Luxe et charité : la rénovation du pauvre

Rédigé par Jean-Claude GARCIAS
Publié le 12/12/2016

Article paru dans le d'A n°250

Hasard du calendrier ou derniers feux de la mondialisation heureuse, deux groupes de luxe ont inauguré simultanément deux rénovations de prestige. Kering et sa maison de couture Balenciaga ont ouvert exceptionnellement leur siège dans l’ancien hôpital Laënnec à Paris pour les Journées du patrimoine, tandis que le groupe DFS (Duty Free Shoppers) inaugurait à Venise la « T Galleria » du Fondaco dei Tedeschi. Cette ancienne auberge des marchands allemands, transformée en poste centrale sous le fascisme, a été relookée par Rem Koolhaas (et d’autres) en temple de la consommation « de luxe » instantanée. La clientèle visée semble être celle des grandi navi de dix étages qui font escale quelques heures dans la lagune.

À Paris et Venise comme ailleurs, le commerce de luxe fonctionne au paradoxe : réclame effrénée pour un logo, un designer et des marchandises voués par nature à l’obsolescence ; recherche contradictoire de la distinction et du marché de masse, entre boudoir et souk ; renouvellement perpétuel des locaux et opacité de leurs conditions de production. D’où l’intérêt relatif de la critique pour la typologie fugace des lieux de la mode. Pourquoi parler « boutique », quand les fashionistas elles-mêmes s’épuisent à suivre le jeu de chaises musicales des flagships ? Ou que les analystes financiers, pourtant réputés plus sérieux, s’empêtrent dans le maquis des OPA hostiles, dividendes en nature ou « equity swaps à dénouement monétaire » qui opposent Hermès, Kering (ci-devant PPR) ou LVMH ?

Mais lorsque la frivolité et le lucre s’incrustent dans un bâtiment public plus ou moins classé dans un quartier historique, il n’est pas impossible d’en tirer quelques leçons architecturales et urbaines. Dans le cas français du 40, rue de Sèvres, plus proche et plus simple (?) à démêler que les embrouilles vénitiennes de « l’entrepôt des Allemands », la saga de la rénovation s’explique par la taille de l’opération (17 000 m2) et le flou du montage (prise à bail en l’état futur d’achèvement). D’où sans doute le trop-plein d’acteurs : état bradeur, promoteur et sous-promoteurs, évêché, industriel-mécène et communicants divers, associations de défense et riverains maîtres-chanteurs, mairies centrale et d’arrondissement, architectes, paysagistes et décorateurs de tout poil, entreprises abusives et chefs de chantier déchaînés1. De quoi engendrer une série de contradictions, de recours et de faillites qui ont retardé l’opération de quinze ans. Le problème est que ce retard n’a pas entraîné la bonification du projet. Il en a au contraire ossifié les composantes, en les alignant sur une moyenne de la rénovation à-la-française, qui traite de façon similaire la fermette et le couvent.


Le quartier du sabre et du goupillon

L’opération « Laënnec », ou « Paris 7 Rive Gauche », est enchâssée dans un enclos de 10 hectares qui a peu changé depuis saint Vincent de Paul, et qui conserve rue de Babylone un des plus beaux murs de couvent de Paris. Elle comporte un ensemble immobilier de luxe à l’angle des rues Vaneau et de Sèvres, dont il y a peu à dire sinon que ses 25 000 euros le mètre carré font jaser les voisins ; une extension du jardin public rue de Babylone par le biais d’une convention avec la Ville ; et une transformation de l’hôpital en bureaux rue de Sèvres dont il y a beaucoup à dire ; le tout sur un socle un peu mystérieux de parkings et salles hypostyles2. La rénovation s’inscrit dans un contexte séculaire, le passage d’un faubourg « charitable » de la contre-réforme à une nébuleuse de plus en plus « fashionable », internationale et bourgeoise : des incurables et scrofuleux aux top models et fashion victims. Avec la grande caserne de la rue de Babylone et les cinq communautés religieuses de la rue de Sèvres, dont l’une abrite le corps embaumé de saint Vincent de Paul, sans oublier la chapelle de la Médaille-miraculeuse rue du Bac, le quartier est longtemps resté un bastion du sabre et du goupillon. Il en a gardé quelque chose, même après la vente de l’hôpital à Allianz Real Estate en 2000 : les controverses sur la « désacralisation » de la chapelle et de ses monuments funéraires qui ont longtemps bloqué le projet, renvoyaient certes à la piété filiale des héritiers La Rochefoucauld et Turgot, mais aussi à l’origine tridentine des Filles de la Charité et au militantisme traditionaliste d’un desservant3.

