[Les matériaux naturels au secours du climat ?] L’œuvre visible, la part de l’invisible

Rédigé par Stéphane BERTHIER
Publié le 03/09/2023

Dossier réalisé par Stéphane BERTHIER
Dossier publié dans le d'A n°310

Les objectifs chiffrés de la RE2020 ont été définis lors d’une phase expérimentale dite E+C- précédant l’entrée en vigueur de la réglementation. Pour cela, un audit réalisé sur un millier de bâtiments a permis de connaître les émissions moyennes des constructions d’aujourd’hui, par typologies programmatiques, ainsi que la répartition de ces émissions selon les parties d’ouvrages ou corps d’état. Ses conclusions sont peu connues dans la communauté des architectes alors qu’elles nous apportent des éléments de réflexion susceptibles de réviser nos idées reçues sur ce qu’est un bâtiment bas carbone. D’une façon plus générale, ces a priori doivent être réinterrogés à la lumière de trois facteurs déterminants : la répartition du carbone dans une construction, la nécessaire transformation des matériaux écologiques pour les rendre compatibles avec le cadre normatif contemporain et enfin le surcroît de complexité constructive qu’engendrent ces matériaux fragiles. 

Où se cache le carbone dans une construction ? Parce que nos yeux d’architectes ont toujours donné la primauté à la superstructure, à la part architectonique d’un édifice, nous pensons assez simplement qu’un édifice construit en bois, en pierre ou en terre crue émet beaucoup moins de gaz à effet de serre que son jumeau en béton armé. C’est vrai jusque dans une certaine mesure, que précisent les conclusions de l’expérimentation E+C-. Mais de manière contre-intuitive, elles nous apprennent surtout que la part de la superstructure représente entre 15 et 20 % du bilan carbone d’un bâtiment, soit à peu près autant que les fondations et les VRD. L’enveloppe compte pour environ 15 % aussi, de même que le second œuvre. De manière inattendue, les équipements techniques de chauffage, climatisation, ventilation, électricité et les ascenseurs comptent pour 30 % du bilan carbone. La fabrication et l’installation de cette machinerie au service de notre confort moderne émettent donc beaucoup de gaz à effet de serre. Brossé à gros traits, un tiers du carbone d’un édifice se situe dans sa structure, fondations incluses, un second tiers dans son enveloppe et ses aménagements intérieurs et le dernier tiers dans ses équipements techniques. Dit autrement, la machinerie pèse autant que l’architectonique. Détail intéressant, les isolants ne pèsent que pour 2 %, une paille…

Ces ordres de grandeur nous invitent à réinterroger l’engouement actuel pour les matériaux écologiques, naturels, crus, bios ou géosourcés, que l’absence supposée de lourds processus de transformation industrielle rendrait peu émissifs de gaz à effet de serre. Qu’il s’agisse de structures en bois ou en pierre qui n’impactent qu’un petit cinquième du bilan carbone, ou d’isolants en fibres végétales qui pèsent de manière très marginale, on comprend vite que le compte n’y est pas.

 

La transformation des matériaux écologiques

Pour l’essentiel, ces matériaux sont des matériaux anciens que la modernité avait discrédités, parce que plus délicats à mettre en œuvre, plus fragiles que les produits industriels et sans doute pas assez disponibles pour faire face à la massification des constructions de la seconde moitié du XXe siècle. L’exemple de la filière bois, qui dispose déjà d’un assez long retour d’expérience, montre qu’il n’est pas si simple de passer d’un matériau décarboné à un immeuble bas carbone. En effet, le renouveau du bois dans la seconde moitié du siècle dernier s’est fait grâce à son industrialisation et à la transformation de la matière en produits standardisés, qui l’éloigne de son état naturel pour lui donner des garanties modernes de performances mécaniques, de pérennité et de fiabilité. Comme dans un pacte faustien, le bois a peu à peu renoncé à sa nature pour prendre une part croissante (...) 

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