Le kitsch, un combat transpolitique ?

Rédigé par Anne CHAPERON
Publié le 17/10/2017

Manifestation à Romainville le 26 mars 2017. © Andrzej Szafra

Dossier réalisé par Anne CHAPERON
Dossier publié dans le d'A n°257

Les maires abusent-ils de leur pouvoir, eux qui décident de la délivrance des permis de construire et des déclarations préalables ? Ont-ils également le droit d’arrêter les projets en cours sur leur commune ? Non, ils n’ont pas ce droit. Mais tout citoyen pouvant déposer des recours, les membres de la société civile les utilisent à profusion comme une arme politique.

Si un maire ne peut pas déposer de recours contre des permis qui ont été validés par lui et par ses services, durant les deux mois qui suivent la délivrance des permis de construire, le droit au recours est ouvert à toute personne qui y a intérêt, celui-ci étant largement entendu. Ainsi n’importe quel citoyen peut contester un permis. Après en avoir informé le titulaire, et si la mairie refuse de l’annuler, le tribunal administratif peut en être saisi par voie de recours contentieux. Les membres d’une opposition municipale et les associations actives sur le terrain utilisent largement cette arme pour contrer une politique locale en vue d’imposer la leur, et ce à droite comme à gauche. Ainsi en fut-il des maires reconstructeurs : ils ne contestèrent pas les opérations de logements en tant que maires, mais se saisirent de recours qui avaient été déposés pour faire campagne, et leur donnèrent une suite favorable une fois élus. Ce n’est qu’après que le Club des « maires reconstructeurs » a été créé pour rassembler les élus du parti Les Républicains. 

Ces pratiques sont malheureusement courantes ; dans les équipes de campagne, on trouve souvent un juriste dont la fonction est clairement d’écrire des recours pour les habitants, contre l’équipe municipale de l’opposition. D’une certaine façon, confier la délivrance des permis de construire aux intercommunalités ne revient-il pas à court-circuiter la parole citoyenne ? Faut-il alors revenir sur ce processus démocratique qui permet aux habitants de s’exprimer sur les transformations de leur cadre de vie ?

 

Goûts et couleurs

Romainville, le 26 mars 2017, place du 19-Mars-1962, une banderole « Sauvons la place du bétonnage » est accrochée sur la façade des halles du marché : des habitants manifestent contre la transformation de la place du centre-ville. Ils contestent le projet de la ville de détruire le marché couvert « de style Eiffel » pour lui substituer un ensemble de 110 logements en R + 8 dans un improbable style haussmanno-vénitien, un kitsch totalement incongru dans ce très beau centre-bourg situé entre Montreuil, Les Lilas et Noisy-le-Sec. Il est ici surtout question de la réduction d’un espace public majeur : « Ma place, mon cœur de ville », peut-on voir inscrit sur les pancartes. Les habitants eux-mêmes sont choqués par la vulgarité de l’architecture proposée. D’autres moins, il faut dire qu’on les a prévenus : c’est ça ou du HLM comme les tours de la Cité Gagarine, un ensemble construit en 1969, dans les années PCF, repoussoir de tous les rêves d’ambiance faubourienne de qualité.

Les Romainvillois ont le sentiment d’avoir été floués. Si le projet de transformation de la place est dans les tiroirs de la ville depuis 2008, il a été profondément modifié depuis sa parution dans le journal municipal en avril 2012 : « Les premières images laissaient à penser que la place resterait un espace public », nous dit-on, « alors que le projet présenté lors de la première réunion de concertation en décembre 2015 avait pris tout le volume de la place ». Fidèle à sa promesse, la maire (DVG) organisa deux autres réunions publiques, en septembre 2016 et en janvier 2017. Les participants prétendent qu’aucune discussion n’a alors pu réellement avoir lieu. « La réunion s’est achevée avec le public scandant, toutes lumières éteintes pour le faire partir, “On veut garder notre place !” » stipule le compte rendu de séance. « De toute façon, tout avait déjà été commercialisé », explique un responsable associatif.

Ce n’est pas faute d’avoir contesté. Le terrain prenant place en plein périmètre de protection des Monuments historiques, l’architecte des Bâtiments de France avait été saisi de cette affaire. Un avis défavorable avait été émis en amont du projet en mai 2013, appuyant le fait que le bâtiment tournait le dos à son environnement, et jugeant qu’il n’était pas susceptible de s’insérer harmonieusement dans le tissu urbain. En vain : le permis fut accordé. Plusieurs pétitions suivirent, rassemblant un bon millier de signatures « contre le bétonnage de la ville et de la place ». Sans parler des recours.