La laïcisation de ce chapelet d'hospices et de couvents sur la route de Sèvres et Versailles a été entamée au début du XIXe siècle par le transfert des « incurables » hommes aux Récollets, puis des femmes à Ivry-sur-Seine. L’hospice des années 1630 devient hôpital Laënnec en 1878, et le restera jusqu’en 2004. La modernisation commerciale du quartier est entamée par les Boucicaut, dont le premier Bon Marché remplace la maison de retraite des « Petits Ménages ». Viennent ensuite la construction de l’hôtel Lutetia et de sa piscine, devenue flagship Hermès, et l’extension du Bon Marché, devenu depuis la Grande Épicerie ; puis la construction à la place du couvent des Jésuites du 35, rue de Sèvres (dont l’atelier de Le Corbusier) d’un immeuble parmi les plus disgracieux de la rive gauche. C’est pourtant là que s’installent coiffeur à la mode et boutique branchée de prêt à porter, qui font du lobbying auprès de la Ville pour rebaptiser leur tronçon de la rue de Sèvres « rue du Faubourg-Saint-Germain » sur le modèle « Saint-Honoré », mais sans succès. En l’état actuel du rapport de forces, la rue de Sèvres dessert les bastions de trois acteurs du luxe : la famille Hermès dans sa piscine, Bernard Arnault au Bon Marché, François-Henri Pinault à Laënnec, les deux derniers étant voisins de parcelle. On frémit à l’idée que leurs collaborateurs pourraient s’espionner ou se débaucher de part et d’autre du mitoyen : Clochemerle au noble faubourg…


Remplissage et curetage

Les transformations du quartier se sont faites par densification à l’alignement, sur un gabarit haussmannien ou post-haussmannien. Les restaurateurs de l’hôpital Laënnec ont fait le choix exactement inverse. Probablement fascinés par un état antérieur du bâtiment (le plan Turgot, une veduta de la Restauration ?), ils ont tout bonnement décidé de le restituer. Après avoir bourré les franges de l’îlot et étouffé la fontaine du Fellah avec 200 logements de luxe, ils ont paradoxalement dé-densifié le centre par curetage, supprimant sans complexe les ajouts hospitaliers des XVIIIe et XIXe siècles. Les architectes tâcherons de la IIIe République n’avaient pas craint de remplir les interstices de la composition baroque par des pastiches du premier Versailles : grands toits d’ardoise, façades de brique et chaînages de pierre (probablement réalisés en ciment). Les architectes et paysagistes intellectuels d’Allianz et Kering ont éradiqué toutes ces extensions – probablement des milliers de mètres carrés – et les ont remplacées par des jardins intérieurs « à la française » et un vaste espace « vert » à l’emplacement de l’ancien potager. Comme Alexander Pope le soutenait déjà en 1709, « un peu de connaissance est chose dangereuse »… Accessible par deux portes volontairement dérobées, le cœur d’îlot est aujourd’hui un écrin vide, hors d’échelle avec le bijou qu’il est supposé contenir. Il est vrai que le jardin Catherine-Labouré n’attire guère que les bambins du 7e et leurs nounous du tiers-monde, les habitants des autres arrondissements ignorant même qu’il est public.

