Les nouveaux ghettos du Gotha — 3. La violence symbolique

Rédigé par Boris VEBLEN
Publié le 01/02/2011

Article paru dans le d'A n°197

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, anciens directeurs de recherche au CNRS, ont publié l'année dernière Le Président des riches. Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy. En revenant sur le quota dérisoire de logements sociaux à Neuilly ou sur l'affaire d'État du tout-à-l'égout de la belle-mère du Président au cap Nègre, l'objet d'un tel livre concerne-t-il le champ de l'architecture et de la ville ? Assurément oui. 

Depuis le début des années quatre-vingt, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot avaient fait des ségrégations spatiales leur unique sujet d'étude. Souvent présentés comme disciples de Pierre Bourdieu, ils avaient commencé leur étude dans les HLM, les équipements collectifs et les mutations industrielles, pour finalement la prolonger dans les enclaves spécifiques à l'entre-soi des élites. Deux best-sellers, Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France (rééd. Payot poche, 2006) et Les Ghettos du Gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces (rééd. Points Seuil, 2010) étaient jusqu'alors leurs principaux trophées de chasse – à courre bien entendu (La Chasse à courre, ses rites et ses enjeux, rééd. Payot poche, 2003) !

Dans la continuité logique de leur corpus, l'élection décomplexée de Nicolas Sarkozy impliquait dès lors de réagir : « Dès le 7 mai 2007 au matin, nous avons décidé de collecter et classer les articles et les documents permettant de […] mettre en évidence les tours de passe-passe d'un pouvoir déguisé en magicien. » Trop acharné, le plaidoyer des auteurs dessert sans doute la cause consistant à « lancer des propositions pour contrecarrer le fonctionnement de l'oligarchie au pouvoir ». Mais tout de même, depuis les beaux quartiers d'Auteuil-Neuilly-Passy, la place tenue par l'immobilier et les privilèges est particulièrement édifiante : « Le label de la défense des paysages urbains et de l'environnement a beau jeu de légitimer une lutte qui vise en réalité la dimension sociale du projet. »

Le projet en question, ce sont des logements sociaux comme ceux de SANAA ou de Portzamparc dans le XVIe arrondissement. Non aux HLM mais oui à la Fondation Vuitton de Frank Gehry à Neuilly ! Immanquablement parsemées de conflits d'intérêt, ces tribulations – propres au département des Hauts-de-Seine en général et à Neuilly, Levallois-Perret et Courbevoie en particulier – ne sont presque rien comparées à la « raison d'État » et à l'« intérêt national » autrefois mobilisés pour justifier les offensives de l'Epad contre Nanterre ou les lucratives perspectives de l'aménagement « concerté » du Grand Paris de Christian Blanc. Dans les deux cas, on imagine toutes les retombées pour certains promoteurs et investisseurs figurant parmi les invités du Fouquet's. Alors oui, manifestement à charge, ce livre nous interpelle !

 

Entretien avec Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

DA : Quelles sont les caractéristiques de ce que vous appelez les « ghettos du Gotha » ?

Michel Pinçon/Monique Pinçon-Charlot : Les seuls « ghettos » qui existent en France sont des ghettos dorés, qui sont choisis et non subis. Le meilleur exemple en est la villa Montmorency dans le XVIe arrondissement de Paris. C'est là que vivent Carla Bruni-Sarkozy et bon nombre des invités de la fameuse « nuit du Fouquet's », le 6 mai 2007 : Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré, des représentants de la famille Bouygues, mais aussi Dominique Desseigne, président des casinos du groupe Lucien Barrière et propriétaire du Fouquet's. Dominique Desseigne avait d'ailleurs fait de son hôtel particulier le QG de campagne du futur président. Ce ghetto est donc emblématique de ce que nous appelons un « lotissement oligarchique ».

Cela peut également concerner toute une ville, comme celle de Neuilly, où l'Union du mouvement populaire (UMP) a tout de même obtenu 83,3 % lors des dernières élections régionales ! Autour d'un tel consensus « populaire », les grandes familles y cultivent les réseaux sociaux et y cumulent toutes sortes de richesses – qu'elles soient économiques ou culturelles. Les barrières n'y sont donc pas tant matérielles que symboliques.

 

DA : Comment ces barrières fragmentent-elles notre espace quotidien ?

MP/MPC : Ce qu'à la suite de Pierre Bourdieu nous appelons « violence symbolique » est essentiel pour comprendre le processus de ghettoïsation et de formation des enclaves du luxe et de la culture. Bourdieu a apporté au marxisme cette dimension symbolique. Ce n'est pas parce que vous êtes exploité que vous deviendrez révolutionnaire ! Or, dans le cas du Gotha, cette violence culpabilise le quidam et lui rend dérangeante l'entrée dans ses « sanctuaires ».

Lors d'une enquête, une jeune mariée de province, passionnée par le travail de Christian Dior, s'est catégoriquement refusée à pénétrer dans la boutique du grand couturier, désormais marque du groupe LVMH ! La violence symbolique y était trop forte : le cérémonial induit par des vendeurs en surnombre renvoie par exemple à une image intériorisée de la place que l'on a dans la société, des privilèges auxquels nous avons droit… ou non ! C'est d'ailleurs l'explication que nous nous donnons du succès inattendu (60 000 exemplaires) de notre livre Le Président des riches : les gens y trouvent des mots qui leur font du bien par rapport à ce qui les opprime !

