriture architecturale singulière. Au risque de déplaire, Bruno Gaudin est l'un des rares architectes français qui, à contre-courant, ose développer un langage personnel fort. Certes, la filiation paternelle est évidente, mais elle demeure dans la façon d'appréhender l'espace urbain plus que dans le style. Son architecture, qui s'affranchit aujourd'hui de ce premier héritage, en évoque bien sûr beaucoup d'autres, d'Aalto à Kahn, mais la liberté avec laquelle il réinterprète les archétypes vernaculaires l'empêche de se fourvoyer dans le pastiche ou la citation : s'inspirant du motif répétitif du shed, des grands murs de brique des manufactures, des façades des petites maisons ouvrières ou des grandes façades-pignons à la flamande, il réinvente un vocabulaire personnel. Combinant ces éléments sans jamais faire de collage, il crée des formes inédites, mais qui paraissent familières. De cette démarche, le travail de réinterprétation du shed est peut-être le plus emblématique ; en regardant le motif des façades latérales, on ne peut s'empêcher de penser aux sheds des anciennes manufactures : sans doute est-ce dû à l'alternance d'une ligne oblique et d'une verticale, à la position en couronnement d'un long pan de mur aveugle ou à la fonction d'éclairage. Mais, à bien y regarder, rien ne correspond vraiment à un shed : on n'y retrouve pas la figure du triangle, si caractéristique de son profil, ce n'est pas non plus un système structurel de toiture, ni un éclairage zénithal. L'archétype n'est pas déformé ou recomposé dans une démarche maniériste, la manipulation est d'un autre ordre. On pense aux paroles de Portzamparc, qui, dans ses entretiens avec Sollers1, explique que dans le travail du projet, on doit apprendre à agir et manipuler ses sensations pour « […] que les impressions deviennent des figures, des schèmes qui ne sont pas du langage [….] Oui, ajoute-t-il plus loin, il faut une forme, mais à condition de ne pas la prendre dans la volonté préalable. […] Conserver une identité en traversant et en empruntant des formes multiples  ».
Les solutions proposées par Bruno Gaudin et son atelier sont à bien des égards remarquables dans leur façon de résoudre la difficile équation du concours. Elles tranchent avec deux des tendances de l'architecture française d'aujourd'hui qui savent aussi être de qualité : celle d'un néo-modernisme doux émancipé de son idéologie d'origine ; et celle, plus actuelle, d'une architecture qui, renonçant au prima du travail de la forme, produit des espaces génériques aux vertus que l'on a pu qualifier d'entropiques2.
On pourrait définir la démarche de Bruno Gaudin comme une tentative, par la recherche du jeu précis et harmonieux de la forme, de rendre sensible la perception de l'espace pour mieux nous ouvrir à la conscience du lieu. Ce que l'on pouvait redouter de formalisme est évité parce que l'espace n'est jamais pensé comme un vide que l'on vient remplir par une forme sculptée ou un bel objet. Au contraire, le projet est conçu comme s'il était creusé dans un continuum spatial, faisant une même matière de la rue qui le borde et du bâti qui l'entoure. Les volumes naissent autant de l'espace qui s'étend entre deux bâtiments que des bâtiments eux-mêmes. C'est en cela que la forme ne vaut pas ici pour son dessin mais pour ce qu'elle produit d'espace et de sensations, dans ce qu'elle révèle de la poésie propre au lieu.

(1) « Voir / écrire », de Christian de Portzamparc et Philippe Sollers. Voir notre article  en page 14 de ce numéro.
(2) Lire à ce sujet le texte de Nicolas Michelin paru dans « d'A » n°125 : "Pourquoi pas le label entropique ?"



Maître d'ouvrage : Amiens Métropole.
Maître d'ouvrage délégué : SCIC Développement.
Maître d'œuvre : Bruno Gaudin, architecte ; architectes assistants : Guillaume Celeste, chef de projet, avec Alexandre Nossovsky et Mathieu Schneider.
Bureau d'études : OTH Amiens.
Entreprise générale : Supae Picardie (mandataire) ; J.C.P. Parrin (plomberie, ventilation) et Mention (électricité), co-mandataires ; Système E (couverture).
Surface (shon) : 8 200 m2
Surface utile :
6 000 m2
Coût : 1 239 400 euros HT.
Concours 1998, livraison septembre 2003.

La façade est<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel La venelle<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Les sheds de la façade ouest<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Plan masse : au nord le gymnase, à l'est, la facuté des arts et à l'ouest, l'ESAD<br/> Crédit photo : dr - Coupe est-ouest : système des coursives et des terrasses en prolongement des ateliers<br/> Crédit photo : dr - Deux galeries au fil de l'eau<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Intérieur<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Intérieur<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Intérieur<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Intérieur<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Intérieur<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel

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