> Les architectures technocritiques - Yakafokon

Rédigé par Stéphane BERTHIER
Publié le 03/04/2018

Dossier réalisé par Stéphane BERTHIER
Dossier publié dans le d'A n°261

Yakafokon est un collectif d’architectes, de charpentiers, de plasticiens et de scénographes. Depuis deux ans, il participe au festival de théâtre Les effusions. Cet événement se tient sur l’île du Roi, entre deux bras de l’Eure, dans la commune de Val-de-Reuil. Yakafokon réalise les installations nécessaires au déroulement du festival et participe au montage des différentes scénographies. Trois de ses membres, Thibaut Terrier architecte, Étienne Chorain charpentier et William Bastard plasticien scénographe, reviennent sur cette expérience.

D’a : Comment vous êtes-vous rencontré et comment avez-vous eu l’idée de constituer ce collectif ?

À la sortie de nos études ou de nos formations diverses, nous étions tous sensibles aux travaux de collectifs comme Bellastock, ETC ou Exyzt. Après ces années théoriques, nous étions désireux de nous lancer dans ce type d’aventure, de nous confronter aux questions de fabrication de notre cadre de vie, de continuer à apprendre en faisant. Nous étions déjà quelques-uns à avoir participé à l’édition 2016 des Effusions, en y construisant un bar et une cuisine avec les pièces d’une charpente que nous avions démontée. Ce moment a été l’occasion de rencontres qui se sont agrégées dans Yakafokon.

 

D’a : Qu’est-ce que le festival des Effusions ?

 L’île accueille déjà un théâtre permanent, La Factorie, et une salle de répétition de danse, occupée par la compagnie Beau Geste. Les deux bâtiments représentent un total de quatre salles de représentation. À la fin de l’été, le site devient le lieu d’une résidence de création, d’une durée de trois semaines, qui se conclut par Les Effusions, festival d’un week-end. Cette résidence est organisée par le collectif Les Bourlingueurs, qui réunit plusieurs compagnies de théâtre, de musiciens et des associations comme Yakafokon. C’est un lieu d’échange entre comédiens, techniciens, artistes, etc. Le principe est que tout le monde créé quelque chose, à sa manière, dans son domaine. Même les cuisiniers expérimentent, cette année nous avons mangé des légumes sous toutes leurs formes pendant trois semaines !

 

D’a : Qu’est-ce qu’apporte Yakafokon à la résidence ?

Nous avons une sorte de rôle de logisticiens créatifs ! Nous élaborons la mise en scène du site, pour l’aspect plastique et graphique, et mettons en place les structures d’accueil des résidents et des festivaliers comme les sanitaires, les bars ainsi que la base vie, qui abrite la cantine et sa cuisine. C’est le lieu où tout le monde se retrouve et échange pendant les repas. Bien entendu, il n’était pas question de louer un barnum, l’idée était bien de faire une création architecturale. Il aurait sans doute été plus économique de louer des structures standard à une boîte d’organisation d’événements, mais ce n’est pas l’esprit de la résidence. Lors de l’édition 2016, nous souhaitions faire une démonstration de construction avec des matériaux de récupération. Nous avions repéré sur Le Bon Coin une annonce d’offre de matériaux à qui viendrait démonter un vieux bâtiment à charpente bois. Nous avons donc passé quelques jours à déconstruire ce vieux hangar pour en récupérer les matériaux, notamment les bois de charpente, avec une équipe de dix personnes. Une partie des matériaux a servi à fabriquer le bar et la cuisine de 2016. C’était un va-et-vient intéressant entre nos dessins, nos idées initiales et les matériaux disponibles, mais aussi, surtout, avec les possibilités de mise en œuvre, en fonction de notre outillage et de nos moyens de levage. On apprend vite que les choses ont un poids et qu’elles ne se manipulent pas avec la même facilité au sol ou en hauteur.

 

D’a : Pourquoi n’avez-vous pas renouvelé l’expérience cette année ?

