Louis Stettner, Paris-New York aller/retour

Rédigé par . D'ARCHITECTURES
Publié le 02/05/2005

Stettner

Article paru dans d'A n°146


d'A : Comment êtes-vous venu à la photo ?

Louis Stettner : Par accident. Adolescent, je suis tombé sur un article expliquant qu'on pouvait non seulement enregistrer la réalité avec un appareil photo mais aussi s'exprimer, ce qui est une forme d'art. Ça m'a fasciné. Je me suis ensuite formé sur le tas, notamment par un stage à la Photo League (une association de photographes), où l'on m'a initié aux notions de base. J'ai également beaucoup appris en fréquentant la Print Room du Metropolitan Museum de New York. À l'époque, une salle de « lecture » était à la disposition du public. Il suffisait de demander à voir des tirages originaux d'Atget, d'Ansel Adams ou de Strand pour qu'on vous les apporte. Mais il fallait être cravaté pour être servi ! À la fin des années 1930, j'ai adressé quelques-unes de mes photos à Alfred Stieglitz, qui m'a invité à venir le voir dans sa galerie. Il y exposait aussi bien des photos que de la peinture. Très peu de gens s'intéressaient au médium dans ces années-là. C'est chez lui que j'ai rencontré Paul Strand, qui m'a dit : « Tu n'as pas besoin de plus de dix très bonnes photos pour devenir photographe » ! Ça m'a vraiment beaucoup marqué.


d'A : Qu'est-ce qui vous a poussé à vous installer à Paris en 1947 ?

L.S. : Je m'y sentais chez moi. La grande différence entre les États-Unis et l'Europe, c'est qu'en Amérique le présent est dans le futur. Quant au passé, il doit être oublié. Sur le Vieux Continent, au contraire, le passé domine tout. Ce qui est très sécurisant. Sachant que j'allais en France, les membres de la Photo League m'ont demandé de rassembler le travail des photographes français les plus intéressants pour le présenter aux États-Unis. C'est comme ça que j'ai connu Izis, Willy Ronis, Robert Doisneau, Boubat et Brassaï. À l'époque, tous travaillaient pour la presse. C'était le seul moyen qu'ils avaient pour vivre de leur art. Personne n'achetait de photos dans ces années-là. Très vite, Boubat et moi sommes devenus amis. On sortait faire nos clichés ensemble avant de se les échanger. Cette camaraderie nous donnait la force de continuer. Une fois installé en France, j'ai commencé à travailler pour le plan Marshall. Je devais photographier des équipements miniers en Norvège. Et puis McCarthy a commencé à faire des siennes. Et comme il avait la Photo League dans le collimateur, ses sbires m'ont demandé d'en dénoncer les membres communistes. Ce que j'ai refusé de faire. J'ai perdu mon boulot.


d'A : Vous étiez plutôt très proche de Brassaï. Comment vous a-t-il montré la ville ?

L.S. : Brassaï m'avait pris sous son aile. Il était un maître pour moi. J'allais le voir une fois par semaine pour lui apporter mon travail, et il me montrait le sien en retour. Nous sortions ensuite nous promener dans les rues de Paris. Il aimait les quartiers et les lieux animés, comme les fêtes foraines. Il ne sortait pas pour autant avec l'idée de photographier quelque chose en particulier, il préférait prendre ce qu'il y avait à sa portée.


d'A : Comment avez-vous vu la ville évoluer ?

L.S. : Je m'y suis senti à l'aise parce que Paris est une ville conçue pour les hommes. L'architecture y est bien différente de celle de New York, plus étudiée, plus soignée, comme un musée à ciel ouvert. On a l'impression que chaque bâtiment a été largement réfléchi. Aux États-Unis, tout est plus spontané, plus inconscient. Certains quartiers parisiens n'ont pas changé, même si je trouve que la ville ressemble désormais à un décor de théâtre dont les gens sont complètement déconnectés. Saint-Ouen, où j'habite, me rappelle le Paris des années 1950. Pour mes photos, je vais désormais du côté de la gare Saint-Lazare ou sur les Grands Boulevards. C'est l'un des seuls endroits où j'ai encore l'impression d'être dans le vrai Paris. En revanche, il m'est impossible de travailler à Saint-Germain-des-Prés alors qu'à mon arrivée, c'était un endroit où je me rendais très régulièrement.


d'A : Vous photographiez autant Paris que New York. Qu'est-ce qui différencie ces deux villes ?

L.S. : New York tend aujourd'hui à ressembler à Disneyland. À Time Square, par exemple, le consumérisme a pris le dessus. Les gens n'achètent pas seulement un tee-shirt, ils sont divertis. L'architecture y évolue bien plus vite qu'ici. Au point où la silhouette de la ville n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était. Mais je dirais que l'inattendu est plus à même d'arriver à New York qu'à Paris. Tout y est plus volcanique. La pression sur les individus semble aussi plus forte. J'aborde les deux villes de la même manière, en photographiant ce qui me touche, qu'il s'agisse d'un immeuble, d'une personne ou d'une nature morte. Mes photos interprètent le monde sans aucune idée préconçue, et cela ne m'intéresse pas de les réduire à leur seul aspect documentaire. Je dis toujours à mes étudiants qu'ils doivent avant tout exprimer leur vision du monde à travers leurs clichés. Qu'est-ce qui fait une photo ? La perspective, la matière, la composition et les détails. Autant de choses que nous autres, photographes, sommes en mesure de contrôler. Ce qui fait plutôt la différence, c'est notre capacité à transmettre notre propre vision des choses… et de la vie. n Propos recueillis par Yasmine Youssi


Louis Stettner est représenté en Europe par la galerie Esther Woerdehoff, 36, rue Falguière, 75015 Paris. (tél : 01 43 21 44 83) www.ewgalerie.com

À lire : l « Louis Stettner », éd. CNP, coll. Photopoche, 10 e. l « Sous le ciel de Paris », éd. Parigramme, 20 e. l « Wisdom Cries out in the Streets », éd. Flammarion/Père Castor, 43 e. Chrysler building à NYC : « Il y a huit teintes différentes de rouge dans cette image, réalisée il y a deux ou trois ans. Il me serait impossible de la refaire parce que la lumière ne sera jamais la même. Il y règne une cacophonie et un désordre typiquement new-yorkais. D'ailleurs, on ne voit que très peu de choses. »

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