Le programme et le contexte - Concours pour la Cité de la musique de Genève

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 08/12/2017

Article paru dans le d'A n°259

Comment parvenir à une reconnaissance internationale en construisant un équipement hors normes comme l’Opéra de Sydney ou l’Elbphilharmonie de Hambourg, mais sans comme eux décupler le budget initial ? Un double bind – double commandement contradictoire – que s’est imposé Genève pour sa Cité de la musique, tout en convoquant un casting stupéfiant, alignant des architectes locaux et de nombreux prix Pritzker…

Cette consultation est remarquable par son ambition de créer un équipement performant et iconique capable de donner une nouvelle image de Genève, cette ville surtout connue, comme Zurich, sa rivale, pour être une place forte financière. Elle semble a priori s’en donner les moyens en invitant pas moins de dix-huit équipes – comprenant de nombreux architectes internationaux comme Renzo Piano, Rem Koolhaas, Christian de Portzamparc, Kengo Kuma ou David Chipperfield…–, chacune indemnisée 100 000 francs suisses. Mais son ambition reste immédiatement pondérée, d’abord par son programme qui associe cet équipement de prestige à une école de musique, ensuite par le choix du site, au nord de la ville, à proximité du parc du Palais des Nations. Enfin, par la nature même de la maîtrise d’ouvrage : une organisation privée, sûrement apte à mener à terme la construction d’un équipement de qualité, mais qui ne possède pas autant de pouvoir qu’un État ou qu’une municipalité pour agir en amont sur le contexte afin de permettre à un édifice public de bouleverser la perception que l’on peut avoir d’un territoire.

Peu fréquenté, le site donné par la ville est difficile, sinon problématique. C’est un quartier où sont disséminées des enclaves fermées sur elles-mêmes : de nombreuses ambassades et des sièges d’associations internationales comme la Croix-Rouge. La parcelle, déjà étroite et allongée, est plantée de hauts arbres sur sa partie nord. Elle descend au sud en pente douce en suivant la route qui relie le village de Ferney-Voltaire et l’aéroport au centre de Genève. Puis elle vient buter sur la place des Nations, dominée par l’imposante Broken Chair qui dénonce les mines antipersonnel et les armes à sous-munitions qui touchent les populations civiles. Avant de remonter à l’ouest le long du vaste parc du Palais des Nations, un lieu hautement symbolique qui a marqué l’échec de Genève à entrer dans la modernité en ne choisissant pas le projet de Le Corbusier lors du concours de 1926.

L’Opéra de Sydney bénéficie d’un emplacement évident sur un promontoire qui s’avance dans la baie, et la philharmonie de Hambourg sait se hisser sur un entrepôt pour mieux dominer l’Elbe, la ville et port. Rien de tel ici : le lac Léman qui s’étend plus bas n’est pas directement visible, masqué par les hauts arbres du parc.

Ce terrain très allongé ne possède qu’une étroite bande constructible le long de la route de Ferney, ce qui rend tout effet d’étalement ou de fragmentation difficile, voire impossible, et tend à imposer une construction haute et compacte. Quant au programme, très dense, il demandait d’associer la philharmonie à une école de musique et à trois autres salles publiques. La première consacrée à la musique de chambre, la seconde à l’art lyrique, la dernière – la black box – à la musique expérimentale…

Pour éviter tout débordement, les différentes propositions ont été expertisées en détail par des ingénieurs, des économistes, des acousticiens et d’autres spécialistes qui en ont vérifié le fonctionnement, le respect des surfaces et des prix. Comme s’il s’agissait à ce stade non d’une esquisse, mais d’un dossier d’appel d’offres.

On pourrait diviser les réponses en deux catégories. Celles qui ont mis le programme en espace sans se poser plus de questions, et celles qui se sont interrogées sur le rôle fédérateur qu’un équipement de prestige de ce type pouvait avoir sur la ville, en tentant de remédier aux défauts de ce site retiré et discret. Ce sont nettement les premières qui ont reçu les faveurs du jury.

 

01

RÉPONDRE AU PROGRAMME

Symétrie – Pierre-Alain Dupraz & Gonçalo Byrne (lauréat)

Les plans, très élégants, semblent s’être surtout attachés à régler les relations entre école et salles de concert. Ainsi les deux équipements parviennent-ils à s’organiser pacifiquement dans deux triangles placés tête-bêche autour d’une diagonale est-ouest. Dans l’un, les salles publiques s’égrènent en ordre croissant pour que la plus grande puisse s’ouvrir sur la place des Nations et sur la ville ; dans l’autre, les salles de cours s’enroulent en escargot autour des amphithéâtres et sont accessibles depuis le parc.

