Les enseignants-chercheurs et les étudiants répondent à la ministre

Rédigé par Tarik ABD EL GABER
Publié le 28/04/2023

Un atelier pancarte improvisé à l'ENSA Paris Val de Seine - 14 avril 2023

Le 21 avril dernier, la ministre de la culture Rima Abdul-Malak s'adressait aux étudiantes et aux étudiantes dans une réponse à la crise que traversent les Écoles d'architecture depuis près de trois mois maintenant.


Deux jours plus tard, le Collectif National des Enseignants-Chercheurs des Écoles d'Architecture (CNECEA) lui répondait. 

Ce 27 avril ce sont les membres du collectif ENSA en Lutte qui lui ont adressé une lettre ouverte.


Nous relayons ces deux textes ci-dessous.

Communiqué du CNCEA – Conseil national des enseignants-chercheurs des écoles d’architecture

Paris, le 25 avril 2024

Madame Rima Abdul Malak, ministre de la Culture, a communiqué le 21 avril 2023 une lettre à l’ensemble des étudiant-e-s des Écoles Nationales Supérieures d’Architecture - ENSA(P). Le CNECEA en prend acte et se félicite que, pour la première fois depuis de longues années, un ou une ministre en charge des ENSA(P) et, plus généralement de l’architecture, affiche clairement sa volonté d’améliorer les conditions de formation des architectes.

Nous reconnaissons que les mesures présentées dans cette lettre apportent plusieurs réponses concrètes à des préoccupations énoncées dans la feuille de route remise en main propre par le président du CNECEA à Mme la ministre le 12 avril 2023. Cependant en raison du manque de soutien dont les ENSA(P) ont souffert depuis des décennies, alors que leurs missions n'ont fait que se diversifier et les charges de travail s'alourdir, les dispositions énoncées dans la lettre restent de facto très en deçà des besoins réels, tels qu’ils ont été exprimés et quantifiés ces dernières semaines à l’occasion des mobilisations touchant l’ensemble des ENSA(P). Ces mesures à court terme peuvent cependant être considérées comme un premier pas dans la mise en place d’une politique ambitieuse pour l’architecture.

Cette politique, qui reste à définir, peut s’inscrire pleinement dans les objectifs affichés par le gouvernement de faire de l'éducation, la transition écologique et la santé, ses chantiers prioritaires. En effet, l'architecture constitue une discipline dont la vocation est d'édifier et d'aménager des lieux de vie, d'œuvrer à leur habitabilité et à leur qualité. Elle est ainsi pleinement concernée par ce triple objectif. L'enseignement et la recherche dans ce domaine devraient par conséquent faire l'objet d'un effort de rattrapage exceptionnel de la part des pouvoirs publics, ne serait-ce que pour aborder les défis auxquels nous devons faire face.

Nous soutenons donc la volonté de Mme Rima Abdul Malak de s’engager en faveur de l’architecture, et l’encourageons à y associer l’ensemble des acteurs concernés pour construire collectivement une stratégie politique et financière pour l’architecture et la formation des architectes.

Les termes de cette stratégie pourraient être tracés à l'occasion d'Assises Nationales conviant l’ensemble des ministères concernés. Ces assises permettraient d'aller au-delà d'une simple "concertation" interne au ministère dont nous avons déjà éprouvé par le passé les limites. Elles seraient l'occasion de préfigurer la relance de la stratégie nationale pour l'architecture, que la ministre appelle de ses vœux, en sécurisant cette fois-ci davantage les conditions d’une mise en œuvre effective.

Le CNECEA, en cohérence avec ses missions, se tient à la disposition de la ministre de la Culture et de son administration pour contribuer à la préparation d'un tel évènement fondateur et historique pour le champ de l'architecture.