Le réemploi est un sujet très attrayant, mais il est encore difficile de se procurer tous les matériaux nécessaires à un projet, dans un temps donné, et dans une aire géographique acceptable. Il n’existe pas de filière de réemploi, pas de stock disponible chez les démolisseurs, et nous ne pouvons procéder que par opportunité, ce qui limite les possibilités. C’est une chose à laquelle nous réfléchissons par ailleurs, mais en 2016 nous avions dû acheter pas mal de choses pour compléter notre trésor. Cette année nous avons voulu essayer de construire cette cantine avec du matériel de chantier qui, d’outil, deviendrait éléments de construction. Cela nous intéresse de travailler ce genre de ready-made à partir d’échelles, d’étais, de sangles de transport, etc. Notre objectif était de ne rien transformer, de laisser les matériels ou les matériaux dans leur état initial. Nous avons aussi utilisé des bastaings de coffrage, utilisés dans leur longueur du commerce, sans découpe [A5_1 et 8]. L’idée était d’imaginer une construction totalement réversible, comme une sorte de stockage provisoire, où aucun élément n’est dégradé ou modifié et peut donc être réutilisé autrement, plus tard. On voulait voir ce qu’on pouvait faire avec cette idée.

 

D’a : Tout cela est-il construit in situ ?

Pas tout à fait, avec l’expérience de l’an passé, nous avons préféré faire un montage à blanc, avec les étais à leur hauteur minimale, dans un hangar que nous a prêté la mairie de Val-de-Reuil. Une fois que nous maîtrisions notre sujet, nous l’avons acheminé sur l’île pour le monter, grâce au garagiste du coin qui nous a aidés avec son camion et sa petite grue hydraulique.

 

Nous avons aussi remonté la structure du bar de l’an dernier, en la transformant pour en faire deux. La toiture a été revue : des tubes d’électricien assemblés en croisée d’ogives couvertes par des restes de bâches de l’année passée pour l’une, tandis que l’autre a été couverte sur le même principe que la toiture de la base vie. Petit à petit, nous complétons les installations du festival en essayant de les améliorer d’une année sur l’autre et, surtout, de s’offrir un temps d’expérimentation.

 

C’est intéressant comme l’ambiance des festivals favorise l’entraide et les solidarités entre les gens qui n’étaient pas supposés se rencontrer. Nous devons une fière chandelle à José et son camion, surtout pour le démontage le jour d’après, quand la dynamique n’y est plus !

 

D’a : Un festival, c’est une manifestation qui reçoit beaucoup de public, comment avez-vous abordé la question de la sécurité de votre construction ?

Les Bourlingueurs, organisateurs de la résidence, avaient engagé un directeur technique, Damien Gallot, qui connaît bien la sécurité des événements festivaliers. Sa connaissance des arcanes de la réglementation et des démarches administratives nous a été très précieuse. Nous avons dû, par exemple, produire une note de calcul qui garantissait la stabilité de notre construction. Ici encore, l’entraide du collectif a fonctionné, un ami ingénieur a travaillé avec nous sur le sujet. Ce qui est intéressant, c’est que ce que nous voyons au départ comme une contrainte s’est avéré une aide précieuse : par excès de prudence, nous avions prévu des choses inutiles comme des croix de contreventement en trop. Cette étude de structure nous a permis de simplifier la construction et d’alléger nos tâches de chantier. Ce directeur technique nous a aussi permis d’anticiper les demandes des pompiers et de la préfecture. Il y avait en outre un bureau de contrôle spécialisé dans les structures éphémères qui nous a beaucoup aidés dans ce sens. C’est étonnant, mais des gens qu’on imagine a priori être des censeurs se sont avérés être des facilitateurs. À la fin, lorsque les pompiers sont venus contrôler nos installations avant l’autorisation d’ouverture au public, ils nous ont juste dit : « Pas mal, ça tient bien ! » Le point sur lequel ils ont été les plus vigilants était le matériel de cuisine professionnelle que nous avions racheté d’occasion sans forcément en connaître toutes les caractéristiques. Nous avons appris que les pompiers se méfient des friteuses plus que des charpentes !

 

D’a : Quels sont vos projets pour 2018 ?

Sur les deux dernières éditions, nous nous sommes fait plaisir, mais nous nous sommes aussi épuisés ! Nous avons appris qu’on sort forcément un peu exsangue de ce genre d’expérience. Les structures que nous avons fabriquées nous ont demandé des investissements qu’il nous faut d’abord amortir si nous voulons pouvoir rebondir sur autre chose. Toutefois, le festival a été un vrai succès avec plus de 700 entrées vendues en un week-end, au-delà de la capacité d’accueil des différentes salles. Nous réfléchissons donc à fabriquer une scène extérieure, voire une scène flottante, sur l’Eure. Nous aimerions pouvoir partager cette bulle d’expérimentation avec d’autres personnes qui souhaiteraient se confronter au travail de la matière et à l’élaboration d’une création de groupe.

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