La silhouette du bâtiment rappelle la délirante tente de Scharoun, qui renvoyait à sa conception de la musique comme art vivant : un public entourant comme au cirque des musiciens. Mais elle semble ici dévitalisée – comme repassée au fer à vapeur – pour proposer, avec son mur-rideau années 1970, une enveloppe qui pourrait tout aussi convenir pour une bibliothèque ou un immeuble de bureaux. Quant à la grande salle, elle rappelle celle de Hambourg en plus massif. Un projet dont on ne niera pas les qualités, mais dont on peut affirmer sans crainte de se tromper qu’il ne fera jamais déplacer les foules du monde entier, comme à Hambourg ou à Sydney, uniquement pour l’admirer.

 

02

Minimal – João Luís Carrilho da Graça, JLCG Arquitectos LDA (2e prix)

Très proche de la précédente et tout aussi remarquable par la rigueur de son plan et l’acuité de sa coupe, la proposition de Carrilho da Graça parvient à parfaitement combiner les deux programmes en un seul parallélépipède. Toutes les salles publiques sont enterrées et desservies par un profond atrium, tandis qu’au-dessus d’elles le conservatoire s’organise autour d’une longue cour centrale et prolonge ses deux ailes pour embrasser la ville.

 

03

Assyrien – David Chipperfield Architects Ltd & Burckhardt + Partner SA

Sensiblement le même parti, mais plus inspiré. David Chipperfield lance deux blocs parallèles de dimensions différentes et correspondant au conservatoire afin de créer un cheminement initiatique presque assyrien composé d’un parvis, d’un auvent, d’un atrium et d’un escalier monumental menant de la place des Nations vers la philharmonie. Une monumentalité pondérée par la trame régulière de l’ossature, qui lui accorde une connotation industrielle.

 

04

Cymbales – Brauen Wälchli Architectes

Une proposition claire et simple portée par une agence de Lausanne. Deux blocs symétriques tournent l’un vers l’autre leurs terrasses en espaliers qui se télescopent le long de la route de Ferney. Dans le premier, dont la façade écran domine nettement la place des Nations : la philharmonie. Tandis que dans le second vient se lover l’école de musique. Les autres salles occuperont le sous-sol, laissant le rez-de-chaussée à ses fonctions d’accueil. Une texture composée de cymbales de cuivre recouvrira uniformément les murs-rideaux, en accordant un singulier effet d’échelle à l’ensemble.

 

05

Strates – EM2N Mathias Müller Daniel Niggli Architekten AG (4e prix)

Pourquoi le jury a-t-il accordé la quatrième place à ce projet ? Les façades ne sont certes pas inintéressantes. Stratifiées et habillées de plaques de pierre translucide, elles savent se creuser de profondes loggias. Mais ses concepteurs n’ont pas pris le risque de chercher un dispositif similaire pour traiter la grande salle comme une « boîte à chaussures », préférant utiliser le modèle en vignoble. Comme s’il s’agissait de répondre par à-coups aux questions posées par le programme, sans se préoccuper de la cohérence de l’ensemble. Quant au foyer vertical, lourd et sans attrait, il ressemble à l’atrium d’un centre administratif d’une ville de l’Est d’avant la chute du Mur.

 

06

Babylonien – Christ & Gantenbein AG

Voir ou être vu, telle est la question. Écrasés par la vue que l’on peut avoir du site sur le mont Blanc, les deux Hamlet bâlois proposent un jardin babylonien ouvert au public pour contempler la montagne éternellement enneigée. Les salles disparaissent ainsi dans de monumentales terrasses plantées, aux flancs vitrés et tatoués des noms des principales activités.

 

07-08-09-10

Hors piste :

Inès Lamunière & Patrick Devanthéry

Richter, Dahl Rocha & Associés architectes SA

Snøhetta

Annette Gigon & Mike Guyer

Nous ne nous arrêterons pas sur ces quatre propositions. Ces équipes de qualité semblent s’être perdues dans leurs projets respectifs, comme Dédale dans son labyrinthe. Lamunière et Devanthéry proposent une masse opalescente et confuse ; Richter et Dahl Rocha deux cubes tristes et ennuyeux ; Snøhetta des plateaux programmatiques superposés, tandis que Gigon et Guyer peinent à trouver la bonne échelle.

 

11

RÉINVENTER LE CONTEXTE

Paysage artificiel – Office for Metropolitan Architecture (6e prix)

Repêché par le jury comme celui de Kuma, le projet déjanté de Rem Koolhaas arrive en sixième position. Dessiné à l’emporte-pièce comme s’il avait été conçu par des stagiaires, il sépare nettement les fonctions et parvient d’emblée à s’abstraire de ce site mortifère dans lequel sont restés empêtrés la plupart des autres candidats. La philharmonie vient se jucher à l’extrémité est de la parcelle sur l’éminence formée par l’école de musique et les petites salles publiques. Elle se tourne résolument vers le lac et les montagnes pour accéder enfin à une échelle métropolitaine et territoriale, tandis que le conservatoire reste à la mesure du quartier. Il compose un parallélépipède vitré le long de la voie et s’ouvre sur la place des Nations et sur le parc. On remarquera l’aménagement interne de la grande salle, qui s’efforce de s’affranchir de l’incontournable modèle en vignoble pour proposer des balcons flottants, faisant penser à ceux de la salle du Sénat intergalactique des épisodes I et II de Star Wars, les films de Georges Lucas.

