Le "vide" du pavillon français.

Rédigé par Françoise MOIROUX
Publié le 01/10/2010

Cartes et schémas dans le pavillon français.

Article paru dans d'A n°194

La France ne s'est pas embarrassée du thème de la Biennale, « People meet in architecture », et a préféré promouvoir l'ardeur métropolitaine de l'Hexagone. Cette volonté politique cohabite avec le parti de Dominique Perrault d'ouvrir une brèche dans l'édifice des représentations en abordant la question du vide. Si celui-ci constitue l'essentiel du territoire de la métropole, montrer le plein paraît visiblement plus facile que de penser le vide.

À l'heure de la mondialisation, on peut se demander quelle est la pertinence d'une architecture qui s'expose sous le drapeau des nations. Une cinquantaine de pays, sur les 235 que compte la planète, battent pavillon à Venise. Ni l'Inde, ni l'Afrique n'y sont représentées. L'Europe s'y montre divisée. Le folklore nationaliste des Giardini contraste avec l'enchantement qui prévaut cette année aux Arsenaux. Tout l'imaginaire contemporain paraît en effet s'engouffrer dans ce ventre de la construction navale vénitienne, où œuvraient par le passé plusieurs milliers d'ouvriers et d'artisans aux origines multiples. En 2006, la « métavilla » de Patrick Bouchain avait pris les allures d'un laboratoire frondeur dans les Giardini de Napoléon. Elle posait la question du positionnement de ce site au sein de la Biennale d'architecture et de l'avenir des pavillons nationaux, fermés au public plus de huit mois par an. Cette parenthèse contestataire, salutaire bien que raillée par la profession, semble avoir été promptement refermée.

 

De l'exception culturelle

C'est donc au plus petit des États du golfe Persique, Bahreïn, représenté pour la première fois à Venise, qu'a échu cette année le Lion d'or de la meilleure participation nationale. La critique lucide d'un littoral futuriste confisqué aux populations autochtones a été saluée par le jury. Bahreïn, au régime pourtant monarchique, s'en était remis en effet au talent d'une jeune équipe interdisciplinaire.

Des pays comme la Belgique ou les États-Unis désignent leur commissaire à l'issue de concours. La France s'illustre inversement, quant à elle, à travers sa propension à confondre les murs de son pavillon national avec ceux d'une ambassade. Le contenu de son pavillon était manifestement le seul à avoir fait l'objet d'une commande politique au plus haut sommet de l'État. Après Francis Rambert, ambassadeur de la French Touch en 2008, Dominique Perrault en était cette année le commissaire. Avec pour toile de fond la consultation internationale sur le Grand Paris, l'élan des métropoles françaises en région devait trouver matière à s'illustrer. En pleine réforme des collectivités territoriales octroyant un nouveau statut aux métropoles, la France ne pouvait décemment s'en tenir à la région capitale.

À l'issue d'un savant dosage politique fatal à Lille, les villes de Lyon, Marseille, Nantes et Bordeaux ont donc été invitées à présenter leurs stratégies de développement en regard de celles promues par les dix équipes du Grand Paris. Bien que cette confrontation ne puisse être que théorique, les projets du Grand Paris demeurant dans les limbes, elle flattait l'ego des heureuses élues. Perçue comme une « rare opportunité de promotion (de leurs territoires) », la prestigieuse vitrine qui leur était offerte tenait lieu de monnaie d'échange à leur concours au financement du pavillon français*. Delà à se croire au Mipim de Cannes plutôt que dans une biennale internationale d'architecture sur la lagune, il n'y avait qu'un pas.

 

La parade du vide

Lors de la dernière édition d'Agora à Bordeaux, Alain Juppé avait laissé carte blanche à Djamel Klouche pour mettre en scène sa vision de « la métropole millionnaire » à la lumière d'un échantillonnage européen. Dominique Perrault, lui, s'est glissé dans les interstices de la commande politique, à la faveur de son étroite complicité avec le cinéaste Richard Copans. En introduisant la question du vide, il a voulu faire basculer la représentation de la métropole. Cette dernière est en effet le plus souvent appréhendée sous l'angle du plein (NDLR : du bâti), sinon réduite à quelques morceaux de bravoure architecturale, alors même que son territoire est essentiellement constitué de vide.

Projeté au centre du pavillon, en alternance avec le film de la consultation sur le Grand Paris, le film virtuose de Richard Copans, « Métropolis ? », condense l'essentiel de ce propos. Le cinéaste a dû relever le défi de filmer le vide pour rendre compte de sa consistance, qui plus est sans le secours du moindre récit. La moisson de paysages, glanés lors de deux à trois jours de tournage dans chacune des métropoles, invite le visiteur à une « expérience sensorielle » du territoire de la métropole, en le confrontant à l'épaisseur autant qu'à l'étendue de sa réalité. La programmation à heure pleine d'une vingtaine de films diffusés en boucle envahit tout le pavillon, dont l'architecture est dématérialisée par un jeu de réfraction entre murs écrans et murs miroirs.

Malgré l'effet séduisant de cette symphonie visuelle, la contamination des images de Richard Copans par celles illustrant le Grand Paris ou les projets des autres métropoles nuit à la portée de ce regard autre sur la métropole. À ce trop-plein s'ajoute la difficulté manifeste à nommer le vide dont il est question. Dominique Perrault y voit pourtant non seulement un matériau de recherche ou un prisme pertinent pour répondre aux principaux défis de la métropole du XXIe siècle, mais également un réservoir de possibles ou d'utopies. Il faudra attendre la parution de l'ouvrage, qu'il souhaite publier avec Richard Copans à l'issue de la Biennale, pour pouvoir le suivre sur cette voie.

 

* Aux côtés de la Ville de Paris, elles l'ont financé à hauteur de 500 000 euros HT, le ministère de la Culture et Culturesfrance se partageant les 300 000 euros HT restants.

 

Exergue

Faire basculer la représentation de la métropole en introduisant la question du vide.

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