Aucune concession ne sera finalement faite sur le gabarit ni sur l’architecture. La vox populi commence alors à faire preuve d’une grande méfiance à l’égard de cette élue qui ignore ses préoccupations et sacrifie son cadre de vie. Dans les pétitions, on parle d’urbanisme low cost, de massacre urbain, de bétonnage… « La ville appartient aux habitants, pas aux élus ! » Le projet de transformation de la place du marché est le projet de trop. Pas moins de douze modifications du PLU ont été faites depuis 2009, dont quatre depuis 2016. Les Romainvillois souffrent d’une transformation trop brutale de leur cadre de vie : « On nous dit souvent : “c’est normal, c’est le Grand Paris, il faut densifier.” Mais quel projet de société peut-on réellement construire de cette façon-là ? », s’interrogent les responsables associatifs.

Pourtant, la maire de Romainville, Corinne Valls, figure au rang des bons élèves de la Métropole du Grand Paris, et sa démarche volontaire a d’ailleurs été récompensée. En 2015, elle perçoit un chèque de 1,43 million d’euros pour son action bâtisseuse, juste après avoir accordé les permis de construire de 450 logements répartis sur trois sites. Difficile de savoir ce qui s’est passé depuis, et ce qui a pu aboutir au projet de la place du 19-Mars-1962.

 

Cap sur la concertation

Même si entre eux les architectes déplorent à la fois l’indigence de la culture architecturale des élus et l’arrogance illégitime avec laquelle certains imposent leurs goûts, il n’est pas possible d’aborder la question selon l’angle du bon et du mauvais goût. Par ailleurs, cette inculture et ce qu’elle génère ne sont pas plus à droite qu’à gauche. La maire de Romainville vient par exemple du PCF et est aujourd’hui DVG (divers gauche), et le bâtiment qui risque de se substituer au marché couvert est à peu de chose près aussi horrifiant que l’immeuble néohaussmannien qui prendra bientôt place rue de Vanves à Clamart. À ceux qui continuent d’associer l’innovation architecturale à l’extrême gauche, on pourra répondre qu’il ne suffit visiblement pas d’être ou d’avoir été communiste pour avoir du goût.

Le problème est que, dans l’imaginaire collectif, l’architecture contemporaine continue de représenter le logement social avec toute l’image négative qu’elle véhicule. Selon Jean-Michel Daquin, président de l’Ordre des architectes en Île-de-France, « dans cette absence de culture architecturale s’engouffre un débat idéologique ». Une démarche de dialogue et de pédagogie serait indispensable pour dépasser ce débat sur l’esthétique. Bien sûr, il ne s’agirait pas de défendre une architecture officielle, mais de faire accepter l’idée que l’architecture contemporaine puisse porter des valeurs d’usage et une certaine qualité de vie.

Ce débat peut-il pour autant être porté sans les maires ? Ce serait faire peu de cas du combat mené par certains pour que de grands chantiers contemporains puissent aboutir. À Ivry-sur-Seine, la délocalisation a libéré d’immenses emprises foncières autrefois dédiées à l’industrie ; le projet Ivry Confluences occupe l’une d’elles, représentant 20 % de celle de la ville. Le projet a été négocié avec les populations à coups de réunions de concertation musclées. Les riverains ont pris la parole pour contester la hauteur des tours de l’opération. Leur parole a été entendue, une hauteur maximale définie. Selon le maire de la ville, Philippe Bouyssou, la baisse de densité de l’opération représente un manque à gagner de 2 millions d’euros. La soulte que devait percevoir la mairie pour financer des équipements a été sacrifiée. La marge promoteur, elle, est restée intacte : « Elle est indiscutable, admet le maire, cela fait partie des énormes compromis que l’on doit faire. » Pour lui, la concertation est un mot-valise, elle ne se suffit pas à elle-même : « Si l’on veut vraiment que les gens se mêlent des choses, arrivent à sortir de leur intérêt particulier immédiat, il faut que l’on parvienne à porter quelque chose de beaucoup plus global. »

À l’heure où les métropoles se densifient, les habitants vont subir des transformations importantes de leur cadre de vie. La plupart des constructions de logements bloquées lors des municipales de 2014 étaient situées en zones tendues, en bordure du cœur dense des métropoles. Le passage en force n’est pas la solution ; demain, l’intercommunalité pourrait être saisie par des habitants mécontents et l’impact serait tout aussi négatif. Dessaisi de son pouvoir de décision, le maire lui-même pourrait mener ces démarches. Pour beaucoup, les métropoles restent des entités abstraites conçues dans les couloirs des grandes administrations publiques ; mais l’heure n’est-elle pas venue de confronter le projet politique à son territoire ?

 

 

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