Lausanne : concours pour le pôle museal du canton de Vaud

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 10/12/2015

Article paru dans le d'A n°241

Culturisme - Ou comment métamorphoser une ancienne ville de villégiature – célèbre aussi pour son campus universitaire et son passé olympique – en capitale culturelle de la Suisse francophone.

Lauréats: Aires Mateus

Valerio Olgiati (2e prix); Caruso St John (3e prix); Atelier Jean Nouvel; Annette Gigon; SANAA

Pour compléter le nouveau bâtiment du musée cantonal des Beaux-Arts (Barozzi et Vega, architectes) dont le chantier est en cours, la ville de Lausanne a lancé un concours international afin de permettre la relocalisation dans des locaux adaptés de deux autres institutions muséales existantes : le musée cantonal de la Photographie (musée de l’Élysée) et le musée de Design et d’Arts appliqués contemporains (MUDAC). Des établissements qui réclament des réponses spatiales antinomiques. Le premier – contenant notamment des daguerréotypes du milieu du XIXe siècle – exige des espaces de conservation aux contraintes très spécifiques en termes de lumière, d’hygrométrie et de température, qui n’admettent aucune porosité avec les espaces d’exposition. Le second – abritant essentiellement des collections d’art verrier et de bijoux – demande au contraire une grande perméabilité des espaces d’expositions permanentes et temporaires ainsi qu’un mélange des publics allant des simples amateurs aux chercheurs spécialisés. Il accepte aussi bien les grands plateaux libres que des salles plus petites amenant le public à une relation plus intime avec les œuvres présentées.

Outre des espaces de service et de stockage, d’autres équipements communs aux trois institutions doivent être intégrés dans la proposition : un espace polyvalent, une bibliothèque, un auditorium et un foyer, accompagnés d’un restaurant et d’une librairie.


Double bind

Cet ensemble muséal vient s’instaurer sur l’emplacement d’anciens entrepôts ferroviaires, à proximité immédiate des voies, autour d’un espace public qui s’inscrit dans le prolongement de la longue place de la gare. Il est bordé, au nord, par de remarquables voûtes en pierre, un ouvrage d’art qui compose un mur de soutènement supportant les immeubles de l’avenue Louis-Ruchonnet. Rassemblant sur un même site beaux-arts, photographie et design, ce projet voudrait se constituer comme un forum culturel placé au cœur de la ville pour en améliorer les relations est-ouest. Il sait aussi se greffer directement sur le réseau des chemins de fer fédéraux (CFF) afin de mieux assurer son rayonnement territorial.

Si 21 architectes ont été sélectionnés pour participer à la consultation, seuls 17 d’entre eux enverront un projet et six seront primés. Les candidats devaient répondre à une demande contradictoire ($double bind$) : « Fais, mais surtout ne fais pas », « singularise les deux institutions, mais surtout ne propose pas deux bâtiments distincts »…

Comme Œdipe à la question du Sphinx, seuls les frères Mateus sauront apporter la bonne réponse. Ce qui est à la fois identique et différent le matin, le midi et le soir, c’est l’objet scindé en deux. Olgiati tombera dans le piège en opposant un cube mystique à une barre purement fonctionnelle tandis que les autres concurrents tenteront de poser la question différemment. Ainsi l’équipe réunie autour de Caruso St John interrogera le passé ferroviaire du site, tandis que les suivantes se tourneront vers la topographie. Jean Nouvel, toujours le plus radical, proposera deux plateaux entre lesquels viendront se couler les institutions ; Gigon et Guyer, un cube de verre articulant deux niveaux de sol, et enfin SANAA reviendra sur la genèse même de la ville en décomposant la pente en de multiples terrasses aux altimétries différentes, toutes orientées vers le lac Léman.



Monolithe fracturé

Aires Mateus & Associados, Lisbonne (lauréats)

L’agence extrude littéralement l’emplacement carré défini dans le programme de manière indicative pour fermer la perspective. Le bloc cubique obtenu est ensuite creusé par une faille horizontale qui le coupe en deux. Une cassure qui pourrait rappeler le rez-de-chaussée de la Caixa Forum d’Herzog et de Meuron à Madrid mais qui se vitre ici pour accueillir la bibliothèque et les espaces annexes. En haut, se déploie un vaste plateau libre seulement maintenu par trois points porteurs contenant les circulations. Éclairé zénithalement par des sheds, il se destine à accueillir les expositions permanentes et temporaires du musée du Design. En bas, l’espace se découpe et s’organise autour de puits qui distilleront une lumière naturelle très contrôlée pour apporter un peu de jour à certaines salles du musée de la photographie. L’ensemble est complété par les espaces techniques qui s’enfoncent dans la pente pour mieux disparaître. Ils entourent sur deux côtés le bloc principal et l’alimentent par des passerelles ombilicales. Une solution sculpturale qui a su séduire le jury par son évidence et sa simplicité.


