Les nouveaux ghettos du Gotha — 1. Les « dessous » chics

Rédigé par Boris VEBLEN
Publié le 01/11/2010

Article paru dans le d'A n°195

Nicolas Sarkozy a toujours promu une certaine forme de discrimination positive. Mais il en va d'elle comme des minorités visibles et des quartiers sensibles. N'y appartiennent pas ceux auxquels on pense ! Dans le cas présent, sont positivement discriminées les élites des beaux quartiers qui y cultivent leur entre-soi. Pourtant, depuis quelques années, les jeunes pousses du milieu ajoutent à ce fief de nouveaux lieux, plus décomplexés. Sous la forme d'une comédie humaine en trois épisodes, le premier sera consacré aux nouveaux palaces.

Triangles d'or et cercles d'argent : les noces de diamant

Dès le Grand Soir, ce n'est pas aux Ritz, Bristol ou George V que Nicolas Sarkozy est allé fêter son élection mais au très clinquant Fouquet's Barrière (entreprise : Bouygues). En plaqué béton et contreplaqué bois, il venait tout juste d'être relooké par le décorateur Jacques Garcia et l'architecte Édouard François. Ce goût « limite vulgaire » était-il l'indice d'un nouveau malaise dans la civilisation ? La manifestation d'une nouvelle société de cour de propriétaires de Rolex âgés de moins de 50 ans ? Ou simplement l'amicale de l'eugénisme consanguin des membres de conseils d'administration des sociétés du CAC 40 ? Trois ans plus tard, l'émergence de nouvelles revendications se font pressentes: nos décideurs juvéniles se sont lassés du charme discret des réceptions dans de vieillots hôtels particuliers. Relookés par Philippe Starck, les fauteuils acryliques en néo-Louis XV et les lustres en Baccarat ne leur offriraient-ils pas une meilleure assise et une plus belle lumière? Avec les nouveaux palaces, les fondations d'art et les boutiques de luxe, les jeunes oligarques ont trouvé de nouveaux lieux de rendez-vous où ils pourront partager les mêmes valeurs. De jour comme de nuit, s'y réinventent deux ancêtres de Facebook : le clubbing et le lobbying. Autant d'occasions de révéler une ségrégation spatiale redoublée par les réseaux sociaux qui leur donnent forme mais aussi par le pedigree de ceux qui les fréquentent.

Alors que s'épanouissent des sites comme www.sauvonslesriches.fr ou www.aidonslargent.org, on apprend que la banque crédit suisse évalue à quatorze millions le nombre de millionnaires détenant le tiers des richesses mondiales ? les nouvelles berlines Porsche Panamera, Aston Martin Lagonda ou Maserati Quatroporte conduites par les voituriers des lieux parisiens les plus fermés semblent confirmer l'émergence de ces nouveaux lieux de rencontre et de formation pour cadets du pouvoir, héros d'une noblesse d'empires financiers au long cours de bourse.

 

« Demolition parties »

