Loger le pauvre, l’immigré, le demandeur d’asile - II. Au-delà des normes ? - À Paris, les « Grands Voisins », un laboratoire urbain et solidaire

Rédigé par Laureline GUILPAIN
Publié le 10/02/2017

Le projet des Grands Voisins propose un intermède poétique avant la transformation du site.

Dossier réalisé par Laureline GUILPAIN
Dossier publié dans le d'A n°251

Aller plus loin dans le dispositif établi de l’hébergement d’urgence ? C’est ce que propose le projet des Grands Voisins, qui construit depuis 2015 un « laboratoire urbain solidaire » d’accueil, de travail et de rencontre dans le 14e arrondissement de Paris.

Site historique de Paris, l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul – et sa discrète emprise de 3,4 hectares avenue Denfert-Rochereau – est aujourd’hui en attente de sa transformation en écoquartier, après avoir été progressivement vidé de ses fonctions depuis 2010. Il peut cependant difficilement être qualifié de site vacant : ses quinze bâtiments ainsi que ses 20 000 m2 d’espace ouvert font actuellement l’objet d’une occupation temporaire autorisée, nommée « les Grands Voisins ». Celle-ci intègre hébergement d’urgence, espaces de travail à loyer modéré pour associations, ateliers d’artiste, petites entreprises et lieux ouverts au public (café-restaurant, boutiques, jardins). Une communauté temporaire de plus de 600 personnes qui vit et travaille quotidiennement sur le site en attendant le chantier qui doit débuter en janvier 2018.

 

Le plus grand centre d’accueil d’urgence d’Europe

Partenaire privilégié du propriétaire du site – l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) – dans la gestion de l’accueil des personnes sans-abri au sein des structures hospitalières, l’association de lutte contre l’exclusion et de réinsertion Aurore est présente au sein de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul depuis 2011. De trente places d’hébergements installées dans le premier bâtiment vide, l’association va progressivement ouvrir un centre d’hébergement d’urgence (CHU), trois centres d’hébergement et de stabilisation (CHS) et un centre d’hébergement avec démarche d’insertion, comptabilisant aujourd’hui 350 personnes hébergées sur le site. Elle devient par ailleurs le gestionnaire temporaire officiel de l’ensemble du site, suite à la signature en octobre 2014 d’une autorisation d’occupation temporaire (AOT) avec la Mairie de Paris, futur propriétaire, et l’AP-HP, engageant le paiement d’un loyer annuel de 2 millions d’euros au propriétaire et le départ de l’ensemble des occupants avant le début du chantier.

Sur les 20 000 m2 habitables occupés fin 2016, 12 000 m2 sont dédiés à l’hébergement d’urgence avec accueil inconditionnel (c’est-à-dire sans tenir compte du statut administratif de la personne), un regroupement inédit au cœur de Paris et pour l’association, qui concentre pour la première fois plusieurs centres au même endroit.

Les typologies d’hébergement répondent aux standards de l’urgence : les résidents sont adressés à Aurore par le biais du Système intégré d’accueil et d’orientation urgences de Paris (SIAO UP) et orientés dans le centre adéquat en fonction de leur niveau de vulnérabilité. Ce dernier est déterminé par l’âge, le temps passé dans la rue, le temps d’attente d’un hébergement, ou le fait d’être une femme.

Du logement partagé avec un éducateur à la colocation à deux ou trois en autonomie quasiment complète, notamment pour l’achat et la confection des repas, en passant par la chambre partagée avec repas servi dans la salle à manger commune, chaque structure développe une offre d’hébergement variant d’un mois à deux ans en fonction du public visé : hommes seuls de plus de 55 ans dans le centre Pierre-Petit, jeunes majeurs de 18 à 30 ans à Albert-1er, jeunes étrangers isolés dans le centre Pangea, femmes dans une dynamique d’insertion professionnelle à la maison Cœur de Femme… Pas de familles cependant, celles-ci restant une problématique complexe de l’hébergement d’urgence et étant généralement orientées vers les hôtels sociaux.

Outre les centres gérés par Aurore, l’ancienne maternité, dite bâtiment « Pinard », sert de relogement provisoire pour deux foyers de travailleurs migrants situés dans les 13e et 19e arrondissements, qui sont pour le moment réhabilités et transformés en « résidences sociales » avec appartements individuels et autonomes. Les résidences ainsi que leur substitut temporaire sont gérés par l’association Coallia, autre acteur important du dispositif institutionnel d’urgence en France. Avant d’accueillir ses 250 résidents officiels, des hommes majoritairement d’origine malienne, l’association a dû effectuer d’importants travaux de remise en état, pour un montant de 1,3 million d’euros, afin de donner l’accès à des chambres collectives avec cuisines partagées par niveaux.