L’église et la barre

Valerio Olgiati, Flims

Valerio Olgiati propose un cube brisé, assez proche du précédent, cette fois verticalement. Deux massifs s’affrontent ainsi de part et d’autre d’une anfractuosité triangulaire correspondant à un atrium central sombre et distillant une ambiance quasiment religieuse. La paroi oblique de ce vide est creusée aléatoirement par les profondes fenêtres des salles d’exposition d’où tombe une clarté spectrale, tandis qu’un escalier descend vers la crypte qui contient l’espace polyvalent et l’auditorium. Les deux massifs s’organisent symétriquement. Le musée du Design s’ouvre largement au nord, sur la ville. Il est traversé de part en part par un escalier droit encloisonné qui monte en chenille derrière le mur vitré. Tandis que le musée de la photographie, totalement opaque, voit sa façade sud profondément scarifiée par un escalier du même type. Creusé dans la masse du bâtiment, il s’ouvre sans retenue vers le lac.

Ce cube est complété par une haute barre qui referme la place au nord et accueille les espaces administratifs des deux institutions. Sans doute la proposition architecturale la plus intéressante, mais trop dramatique : elle ne correspondait pas à la demande des édiles qui cherchaient un dispositif ouvert et ludique capable d’attirer de nouveaux publics dans leurs musées.


Fac-similé

Caruso st John Architects, Londres & Zurich

L’agence internationale d’Adam Caruso et de Peter St John à la production empreinte d’un certain classicisme parvient à étonner en proposant une construction industrielle qui entretient plus de relations avec la plateforme ferroviaire et les halles préexistantes qu’avec la ville. Comme si les deux institutions muséales venaient occuper une ancienne friche industrielle. Quatre plateaux libres superposés accueillent ainsi respectivement les équipements mutualisés, l’administration, le musée de la Photographie et celui du Design. Ces deux derniers niveaux sont desservis par deux tubes distributifs qui rejoignent un pavillon d’entrée externalisé. Un dispositif qui, en rappelant les tapis roulants de l’architecture industrielle ainsi que les salles de sport du Sesc de Lina Bo Bardi à São Paulo, accorde à l’édifice son identité. Mais il fait vite pschitt, en restant inapte à accueillir le large public auquel les deux institutions souhaiteraient s’adresser.

Pour rester dans le registre du fac-similé et du faux-semblant, les autres éléments du programme viennent s’inscrire dans une construction en pierres appareillées, creusée d’arcades, qui poursuit et pastiche le mur de soutènement existant.


Les deux places

Ateliers Jean Nouvel, Paris

Cherchant toujours à répondre en amont, Jean Nouvel refuse d’hérisser le vide d’objets. Et plutôt que de jouer sur l’opposition entre les volumes, il préfère remodeler la topographie et travailler sur la complémentarité de deux vides, de deux espaces publics dans l’entre-deux desquels viendront s’immiscer les salles d’exposition et leurs espaces annexes. Le premier, le parvis haut, se développe à partir de l’avenue Louis-Ruchonnet et compose un sol mouvementé orienté vers la ville et son lac. Sous ce sol actif, scandé d’écrans où seront projetées des photographies emblématiques des collections, se glissent les trois niveaux (sous-sol, rez-de-chaussée et étage) des deux institutions muséales. Elles sont départagées par une faille rouge, une calade le long de laquelle s’établissent les équipements annexes. Cette faille génératrice assure la liaison du sol haut et du sol bas où se situent les accès aux différents musées et cherche à renforcer les relations entre l’est et l’ouest de la ville. Une proposition qui semble s’inscrire dans les recherches actuelles de l’architecte de la Philharmonie de Paris, où le même élément est à la fois un parvis, une façade et un toit.


Cube de verre

Annette Gigon/Mike Guyer, Zurich

Annette Gigon et Mike Guyer semblent avoir eu au préalable, comme l’équipe précédente, une réflexion sur la topographie. Sur le sol minéral de la place vient ainsi s’avancer un sol planté, placé dans la continuité de l’avenue Louis-Ruchonnet. Un épais mur de soutènement maintient ces jardins suspendus à 7 mètres de hauteur et permet d’absorber les programmes annexes (librairie, bibliothèque, espace pédagogique…) en les ouvrant sur l’esplanade des musées.

Ces deux plateaux sont ensuite très fortement articulés par un cube de verre massif, le long duquel court un vaste escalier qui permet leur mise en relation. Ce cube placé dans la continuité de la place de la Gare se compose d’épais panneaux préfabriqués de pavés de verre. Il contient les deux musées – l’un au premier étage, l’autre au deuxième –, reliées au rez-de-chaussée par deux puits de lumière qui contiennent les escaliers d’accès. Une solution juste, mais peut-être trop sage pour cette compétition qui réclamait une réponse événementielle.


Blocs et plateaux

SANAA, Tokyo

À partir d’une analyse sommaire de la ville, composée de fréquents dénivelés, d’espaces en belvédère sur le lac Léman et de petits volumes articulant souvent plusieurs niveaux de sol différents, l’équipe nippone présente une proposition ouverte, légère et fragmentée. Là encore, le sol est redessiné : il s’étage en terrasses et monte jusqu’à l’avenue Louis-Ruchonnet en absorbant le plus possible les programmes annexes. Tandis que les deux blocs opalescents recouverts de tôle d’aluminium anodisée et perforée – une signature de l’agence – savent mettre en relation ces multiples plateaux en suspension. Légèrement déhanchés et correspondant aux deux musées, ils se glissent comme autant de wagons entre la masse allongée du musée des Beaux-arts et la ville en surplomb. Une proposition qui ne manque pas d’élégance, mais dont on pourrait regretter que les espaces annexes, générateurs de flux et d’activité, viennent s’enterrer au lieu de permettre l’animation de la place.

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