C'est éternisé avec Philippe Starck sous l'objectif de Jean-Baptiste Mondino qu'en 2007 le jeune entrepreneur Alexandre Allard lançait la démolition du Royal Monceau – rouvert le 18 octobre dernier (entreprise : Bouygues). Or, avant même de comprendre comment ces nouveaux lieux du Gotha se vivent dans un rituel relationnel et événementiel, il convient de comprendre selon quels réseaux et arrangements ils s'élaborent. Le « Manifeste » du Groupe Allard expose clairement son objectif : « Nous avons la conviction que les grandes idées, les grands concepts artistiques et les grandes marques d'hier sont aujourd'hui d'extraordinaires réservoirs culturels en léthargie. » Secondé depuis 2009 par un consultant plein d'avenir – l'ancien ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres –, Mr. Allard, 42 ans, entend relooker les habitudes traditionnelles de l'élite comme Karl Lagerfeld a inventé la « néo-bourgeoise » selon Chanel ! Instigateur d'un prix d'art contemporain Science-Po (IEP) et mécène de l'exposition du sculpteur Xavier Veilhan au Château de Versailles dirigé par Jean-Jacques Aillagon – un second ministre de la culture –, son réseau prend forme dès le début du quinquennat. Le millionnaire est aussi l'actionnaire majoritaire de L'Architecture d'Aujourd'hui. Dans les locaux du siège de la revue attenant au Royal Monceau, les sculptures du Mikado Ando Tadao, de sir Norman Foster, du prince Jean et de son parent Claude, taillées à facettes par l'artiste du galeriste Emmanuel Perrotin (membre du jury IEP), accueillent les Immortels du comité de rédaction : l'ex-ministre consultant, le designer-hôtelier – mais aussi Jean Nouvel, l'architecte-conseil, ou Nicolas Bourriaud, l'ex-directeur du Palais de Tokyo. Bref, aucune faute de goût. Bien mieux : une véritable esthétique relationnelle ! Tout comme d'ailleurs la mémorable « teuf » bling-bling du lancement d'AA au Grand Palais sous le haut patronage de Frédéric Mitterrand, un troisième ministre de la culture. Auprès d'un tel ministère du bon goût cautionné par pas moins de trois de ses homologues, on en viendrait presque à s'inquiéter du sort d'une quatrième ministre de la culture : Mme Albanel ! C'est justement cette ancienne présidente de l'établissement public du château de Versailles qui, devenue ministre, a été amenée à instruire deux dossiers sensibles alliant Qatar, patrimoine et fisc. Le premier concernait le projet d'aménagement intérieur de l'hôtel de Lambert (1639-1644) dessiné par Le Vau ET allait susciter un scandale médiatique national suite à son rachat par l'émir du Qatar. Quant au second, la polémique provoquée par la mise en concession de l'hôtel de la Marine (1758-1774) conçu par Jacques-Ange Gabriel en vis-à-vis de l'hôtel Crillon demeurerait, elle, plus discrète. Or, si cela se finalisa en juin dernier par la victoire de huit associations menées par Olivier de Rohan (suite à un rapport favorable de la Commission Nationale des Monuments Historiques), elle fut un véritable camouflet pour les ambitions de régénération des « réservoirs culturels en léthargie » du Groupe Allard. Avec l'« alibi paraculturel » d'y RÉALISER« une Villa Médicis parisienne » (dixit les journalistes de Libération et du Figaro), la firme avait en effet sollicité un bail pour en faire un palace et/ou des appartements de grand luxe. Dommage : le Bal des Beaux-Arts ou des Débutantes new wave ne se feront donc pas dans un de leur palace ! Mais il y a une compensation inattendue, clairement soutenue par la politique de revalorisation patrimoniale vantée par Mr. Mitterrand. En février 2009, des conventions fiscales ont été passées par le président Sarkozy avec le Qatar après que ce pays eu contribué à la libération d'infirmières bulgares en Libye par sa précédente femme, Cécilia (juillet 2007). Ces avantages fiscaux permettent l'exonération des plus-values immobilières et des gains en capital réalisés en France. C'est justement à ce moment qu'un fond qatari met au pot puis finalement rachète le Royal Monceau. Confié à l'opérateur singapourien Raffles, ce patrimoine endormi peut maintenant se réveiller. Ce sera sur le nom de Starck et sur le buzz d'une demolition party très people – un « happening festif » de 1200 invités –, qu'Allard ferait de l'établissement le haut lieu de la jeunesse dorée et cosmopolite. Ainsi, après un bref contentieux au tribunal engageant la société foncière de la femme de l'ex-président de la Société Générale pour défaut de commissions, l'établissement vient de rejoindre le club très fermé des nouveaux palaces parisiens (dont celui, bientôt, du futur hôtel LVMH conçu par SANAA à la Samaritaine). Or selon Stéphane Botz, spécialiste de l'hôtellerie chez KPMG, leurs futurs clients – riches touristes et hommes d'affaires d'environ 35-40 ans – seront « sensibles aux "tendances" et très attachés aux équipements domotiques dans les chambres mais aussi, très consommateurs de services qui réclament beaucoup de personnel ». Ainsi, la « petite élite de globapolitains (mi-être, mi-flux) » dont parle le sociologue Manuel Castells redécouvre les charmes de la résidence-service qui avait fait le Chicago de la fin du XIXe siècle. Rem Koolhaas en avait même présenté la surenchère manhattaniste la plus « délirante », faisant de l'hôtel-résidence le « lieu qui fait de l'habitant son propre invité, instrument qui laisse ses occupants libres de se consacrer exclusivement aux rites de la vie métropolitaine ». 


Chasse aux trésors

Côté art, dépassant très largement le journal Palace que les frères Costes (propriétaires d'hôtels de luxe et de bars branchés) avaient mis en place, le Royal Monceau s'est déjà doté d'un « agenda culturel » en ligne (www.artforbreakfast.com). L'ouverture du palace en même temps que la FIAC et l'inauguration, non loin de l'Élysée, du premier espace parisien de Larry Gagosian (considéré comme l'un des plus grands marchand d'art) ne doit d'ailleurs rien au hasard. Assurée par Hervé Mikaeloff, la conciergerie artistique du Royal Monceau évitera ainsi aux clients la faute de goût. Celui dont la carrière a croisé la Caisse des Dépôts et l'Espace Culture Louis Vuitton contribuera, nous l'espérons, à l'épure d'un monde meilleur dans ce quartier d'affaires bien sous tout rapport. Membre fondateur du Parcours Saint Germain, Mr. Mikaeloff aura en effet largement contribué, en quinze ans, à rendre ce quartier conforme à ces nobles et belles valeurs : une dense enclave de luxe. Le « critique » Gilles de Bure, lui-même membre du comité de soutien du Parcours Saint Germain, rapporte les propos de son ami Jean-Paul Claverie, conseiller de Bernard Arnault en charge du mécénat de LVMH : « Nous étions déjà très implantés dans le quartier avec, entre autres, les boutiques Dior, Vuitton, Céline, Kenzo... Mais c'est moins la valeur commerciale de Saint-Germain-des-Prés que sa valeur symbolique et culturelle qui nous séduisait ici. » Là encore le fameux pouvoir de séduction des « réservoirs culturels en léthargie » ! Car sous les pavés, un trésor « symbolique » n'attendait que d'y côtoyer les Deux Magots. À suivre…

 

À lire :

Norbert Elias, La Société de cour (1969), Champs-Flammarion, 2008.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les Ghettos du Gotha (2007), Points Seuil, 2010.

Idem, Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France (1996), Petite bibliothèque Payot, 2006.

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