Pour le CNECEA,
Le Président François Gruson



Le collectif des Écoles Nationales
Supérieures d’Architecture en lutte
contact@ensa-en-lutte.fr 
Le 27 avril 2023,
Madame la Ministre de la Culture,

Lettre ouverte en réaction aux annonces ministérielles pour sauver les ENSA·P

Après près de trois mois de mobilisation dans les vingt Écoles Nationales Supérieures d’Architecture et de Paysage (ENSA·P), pour des conditions dignes d'études et de travail et contre la sous-dotation structurelle dont héritent nos établissements. Après avoir reçu le collège des Présidences de CA et du CNECEA le 12 avril et les directions des écoles le 14 avril, vous avez entendu le collège des élu·es étudiant·es le 17 avril. A cette occasion, notre cahier de doléances national vous a été remis en main propre. Ce dernier fait état des besoins urgents de toutes les communautés, ainsi que de nos ambitions pour l’enseignement de l’architecture. Cependant, malgré les multiples demandes adressées à vos services, votre ministère n’a jamais considéré le collectif ENSA-en-lutte comme interlocuteur légitime ; jamais nous n’avons été reçu·es en délégation inter-communautaire représentative, alors même que c’est la richesse de notre mouvement. Les annonces récentes nous apparaissent comme un cloisonnement des sujets, qui semblent traiter “la crise” par la division. Division entre les écoles, inégalement dotées. Division, surtout, entre les communautés, malgré l’interdépendance de leurs revendications. En n’adressant votre réponse qu’aux étudiant·es, vous avez blessé beaucoup des nôtres en feignant ignorer la souffrance administrative et enseignante qui a initié la mobilisation.

Si nous saluons les avancées que représente cette première lettre,, nous dénonçons l’éclairage trompeur sous lequel certaines mesures sont présentées. Votre lettre fait valoir l’augmentation de 20% des budgets alloués aux écoles d’architecture en niant l’insuffisance de cette augmentation, ne serait-ce qu’au regard de l’inflation mais également de l’état dans lequel périclitent nos établissements. De même, les 57 millions d’euros investis dans le plan de relance pour la rénovation des ENSA·P restent superficiels : un tiers est consacré à la rénovation d’un seul bâtiment et le reste n’a pas suffi pour remettre à flot des écoles amiantées, non étanches et constituant à elles seules des ponts thermiques. Par ailleurs, nous sommes surpris·es de votre persévérance dans la défense du palmarès Réséda, qui n’aide aucunement à la formation de tous.tes aux enjeux écologiques, et qui suscite de nombreuses critiques dans toutes les écoles, tant sur son respect des principes écologiques que sur sa nature élitiste. Nous souhaitons engager une réflexion collective sur les évolutions à mener pour que les études en architecture répondent à ces préoccupations fondamentales.

Si nous saluons votre prise de position sur la plupart des thématiques qui fondent nos revendications, nous déplorons un problème d’échelle dans les réponses proposées. Face à des écoles dont la ruine approche, vous ne proposez que des étais. Les augmentations salariales pour les doctorant·es, bien que louables, ne font que rattraper des inégalités choquantes jusqu’alors et attendent une mise en application concrète. Par ailleurs, au sujet des contractuel·les, le rattrapage n’est pas fait : ces enseignant·es avec bac +5, avec 10 ans d'ancienneté en médiane, ne gagnent que 13% de plus que le SMIC. Aussi le ministère semble avoir oublié s’être engagé, en septembre 2022, à revaloriser les contractuel·les au-delà des montants actuels. Vous omettez aussi que le gouvernement dont vous faites partie a saboté au 49.3 un passage à ce salaire plancher d’environ 2000€ et promis à plusieurs reprises par le président de la République. Nous attendons un engagement ferme et explicite de votre part pour qu’à travail égal, salaire égal.

