Lieux d'affluence, lieux publics...

Rédigé par Françoise MOIROUX
Publié le 10/09/2011

Gares et pôles d'échanges du Mans (octobre 2009). Architectes: J.-M Duthilleuil, F. Bonnefille, E. Tricaud

Dossier réalisé par Françoise MOIROUX
Dossier publié dans le d'A n°202

Désertés par la pensée urbanistique, les lieux les plus massivement fréquentés ne sont pas au centre des politiques d'espaces publics. Théâtres d'usages particulièrement denses, ils échappent à la ville, bien qu'ils en soient les nouvelles portes. À leur médiocre qualité spatiale, s'ajoutent une gouvernance et une gestion souvent déficientes et trop rarement innovantes. 

La pensée de l'espace public est aujourd'hui autant dominée par la question de la place de la voiture que par celle de la présence de la nature en ville. L'aménagement de plates-formes de tramways, d'emprises dévolues au vélo en libre-service et de berges fluviales rendues aux piétons marque le paysage urbain contemporain. Alors que le jardin tente de gagner de plus vastes territoires, dont ceux de l'agriculture urbaine et des zones humides, la ville se vante d'être fertile. Mais qu'en est-il de sa fertilité culturelle ? À en croire le peu d'attention portée aux usages quotidiens dans les lieux foulés et habités, ne serait-ce que furtivement, par le plus grand nombre, elle paraît reléguée au second plan. Quel sens peut avoir cependant la redécouverte du rôle de la nature en ville, si elle détourne d'une réflexion plus vaste sur la qualité du cadre de vie ?


UNE CONCEPTION RÉVOLUE ?

Confronté à de nouveaux défis, l'espace public du XXIe siècle s'inscrit encore trop souvent dans une logique d'embellissement ou de décor des siècles précédents. De réseaux viaires (rues, places et boulevards) en espaces verts (squares, parcs et jardins), l'aménagement de l'espace public se focalise sur le domaine public des collectivités locales. Fondées sur la propriété juridique plutôt que sur l'intensité des pratiques et des usages, les politiques d'espace public excluent de leur champ la plupart des lieux de très grande affluence.

La réflexion urbanistique déserte paradoxalement les lieux publics les plus massivement fréquentés : aéroports, gares, réseaux de transport souterrains, parkings, quartiers d'affaires, centres commerciaux, fleurons culturels ou touristiques, quartiers ou sites universitaires, lieux de foire, d'expositions ou de congrès, grands stades, nouveaux territoires de la logistique urbaine… Tous ces lieux d'affluence ont pour dénominateur commun leur statut de portes d'entrée de la ville ou de la métropole. Désormais reliées aux portails virtuels de l'information et de la communication, les portes de nos villes ne sont plus en effet celles qui jadis perçaient leurs anciens remparts. Il faut bien reconnaître cependant que ces nouvelles portes contemporaines, pour nombre d'entre elles, n'honorent guère leur fonction d'hospitalité. Elles n'en jouent pas moins un rôle crucial dans l'appropriation et la perception de la ville.


LE TOUR DU PROPRIÉTAIRE

En explorant la typologie des lieux d'affluence, on découvre que la plupart d'entre eux appartiennent à des structures publiques ou sont gérés par celles-ci, même s'ils échappent au domaine public des collectivités territoriales. Parmi ces différentes structures, figurent essentiellement les établissements publics à caractère industriel et commercial et les sociétés d'économie mixte, attributaires de contrats de concession ou de délégations de service public. La gestion des lieux de transport collectif échappe ainsi aux collectivités, malgré leur très forte interaction avec la ville. De grands sites touristiques comme la tour Eiffel sont exploités par des sociétés d'économie mixte, quitte à se voir soustraits de leur environnement urbain. On peut également citer le cas du quartier d'affaires de la Défense, dont l'espace public a appartenu à l'Établissement public d'aménagement de la Défense jusqu'à ce que les collectivités locales s'en emparent de nouveau. Certains grands parcs, notamment parisiens, peuvent eux aussi appartenir ou être gérés par d'autres structures publiques que les collectivités territoriales.

Or les prérogatives diverses qu'exercent ces différentes structures publiques ont tendance à aboutir à une privatisation de l'espace public à travers une gestion qui, à bien des égards, l'exclut de la ville. L'espace public des lieux d'affluence appartenant au privé – comme les centres commerciaux – se voit, quant à lui, quasi exclusivement appréhendé à l'aune de sa valeur marchande.

Ce rapide tour du propriétaire fait apparaître la grande ambivalence des lieux d'affluence. Si leur propriété ou leur gestion majoritairement publique leur confère le statut d'espace public en droit, ils sont rarement conçus comme tels dans le traitement des usages et dans leur rapport à la ville.


LA CONDITION URBAINE EST-ELLE VRAIMENT SI ENVIABLE ?

L'Île-de-France offre des exemples paroxystiques d'absence d'urbanité et d'aménité dont souffrent de trop nombreux lieux d'affluence. La conception des lieux de très grande affluence paraît uniquement être déterminée par la gestion des flux selon les critères sécuritaires et marchands. Cette pauvreté s'illustre en premier lieu dans un aménagement et un design fort peu inspirés par la qualité et le confort des usages, contrairement à ce que l'on peut observer dans la plupart des pays nord-européens. Les ambiances et les univers traversés peuvent même paraître dissuasifs. La phobie sécuritaire et les dispositifs anti-attentats de l'après-11 Septembre 2001 concourent à la dégradation de l'espace, sans pour autant procurer un réel sentiment de sécurité.

À l'empilement des contraintes réglementaires s'ajoute la standardisation de l'offre des fournisseurs de matériaux et de mobilier. Dans ces lieux de foule, l'enjeu est évidemment de concilier quantité et qualité.

À l'heure de l'irrésistible montée en puissance des populismes, la pensée urbanistique aurait sans doute tort de continuer à déserter des lieux aussi massivement fréquentés. Tous ont en effet vocation à jouer un rôle très substantiel dans l'amélioration de la condition urbaine, dès lors qu'on les qualifie et qu'on signifie leur appartenance à la ville.


DES ESPACES À GÉRER, MAIS SURTOUT À PENSER

S'il est urgent de remédier à l'indigence d'aménagement de certains lieux d'affluence, la conception de l'espace public ne se limite pas pour autant à son aménagement. L'exemple des grands parcs parisiens permet de pousser cette démonstration jusqu'au bout. Le manque d'invention et d'audace qui bride l'avidité d'espaces verts des citadins est patent. Rares sont les lieux d'affluence faisant l'objet d'un projet d'espace public réellement défini et conçu autour de l'offre de service aux usagers. À cet égard, le pari du nouvel établissement public Defacto, désormais en charge de la gestion de l'espace public de la Défense, fait figure d'exception. Mais dans de nombreux cas, l'ambition et l'innovation font défaut à la programmation et l'indigence des espaces reflète l'absence de gouvernance partagée ou de gestion intégrée.

Comment qualifier les usages contemporains ou même les réinventer sans même les penser en amont ? Quel espace mais aussi quelle offre de service proposer à l'heure d'une mobilité accrue et de l'invasion du numérique ? À travers quels services répondre à la nécessité d'une plus grande cohésion spatiale et temporelle ? La montée en puissance de « la ville de l'espace public » depuis les années 1990 a octroyé à l'espace public un rôle majeur d'agent de composition urbaine. Mais pour que celui d'agent d'intensité urbaine puisse lui aussi être reconnu, ne faudrait-il pas révolutionner notre conception de l'espace public ?

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