Marie Bovo, le labyrinthe et la spirale

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/02/2011

Marie Bovo, © Galerie K.Mennour

Article paru dans d'A n°197

La photographie est pour l’artiste Marie Bovo bien plus qu’un outil : sa pratique est une expérience qui doit rendre tangibles le corps de la lumière,le matériel et l’immatériel. Munie d’une chambre grand format, elle explore les temps en spirale et les espaces labyrinthiques.

Une image d’un rivage prise à l’aube: trois surfaces correspondant au ciel, à la mer et au sol partagent le cadre en bandes horizontales de taille équivalente. La lumière est très soignée. Le long temps de pose a rendu la mer floue. La scène est désertée; la présence humaine sur cette plage, dont on apprendra plus tard qu’elle est urbaine, n’est évoquée qu’en négatif, par la trace des pas ou les déchets laissés sur le rivage. Détails triviaux, révélés par l’emploi d’une chambre 20x25, qui font basculer la photographie «du paysage à la nature morte, de la vanité», précise la photographe.

Autre scène, en ville: une image de la série «Cours intérieures» réalisée à Marseille entre 2006 et 2009 dans les parties communes d’un groupe d’immeubles haussmanniens qui ne reçurent jamais les populations aisées censées les occuper, mais des populations bien plus modestes. Les murs sont très dégradés, l’espace est strié de fils auxquels sont suspendus des vêtements de toutes sortes. Le parti pris de cadrage de la scène, selon un axe vertical partant du centre de la cour vers le ciel, évite le pittoresque attendu dans un tel contexte. «Quand j’ai rendu visite à une amie habitant dans une de ses cours, le premier réflexe fut de lever la tête vers le ciel, et j’ai reproduit ce geste pour construire la série. Dans tout mon travail, deux directions s’opposent: d’un côté, l’envol et de l’autre, la chute [NDLR: la chute est figurée dans la série «Babel-Louk» réalisée auCaire en 2006]. En renversant le regard, on provoque une série de basculements. Ce qui est en bas se retrouve en haut, ce qui est horizontal se retrouve vertical», explique Marie Bovo.

Comme dans certaines de ses autres séries, le temps tient une place importante dans l’image: «Chaque photo a été prise à une heure différente. Je souhaitais inscrire chaque image dans une durée liée au quotidien, et la journée me semblait constituer l’unité de temps la plus pertinente de ce point de vue.»


L’ARCHITECTURE CONTRE LA VIE ?

Au bout de ce tunnel formé par les cours, l’image du ciel coloré ou blanc devient plus abstraite, rappelant les tableaux d’un Rothko et des artistes travaillant sur les vibrations lumineuses pures. Entre les façades usées – assumant quasiment l’aspect d’un trompel’oeil – et l’art contemporain, Marie Bovo ne craint pas de superposer les références: «L’endroit est habité par des gens pauvres. Dans le cadre, le linge, qui est un élément de vie extrêmement intime et humble, apparaît comme en lévitation. Il acquiert une présence à part entière, comme dans les photographies spirites. L’autre élément important est le ciel. L’endroit d’où l’on perçoit une architecture est essentiel: que se passe-t-il, comme dans les fresques d’église, lorsque le ciel entre dans l’architecture?» Ses photographies multiplient les résonances au sacré. Le nom de la série «Grisailles», effectuée selon un protocole identique sous les porches du même groupe d’immeuble marseillais, est une référence directe aux peintures qui figurent sur les panneaux fermant les retables. Les teintes grises préservaient les fidèles des excès charnels des couleurs qui auraient pu perturber leur méditation de carême. Elles s’opposent aux explosions de couleur des cours auxquelles mènent ces porches, celles représentées dans «Cours intérieures». Si elles ne sont pas sans rappeler les cubes des églises brunelleschiennes, les images mettent en valeur toute une série de dégradations et d’empreintes venant altérer le décor en stuc des plafonds: passages de tubes de gaz, peintures écaillées, pose sauvage de néons, et même traces de ballons de foot laissées par les enfants sur les plafonds. Certains photographes comme Lewis Hine ont axé leur travail photographique sur la pauvreté. Pour Marie Bovo, le fait que les immeubles soient habités par des pauvres est important et ce travail revêtait dans un certain sens une forme d’urgence à témoigner d’un mode de vie menacé par les réhabilitations programmées, notamment dans le sillage du projet Euroméditerranée, dont le périmètre inclut ce groupe d’immeubles. Mais si Hines entendait dénoncer des situations d’habitat précaire, Marie Bovo voit dans le délabrement autant de signes de la puissance de la vie: «Le bâtiment évolue en fonction des besoins, les murs, le plafond, l’espace deviennent une sorte de membrane, un corps très vivant, cicatriciel. Dans ce contexte, la pauvreté m’apparaît comme une forme de résistance pasolinienne à l’espace bourgeois.» Ces images ne mettraient-elles pas en scène la lutte de la vie contre l’architecture? Celle-ci semblant désigner pour la photographe une forme finie et lisse, produit d’une classe dominante et donc totalitaire par essence. Voilà qui ne manquera pas d’interpeller les architectes…

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