Ni l’enveloppe ponctuelle de 3 millions d’euros (150€ par étudiant·e), ni l’augmentation mensuelle de 37€ des bourses CROUS instaurée par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, ne pourront résoudre la précarité étudiante. Au vu de l’inflation et de la détresse des étudiant·es, dont le reste à vivre mensuel s’élève à 50€ pour la moitié d’entre elleux, ces hausses restent insuffisantes. Il est d’ailleurs omis dans votre courrier que le nombre de boursier·es diminue (60 000 en moins depuis 2021) davantage que le nombre de droits à la bourse ouverts par les mesures gouvernementales fièrement affichées (+35 000). Les annonces faites sur l’élargissement de l’accès aux services de santé et l’obligation de formation aux VHSS pour tous.tes sonnent creux : ces mesures étaient déjà obligatoires mais bien souvent rendues impossibles par l’éloignement, le sous-dimensionnement et donc le manque de moyens, ce que votre lettre ne résout pas. L’essentiel des mesures inédites se résume à un chèque non rétroactif de 3 millions d’euros pour les étudiant·es, ainsi que la création de 5 nouveaux postes. Nous ne retrouvons presque pas les revendications immédiates formulées par vos différentes interlocuteurs·rices de ces derniers mois. Nous ne retrouvons pas les 9 revendications immédiates sélectionnées par le collège des élu·es étudiant·es, pourtant pensées comme réalisables à court terme, dans le cadre des moyens du ministère. La création de postes étant au cœur de nos revendications et nous espérions que soient enfin respectés les engagements pris lors de la réforme de 2018. Or, nous retrouvons dans cette lettre vos louvoiements du 17 avril. Lors de ce rendez-vous, vous nous avez laissé entendre que les postes manquants n’étaient que de la responsabilité du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche... alors que, sur les 75 postes que le Ministère de la Culture devait porter en 5 ans, seuls 45 ont été créés !

Nous sommes bien conscient·es que l’état de nos écoles demande des mesures d’urgence, afin de soulager immédiatement les personnel·les et étudiant·es en souffrance, autant que des mesures à long terme, dans le but de voir nos écoles devenir des lieux d’émancipation à même de répondre aux enjeux sociaux. C’est dans cette optique que nous avions invité, à vos côtés, les Ministres de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, de la Transition écologique et de l’Economie et des Finances ainsi que leurs services respectifs, aux États Généraux de l’Enseignement Supérieur en Architecture. Ceux-ci sont soutenus par tous.tes vos interlocuteur·rices et se tiendront la semaine du 22 mai, à Paris. Ils permettront de vous présenter plus en détail nos réalités et d’engager, par la collaboration des pouvoirs publics et des usager·es des écoles, des résolutions durables pour l’avenir des ENSA·P. Le jeudi 14 avril, l’Assemblée Générale des enseignant·es des 20 ENSA·P a voté à l’unanimité la rétention des évaluations des dossiers Parcoursup, tant que votre Ministère n’apportera pas de réponse satisfaisante à nos revendications immédiates, en particulier tant que votre Ministère refusera de porter l’organisation de ces Etats Généraux, malgré nos invitations.

Lundi 24 avril, l’ENSA de Grenoble se voyait bloquée pour appeler à de plus amples mesures ministérielles, d’autres actions sont à attendre dans les prochains jours partout en France ; en particulier le 12 mai, date à laquelle ENSA-en-Lutte appelle à la grève dans toutes les écoles du Ministère de la Culture ainsi qu’au sein des services ministériels, en souffrance également. En tant que membres des ENSA·P (ATS, enseignant·es-chercheur·euses et étudiant·es), engagé·es pour la défense de notre service public d'enseignement supérieur en architecture et pour la défense de la qualité architecturale, nous vous assurons qu’il faudra faire mieux.
ENSA-en-lutte fera vivre la mobilisation et tous les échanges nécessaires auprès des pouvoirs publics aussi longtemps qu’il le faudra.

[le collectif a formulé dans son communiqué original une liste des adresses postales auxquelles il était possible de lui répondre. Ce document est consultable via le lien ci-dessous]

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