Car redonner un nouvel usage, même provisoirement, à des bâtiments abandonnés depuis plusieurs années n’est pas sans conséquences financières : des travaux d’aménagement et de remise aux normes minimales sont nécessaires pour assurer un accueil dans des conditions dignes et salubres. Une adaptation matérielle à laquelle on peut ajouter une appropriation des travailleurs sociaux dans leur travail quotidien de l’ancienne fonction hospitalière du lieu, n’étant pas de nature à rassurer ou apaiser certains résidents.

 

Reprendre place dans la société

La particularité du projet est d’utiliser l’ensemble du site dans ses composantes spatiales, humaines et économiques, comme un outil de réinsertion et de solidarité, via le projet des Grands Voisins. Et ainsi d’aller plus loin dans le dispositif d’hébergement d’urgence et son accompagnement médical et social, vers la démonstration, certes provisoire, d’une possible mixité d’usages et d’usagers, où l’on n’est plus « hébergé dans… » ou « travailleur à… », mais tout simplement voisins.

Aurore, qui a déjà mené une expérimentation provisoire de programmation « hébergement d’urgence + lieu public » dans un ancien couvent du XIXe siècle situé près de la place de Clichy, souhaite avec Saint-Vincent-de-Paul construire de « vraies interactions » entre les différents habitants, là où le projet précédent s’était contenté d’une simple cohabitation. Elle s’adjoint pour cela les compétences de deux autres associations : Plateau Urbain, opérateur de projets de location du patrimoine immobilier vacant ou obsolète, pour s’occuper de la gestion locative auprès des 130 structures présentes sur le site, et Yes We Camp, structure marseillaise concevant des équipements temporaires partagés, pour l’aménagement des espaces ouverts au public et l’animation du site. La venue de ces derniers est d’ailleurs fortement encouragée par la mairie du 14e arrondissement, qui souhaite anticiper l’intégration du site comme nouveau quartier de ville et rassurer les riverains sur la présence, même temporaire, de ces nombreux résidents précaires.

Menant un travail de coécriture du projet et de coordination, les trois structures s’attellent depuis 2015 à une activation progressive du site et de ses capacités à créer du lien, entre les différents habitants du site, entre les habitants et le site, et enfin entre les habitants et l’extérieur du site. Des interfaces formelles ou informelles, qui utilisent le site comme un support d’activités et d’interactions en dehors des espaces dédiés à l’habitat ou au travail.

Via la participation à une activité organisée en extérieur, la réalisation de quelques heures salariées pour entretenir les espaces verts, la constitution d’un projet professionnel ou tout simplement le droit d’exister dans cette communauté temporaire, une partie des résidents reprennent peu à peu pied dans leur vie et dans une société dont ils ont été auparavant exclus.

On évoquera ainsi le Troc Shop, qui permet aux voisins, notamment ceux sans papiers qui ne peuvent légalement travailler, de troquer leur temps contre des vêtements ou un café à la Lingerie, le café-restaurant du site ouvert au public. On mentionnera par ailleurs la Conciergerie solidaire, qui permet aux hébergés de réaliser une à seize heures hebdomadaires de travaux rémunérés sur le site, ou enfin la Maison des médecins, ancienne salle de garde de l’hôpital qui, suite à un travail collectif de programmation associant résidents des centres d’accueil et associations du site, a été transformé en lieu de vie dédié aux résidents. Elle accueille ainsi espace de pause, activités animées par les voisins pour les voisins, cours de français, équipements professionnels, salle informatique et cuisine à disposition.

De multiples associations d’insertion et d’accompagnement présentes sur le site proposent des offres de services et d’emplois, et rendent possible la vente de productions locales aux voisins et aux visiteurs du site, les coups de main pour décorer une chambre, ou simplement les interactions du quotidien de cette joyeuse communauté dans l’espace extérieur du site. Une véritable économie collaborative, qui s’appuie sur un site occupé de la taille d’un quartier. Mais, par sa situation urbaine à l’écart de la ville et de ses flux, elle permet une échelle de sociabilité intermédiaire, laissant une possibilité pour chacun de trouver sa place dans la microsociété des voisins.

Le projet des Grands Voisins, s’il reste expérimental et demande une énergie d’ajustement et d’invention permanente de la part de ses gestionnaires temporaires, démontre que la ville peut réellement être inclusive si l’on choisit de créer et de participer à un projet commun.

Présent pendant encore au moins une année, l’ensemble des voisins et des aménagements présents sur le site devront quitter les lieux pour laisser place au chantier. Si les concepteurs du quartier durable, l’agence Anyoji-Beltrando, ont eu de nombreux échanges avec les acteurs du quartier temporaire, on peut néanmoins s’interroger sur ce qu’il restera des Grands Voisins une fois l’écoquartier réalisé. On étant certain toutefois que cela ne sera ni un toit pour les plus démunis, ni l’invention quotidienne d’une ville plus solidaire et plus bienveillante.

 

fiche technique projet

 

[ Coordination : association Aurore, Yes We Camp, Plateau Urbain

Surface : 3,4 ha

Calendrier : fin 2014 – début 2018 ]


Lisez la suite de cet article dans : N° 251 - Mars 2017

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