 

12

La cité et le monument – Atelier Christian de Portzamparc

Non classé, mais proche du précédent par la manière de hiérarchiser clairement les deux équipements, et du lauréat par l’organisation en oblique du plan, le projet de Christian de Portzamparc sait revenir sur ses propositions antérieures sans pour autant les dupliquer. Ainsi, comme à la Cité de la musique de La Villette, le conservatoire se détache pour former une organisation indépendante. Il se rassemble en haut de la pente en un faisceau de hautes formes expressionnistes devant lesquelles la masse de la philharmonie vient se mettre en scène comme une sculpture monumentale de Henry Moore et s’ouvre sur la place des Nations. La diagonale, qui s’infléchit pour former une trompe et distribue l’ensemble des équipements, rappelle son projet pour le concours de l’Opéra Bastille. Quant à la salle, elle réactualise les dispositifs expérimentés à Luxembourg et à Rio. Ainsi, les tours qui contiennent les loges se courbent cette fois pour mieux composer un dispositif enveloppant autour de la scène et de l’orchestre.

 

13

Creusement – Kengo Kuma and Associates (5e prix)

Autre idée forte, cette fois portée par Kengo Kuma : ériger un bloc compact pour répondre aux exigences du programme puis en retirer de la matière. D’abord en créant un passage entre la route et le parc, dans le prolongement d’une voie existante, un geste assurant la desserte des salles publiques et du conservatoire ainsi que la revitalisation à long terme de la ville autour de l’édifice. Ensuite, en creusant une arrivée de lumière zénithale dans la grande salle de concert et un patio pour éclairer les salles de cours. L’ensemble est revêtu de lamelles de bois horizontales qui savent s’infléchir pour adoucir les angles, tandis que la toiture se recouvre de végétation pour s’ouvrir au public.

 

14

Espace liquide – Renzo Piano Building Workshop

Proche de Kengo Kuma, Renzo Piano crée un passage dans le prolongement du chemin des Colombettes. À partir de cet axe qui s’ouvre, côté parc, sur un parvis triangulaire, il organise symétriquement la toiture technique qui absorbe les deux principaux équipements : d’un côté, l’école ; de l’autre, la philharmonie. Les petites salles publiques viennent s’encastrer dans le sol et libèrent le rez-de-chaussée. Dans ce vide largement vitré, le public pourra se mettre en scène en empruntant escalators et autres circulations verticales. Un projet qui s’appuie sur les expériences antérieures de l’agence – Ircam, Parco della Musica, Fondation Stavros-Niarchos…  – pour néanmoins produire une solution originale.

 

15

Monsieur Plus – Bjarke Ingels Group (BIG) (3e prix)

Trop d’idées. D’abord celle de créer un relief artificiel, un col entre le Jura et les Alpes ouvert sur le lac, invitant le public à l’ascension par de longs escaliers. Ensuite celle d’une enveloppe ajourée au travers de laquelle apparaîtraient, la nuit, comme autant de machines de guerre, les lourds volumes bruns des salles publiques. Un enchâssement qui renvoie habilement à celui du magnifique Kursaal de Rafael Moneo à Saint-Sébastien. Quant à l’école, qui n’a visiblement pas beaucoup intéressé le bouillant danois, elle sera reléguée dans les combles.

 

16

Jardin volant – Diller Scofidio + Renfro

Un jardin suspendu sur un sol mouvant est porté par deux blocs. À l’arrière, une masse cubique qui contient le conservatoire, à l’avant, un cylindre cannelé en spirale correspondant à la philharmonie. Ce projet est surtout remarquable par le dessin de sa grande salle, dont les tribunes pentagonales s’imbriquent organiquement dans un dispositif en étoile entourant la scène.

 

17

Schizophrénie – Bernard Tschumi Architectes

Bernard Tschumi propose un bâtiment à deux visages. Route de Ferney, il se présente comme une masse opaque percée de multiples petites ouvertures aléatoires comme autant de notes sur une partition. Tandis qu’il s’ouvre sans retenue sur le parc par une vaste façade vitrée, sérigraphiée de grands arbres. Une proposition conventionnelle qui nous fait regretter les projets de la grande époque, notamment celui – totalement éclaté dans les trois dimensions de l’espace – de la gare du Flon à Lausanne.

 

18

T’es pas à Singapour ! – Foster + Partners

Étonnant et vain, le projet de Norman Foster se compose de piles soutenant un volume oblong. Un dispositif qui pourrait rappeler la Marina Bay Sands de Moshe Safdie, qui ferme le port de Singapour où trois tours-hôtels soulèvent une terrasse plantée de palmiers et creusée par la plus grande piscine à débordement du monde. Ici, l’échelle, le site, le programme et les records ne suivent pas : juste une école portée par des salles de concert en bordure d’un parc désert.


Lisez la suite de cet article dans : N° 259 - Décembre 2017

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