Le cinéma, un art du décryptage ?

Rédigé par Cyrille VÉRAN
Publié le 23/11/2017

L’installation conçue pour visionner les films de Bêka & Lemoine dans l’exposition « Paysages augmentés », dernière édition d'Agora.

Dossier réalisé par Cyrille VÉRAN
Dossier publié dans le d'A n°258

Régulièrement invités à Agora, les artistes vidéastes peuvent-ils élargir nos outils de lecture ordinaires des villes et des métropoles ? Cette année encore, on pouvait visionner, dans l’exposition « Paysages augmentés », les films du duo Ila Bêka & Louise Lemoine et de Christian Barani, qui interprètent, chacun à leur manière, leur rapport au paysage et interrogent notre propre regard.

L’art cinématographique peut-il nous aider à décrypter les paysages métropolitains ? En adoptant l’installation filmique, l’exposition « Paysages augmentés » entendait sans doute insuffler un désir pour ces paysages souvent stigmatisés, moins par leur manque de qualité que parce que l’on n’a pas encore appris à les regarder. Le dispositif immersif – cinq écrans inscrits dans un pentagone – engageait le visiteur bien plus qu’une description linéaire sur un unique écran. Les deux formes de narration retenues par les artistes vidéastes ont cependant mis en évidence que tout est affaire de point de vue, surtout en matière de paysage. 

Dans leur voyage expérimental, « Homo Urbanus », Ila Bêka et Louise Lemoine s’intéressent aux poches de résistance des villes mondialisées et décrivent ce rapport délicat entre des quartiers voués à disparaître et leurs habitants. À Bogotà, Saint-Pétersbourg, Rabat, Séoul ou Naples, ils captent la rumeur des rues, ses débordements, l’inventivité des habitants à s’adapter au climat, la richesse des usages qui en émergent et façonnent l’identité de chaque ville. À Saint-Pétersbourg, le gel des canaux démultiplie l’espace public qui se mue en une patinoire géante ; à Bogotà, les pluies diluviennes déclenchent des péages piétonniers mis en place à la sauvette. Une économie informelle que l’on retrouve dans le dédale des rues de Séoul ou Rabat. Scènes de la vie quotidienne qui ne sont pas sans rappeler leur film Koolhaas Houselife, dans le parti pris de traiter leur objet d’étude, quelle que soit l’échelle, par le détail ; ici, l’impact de la géographie et du climat sur les pratiques et comportements des habitants des métropoles.

Christian Barani et Bas Smets s’attachent pour leur part à explorer les paysages métropolitains sous l’angle de leur résistance face à l’urbanisation. On retiendra l’exemple de Hong Kong. Depuis les années 1970, la municipalité lutte contre la friabilité de ses collines après avoir vécu la catastrophe d’un glissement de terres. Elle conforte, coule des nappes de béton sur les pentes pour empêcher un nouvel assaut de la nature. Pour sa survie, l’homme façonne un paysage artificialisé à la RoboCop. Combat de Sisyphe, car ce béton placé sous haute surveillance se fissure inexorablement. À Hyderabad, mégapole du sud-est de l’Inde, le couvert arboré a quasiment disparu, mais les formations rocheuses de granit gris et rose, sculpturales, constituent avec les lacs les derniers îlots de résistance contre une urbanisation débridée ; elles jaillissent au coin des ruelles, entrechoquent les habitations, cohabitent même avec leurs occupants. La recherche cartographique qui accompagne ces cinq films fait émerger l’identité intrinsèque des paysages de ces métropoles, qui pourrait être le point de départ de ce que Bas Smets nomme « le paysage augmenté », c’est-à-dire un paysage doté de fonctions et services utiles à l’homme. Cette série restitue avec finesse l’espace-temps du marcheur qui parcourt ces paysages métropolitains éphémères et fragiles.

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