> Les architectures technocritiques - Terre de Paris : un projet expérimental

Rédigé par Stéphane BERTHIER
Publié le 03/04/2018

Dossier réalisé par Stéphane BERTHIER
Dossier publié dans le d'A n°261


L’appel à projets « Réinventer Paris » a produit un étrange « totem tellurique », nommé ainsi par ses architectes Joly & Loiret. Sur le site de la gare Massena s’érigeait une petite tour élancée, construite en terre crue. À l’origine de ce projet, les architectes évoquaient un article du Monde1 intitulé « Le Grand Paris face à une montagne de déblais », lequel communiquait les chiffres astronomiques de terres à excaver pour la réalisation du réseau Grand Paris Express. Cette matière première dont on ne savait que faire devait remplir les décharges de déchets inertes, déjà proches de la saturation et incapables d’accueillir les dizaines de millions de mètres cubes à venir. Grâce aux 5 000 forages réalisés pour les travaux du réseau, une carte géologique précise montrait l’existence de nombreux gisements de ressources potentiellement exploitables pour la construction d’édifices, telles que des argiles, sables ou limons. Le « totem tellurique » témoignait à sa façon de cette prise de conscience. Il lançait l’hypothèse de l’exploitation de ces ressources gratuites, présente juste sous nos pieds, pour construire en terre à Paris.

 

L’équipe réunissait les compétences d’amàco (atelier matières à construire), du laboratoire CRAterre de l’ENSA de Grenoble, de l’ESPCI de Paris et de l’INSA de Lyon, qui apportaient chacun leurs expertises scientifiques sur la construction en terre, grâce aux recherches entreprises depuis plusieurs années. Elle associait aussi l’artiste et constructeur autrichien Martin Rauch, figure incontournable de l’architecture de terre contemporaine, connu pour sa maison en pisé à Schlins. On le citera aussi pour son association avec Herzog & de Meuron architectes du bâtiment Ricola de Laufon, réalisé en blocs de terre préfabriqués, dont s’inspire le projet parisien. Mais alors que ces constructions contemporaines en terre crue sont d’échelle modeste, dans des environnements naturels ou suburbains, cette matière émerge ici pour la première fois en milieu urbain.

 

Une éthique de la matière

Au-delà de l’opportunité de la ressource, l’équipe revendiquait une éthique cohérente avec les enjeux de la transition écologique, en mettant en valeur les matériaux bio et géo-sourcés. Contre des circuits de production conventionnels contrôlés par les grands industriels du secteur, leur projet affirmait une nouvelle naturalité urbaine fondée sur une politique des circuits courts, matières et savoirs locaux qu’ils défendent encore aujourd’hui. Un de leurs enjeux de bâtisseurs est d’éviter la transformation industrielle qui artificialise les matériaux et leur font perdre leur dimension terrestre et sensible. Dans cette logique éthique, le projet est pensé en terre non stabilisée, c’est-à-dire sans adjuvant de chaux ou de ciment. Ainsi en fin de cycle de vie, la matière de l’édifice redevient argile du sol, comme la démonstration d’une empreinte écologique à peine visible. Cette posture éthique est une critique de ce que Joly & Loiret nomment « l’écologie de réparation », dont l’approche quantitative cherche avant tout à amender les standards industriels du XXe siècle pour les rendre environnementalement à peu près acceptables, au risque de sombrer dans les tartufferies du greenwashing. Contre cet état de fait observable un peu partout aujourd’hui, ils revendiquent une « écologie de refondation » comme un changement de paradigme qui ne regarde plus la nature comme simplement utilitaire ou instrumentale. Revendiquant l’esprit de Bachelard ou de Lévi-Strauss2, ils nous invitent à la voir comme notre origine naturelle et symbolique. Pourtant, parvenir à construire avec des matériaux naturels est aujourd’hui devenu une chose très difficile en raison d’un corpus réglementaire dense et complexe qui favorise les produits agréés de l’industrie. Mais aussi, peut-être, parce que les architectes ont peu à peu délaissé leur culture constructive depuis quarante ans et, bien qu’ils s’en défendent, qu’ils se soucient davantage de la conformité aux normes que de l’art de bâtir.

 

Terre de Paris

À défaut de remporter la consultation, le « totem tellurique » fut un catalyseur qui lança le débat sur l’utilisation de ces déchets devenant ressources. En 2016, la Ville de Paris organisa au Pavillon de l’Arsenal l’exposition « Terre de Paris », qui posait le sujet au centre des regards. Les architectes Joly & Loiret et leurs laboratoires scientifiques partenaires y présentaient leurs recherches sur ces terres. Des tables d’expériences en détaillaient les différentes caractéristiques physiques et mécaniques, les exploitations et domaines d’applications possibles. L’exposition dressait un panorama actuel de la construction en terre tandis qu’environ 8 000 briques de terre crue, extrudées à la briqueterie DeWulf à Allonne, formaient des murs savamment assemblés sous la nef de l’Arsenal. Cette exposition avait pour objectif, d’une part, de rendre l’architecture de terre désirable au travers d’œuvres séduisantes et, d’autre part, d’apporter la preuve du passage technique de la matière au matériau. Elle visait à convaincre qu’investir dans une filière de production était pertinent.