 

DA : Mais les rapprochements entre le « monde de l'art » et les univers du luxe, de la mode et du pouvoir ne transforment-ils pas justement l'espace social et l'image de la culture ?

MP/MPC : Oui, tout ce qui faisait le service public est de plus en plus menacé par la mainmise du secteur privé. Dès l'élection de Nicolas Sarkozy, nous avons compris que le néolibéralisme allait s'en prendre au dernier collectif relativement protecteur : l'État. Lorsque ses services parviennent à ne pas être totalement ou partiellement privatisés, ils sont désormais managés comme dans le privé. La concession octroyée à Bouygues pour l'exploitation du nouveau ministère de la Défense à Balard en est un exemple inouï. Idem pour celle du même ministère qui a failli revenir au groupe Allard pour l'ancien hôtel de la Marine, place de la Concorde.

Tout comme une imposition fiscale avantageuse sur les œuvres d'art, il en va peu ou prou de même pour la captation de la culture par le biais de fondations ou du mécénat par des entreprises ou de grandes fortunes. Or depuis l'après-guerre, la culture restait accessible aux classes moyennes et aux plus démunis. Aujourd'hui, la classe dominante récupère de manière symbolique, économique et matérielle ce qu'on appelle la culture savante dont la mode, le luxe – et plus récemment l'art contemporain – sont des discriminants.

Simultanément, des institutions « publiques » classiques ou branchées, comme le Grand Palais, le palais de Tokyo ou le Centre Pompidou, sont louées le temps d'événements « privés » tels une vente aux enchères, une foire d'art contemporain, le lancement d'un produit, un vernissage exclusif ou un défilé de mode. Les Parisiens s'y sont habitués, mais notons que cela n'existait pas avec la même force auparavant !

Un travail du même ordre est d'ailleurs également à l'œuvre dans l'infortune du budget de la Culture et du Patrimoine dans les subsides publics. Avec fatalisme, on nous dit cette érosion du budget inéluctable ; mais elle est en réalité délibérément assumée pour justifier un « soutien » privé très profitable en termes d'image ou de spéculation ! Donc oui, il y a bien une inflexion d'une certaine image promue de la culture et de son accessibilité, sur nos écrans comme dans l'espace social !

 

DA : Alors que les riches s'enrichissent et que les pauvres s'appauvrissent, la surenchère de luxe dans des lieux d'exception récents traduit-elle la mondialisation de nouvelles fortunes ou bien ne fait-elle que s'ajouter à la stabilité d'ancrages locaux et de rites immuables ?

MP/MPC : Il est indéniable que la mondialisation a généré de nouveaux riches, en Chine, en Inde ou au Brésil. Plutôt que de les remplacer, ces derniers viennent s'ajouter au cosmopolitisme et aux transhumances des grandes fortunes qui leur préexistaient. C'est d'ailleurs l'une des forces des dominants : ils sont toujours dans le cumul et dans la transmission, à la fois ici et ailleurs, hier et demain.

Face à cela, les enclaves locales se maintiennent. Mais elles ne sont pas situées n'importe où : jamais vous n'aurez un palace ou une fondation d'art dans le 9-3, même sur le parvis de la basilique de Saint-Denis ! Le siège de L'Humanité d'Oscar Niemeyer peut bien y être implanté, l'idée de Roland Castro de voir en banlieue les ministères de notre République n'est qu'une utopie ! Le Royal Monceau de Philippe Starck n'est que l'adaptation contemporaine de quelque chose de plus ancien qui s'inscrit dans des rapports de classe et de domination. En fait, pour que les positions dominantes et les privilèges ne changent pas de mains, il faut que tout se reproduise dans un éternel recommencement. « Il faut que tout change pour que rien ne change », déclare Burt Lancaster dans l'adaptation du Guépard par Visconti : c'est exactement cela !

 

DA : Dans votre livre, vous suggérez un décentrement du pouvoir dans la capitale autour d'« un Grand Paris dont la Défense serait la capitale ». Les pratiques constatées dans l'Ouest parisien ressemblent-elles à la culture discrétionnaire de l'administration fiscale lors de vos enquêtes sur les grandes fortunes ?

MP/MPC : Nous avons eu autant de mal à écrire le chapitre sur le Grand Paris que d'obtenir du Trésor public des informations sur l'ISF et le bouclier fiscal ! Avec un art rhétorique de l'oxymore ou du jargon technocratique, non seulement tout est fait pour que les citoyens ne s'y retrouvent pas, mais l'État tend de plus en plus à disparaître au bénéfice d'une finance faisant des tours oligarchiques du CAC 40 à la Défense sa seule « capitale » ! La pression foncière exercée par l'Epad sur la municipalité communiste de Nanterre et sur les autres villes situées le long de l'axe historique est énorme. On pourrait même dire : inversement proportionnelle à l'obligation faite à Neuilly de conformer son parc social (3 %) au seuil des 20 % imposés par la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain), pourtant applicable depuis dix ans !

Propos recueillis par Boris Veblen

 

> Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le Président des riches. Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, La Découverte-Zones, 2010, 222 pages, 14 euros.

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