On retrouve rue de Sèvres ce souci de « mise en valeur » de l’architecture au mépris de l’urbanisme et de l’histoire. Naguère continue, la clôture de l’hospice a été percée sur la rue de Sèvres par des baies grillagées, qui permettent sans doute d’entrapercevoir les façades de la chapelle et des salles communes, mais accentuent le flottement de l’hospice dans l’espace urbain. On aura reconnu le principe viollet-le-ducien du dégagement des abords. Et comme « restaurer un édifice c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné », les architectes de Laënnec n’ont pas hésité à remplacer l’ardoise « hospitalière » et « parisienne » des toitures par des tuiles artificiellement vieillies de teinte différente, « pour donner un aspect plus patiné », et probablement plus rustique. De la même façon, les façades en enduit terne (et effectivement sale) ont reçu un crépi blond crémeux tout frais. Il vieillira sans doute, mais pour le moment l’effet d’ensemble est celui d’une rénovation de fermette du Sud-Ouest par un maçon local. Mais peut-être faudrait-il distinguer entre l’aile et les pavillons ouest, correctement restaurés avant la faillite des pierreux5, et l’aile est qui tangente la rue de Sèvres, entièrement reconstruite en béton sans intervention visible de l’ACMH : positionnement arbitraire des chiens-assis, angle vertigineux des accoyaux, souches de cheminées squelettiques. Quant à la découpe des briques (peintes) des trumeaux de façade, elle ferait honte à un stagiaire de CFA.

L’organisation intérieure reste floue. Les bâtiments devraient recevoir à terme 500 personnes : une majorité de bureaucrates et quelques VIP pour Kering, une poignée de créatifs pour Balenciaga, les dirigeants ayant déménagé à Londres pour raisons fiscales et familiales. La chapelle n’a pas été maltraitée, non plus que les anciennes salles communes, dont les voûtes de plus de 6 mètres ont été simplement ravalées. Elles en disent long sur les capacités stéréotomiques des maçons de l’époque Louis XIII. On regrettera pourtant le remplissage de l’espace extérieur entre les contreforts. Était-il vraiment nécessaire de créer des locaux de type technique pour gagner des « bureaux individuels semi-fermés » ? Ou de multiplier les passages couverts en charpente, plus proches des cabanes de jardin que de la grande architecture baroque qu’on prétend exalter ?


Un « Luxe audacieux » ?

Kering et Balenciaga se targuent d’avoir contribué « à la renaissance du lieu et à la réorientation de son usage ». François-Henri Pinault y voit « non seulement un sujet de fierté, mais un lieu d’échange et d’inspiration », « à l’image du groupe de Luxe (sic) que nous sommes, un groupe en mouvement qui incarne un Luxe (resic) audacieux, libre de ses choix ». On ne jugera pas de l’audace culturelle des marchandises Kering. Mais l’audace architecturale toute relative de ce siège social n’incite guère à dire « merci patron ! » au PDG.


1. Démolition « par erreur » de la sacristie classée monument historique.

2. Programme schématique : logements de luxe, 42-42, quater rue de Sèvres et 65-81 ter, rue Vaneau ; crèche et EPHAD, 71 bis, rue Vaneau ; sièges de Kering et Balenciaga, 40, rue de Sèvres ; extension du jardin Catherine-Labouré, 29, rue de Babylone. Liste des intervenants : Allianz Real Estate, maître d’ouvrage ; Altarea Cogedim, maître d’ouvrage délégué ; Kering et Balenciaga, preneurs ; Valode et Pistre, architectes ; Frédéric Druot, architecte ; Benjamin Mouton, ACMH cotraitant ; Pierre Yovanovitch, architecte-décorateur ; Philippe Raguin, paysagiste ; Philippe Thébaud, paysagiste ; Bouygues Rénovation Privée, entreprise ; Roc Villemain, sous-traitant pierreux.

3. L’abbé Ducaud-Bourget, aumônier de la chapelle Laënnec dans les années 1960, y réunissait des centaines de fidèles pour sa messe en latin. Expulsé en 1971, il a ensuite squatté Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

4. Voir Luc Benichou, 42 rue de Sèvres : les fantômes de l’hôpital Laennec, éditions Michel de Maule, Paris, mai 2016. Et Maxime Decommer, Corinne Gruissard et Yves Schwarzbach, préface de Paul Ardenne, Laënnec : histoire d’une reconversion, Archibooks, Paris, septembre 2016.

5. Le conflit entre Bouygues et Villemain a entraîné un surcoût de 15 millions d’euros.




Lisez la suite de cet article dans : N° 250 - Décembre 2016

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