 

Pour affiner cette préfiguration de filière, la Société du Grand Paris lançait en 2017 un projet de recherche sur le recyclage des déblais des tunneliers. L’équipe associait Joly & Loiret, amàco, la briqueterie DeWulf et ECT, entreprise de recyclage chargée d’une mission de reconnaissance des terres. Cette expérimentation – en cours – devrait permettre de produire environ 50 000 briques de terre crue, dont une partie sera expérimentée l’été prochain, sous 500 m2 de murs dans un projet de groupe scolaire à Villepreux. Les architectes Joly & Loiret confient avoir quelques difficultés à intégrer ces expérimentations dans un projet en cours et se confronter au manque de formation des entreprises et des bureaux d’études. Par ailleurs, le peu de documents de normalisation a conduit à ne prescrire le matériau que dans des configurations sans contraintes structurelles, ni exigences de sécurité contre l’incendie. Mais c’est une première étape qui présente l’avantage d’identifier les difficultés techniques et les verrous réglementaires qui orienteront les développements et expérimentations futurs.

 

Réinventer la Seine

En 2017, dans le cadre de l’opération « Réinventer la Seine » lancée par les villes de Paris, Rouen et Le Havre, la même équipe regroupant les architectes Joly & Loiret et les laboratoires CRAterre et amàco est réunie par Quartus, promoteur immobilier, pour proposer un projet sur le site d’Ivry-sur-Seine. Ces acteurs sont rejoints par l’agence Lipsky + Rollet, qui apporte son expérience de la construction en terre acquise elle aussi à Grenoble, ainsi que sa culture du développement expérimental (voir d’a n° 257). Quartus recrute en outre une « figure de proue » en la personne de Wang Shu, architecte chinois qui avait déjà travaillé avec le laboratoire CRAterre en Chine. Le bureau d’études Topager, spécialisé dans les questions d’agriculture urbaine, complétait une équipe pluridisciplinaire lauréate de la consultation avec son projet « Manufacture-sur-Seine ». Ce morceau de ville de 65 000 m2, en forme de village ou de quartier écologique, assemble des logements, commerces, activités et lieux de travail dans des édifices dont les toitures sont exploitées comme surfaces d’agriculture urbaine au profit des circuits courts de l’alimentation en milieu urbain. Compte tenu du caractère inondable du site, la terre crue est exclue des rez-de-chaussée. Les structures des immeubles sont en bois et/ou en béton, tandis que la terre se retrouve en parois, sous forme de murs, de cloisons et d’enduits.

 

Mais le développement expérimental mené sur cette opération ne se limite pas à des projets d’urbanisme et d’architecture, actuellement en phase d’avant-projet. Le groupement entreprend en parallèle des démarches certifiantes auprès du CSTB afin que le chantier puisse débuter dans un contexte réglementaire sécurisé. Conscient de la quasi-absence de filière professionnelle, le projet porte aussi un rôle d’incubateur : un groupement constitué de Quartus et de la ville de Sevran vient de remporter un appel d’offres européen de recherche et développement doté de 5 millions d’euros. Cette subvention doit soutenir la formation des professionnels, la diffusion des connaissances issues de la recherche scientifique et technique, mais aussi permettre la construction d’un atelier de production à Sevran.

 

Cette structure aura pour objectif de transformer en matériau les terres excavées de deux gares du réseau Paris Express, celles de Sevran-Livry et de Sevran-Beaudottes. Elle devra mettre en place une échelle de production capable de rendre la construction en terre économiquement crédible et de développer des emplois qualifiés pour le traitement de la ressource dans un même environnement urbain d’extraction et de destination. Elle doit être opérationnelle dès 2021 pour alimenter plusieurs projets en cours, notamment le projet de Manufacture-sur-Seine, dont la pose de la première pierre (terre ?) est prévue en 2022 après un premier immeuble démonstrateur à livrer en 2020. La conception de cet atelier de production, confiée à Joly & Loiret, fait l’objet d’un contrat doctoral sous forme de bourse Cifre, passé entre le laboratoire GSA de l’ENSA de Paris-Malaquais et l’agence, qui accueille une doctorante pendant une période de trois ans. Ce partenariat est une preuve des débouchés potentiels qu’offrent les activités de R&D aux agences d’architecture comme aux étudiants poursuivant leurs études en troisième cycle universitaire.

 

Ces travaux d’architecture et de recherche visent à établir une adéquation entre une expression architecturale attentive au monde sensible, des systèmes constructifs fondateurs d’autres manières d’agir, plus respectueuses des hommes et de leurs territoires, une qualité environnementale durable et une économie de production crédible. Les acteurs de cette expérimentation revendiquent la dimension éthique de leur démarche ; selon eux, l’époque industrielle qui faisait table rase de son passé est révolue. Les connaissances et les savoir-faire devront d’abord bénéficier à la formation professionnelle de petites et moyennes entreprises, et non pas soutenir une industrialisation lourde et artificialisante. Leur quête est celle d’une troisième voie, entre un artisanat dont la taille ne permet pas de faire face à des projets de dimensions importantes et les grandes structures hors sol du XXe siècle. Il nous reste à espérer que le contexte néolibéral de fabrication de la ville dans lequel ce projet expérimental fragile s’inscrit permettra d’en conserver les objectifs écologiques et humanistes, jusqu’au bout. Rendez-vous est pris pour 2022.

 

 

1. Gilles van Kote, Le Monde du 22 mars 2013.

2. « Nous apprenons à mieux aimer et à mieux respecter la nature et les peuples vivants qui la peuplent, en comprenant que végétaux et animaux, si humbles soient-ils, ne fournissent pas seulement à l’homme sa subsistance, mais furent aussi à ses débuts la source de ses émotions esthétiques les plus intenses, et dans l’ordre intellectuel et moral, de ses premières et déjà plus profondes spéculations », Claude Lévi-Strauss, Le Regard éloigné, 1983.

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