Matthieu Gafsou, le goût des formes

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/09/2011

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Article paru dans d'A n°202

 « Il faut qu'une image soit belle », affirme ce jeune photographe suisse de trente ans, dont les sujets sont pourtant en bonne partie empreints de la banalité si bien diffusée sur le territoire des « entrevilles » génériques et contemporaines. Cette quête de beauté n'est pas superficielle : elle permet d'approcher l'essence des objets photographiés.

Matthieu Gafsou a eu une vie avant la photographie. Des études de littérature puis de philosophie, et un master d'esthétique ont précédé sa formation à la sérieuse et réputée École d'arts appliqués de Vevey, en Suisse, en même temps que des études de journalisme. Dans quelle mesure la métaphysique peut-elle influencer la vision ? Matthieu Gafsou affirme avoir choisi la photographie par amour du médium et de la marche. Une partie de ses travaux porte sur le paysage de montagne, un élément dont on connaît l'importance pour la constitution de l'identité helvétique. « La notion de paysage est complexe et multiple. Ce qui m'importe, ce n'est pas tant sa valeur muséale que le fait qu'il soit un objet d'expérience esthétique renfermant des données sociologiques, culturelles, géographiques, économiques, etc. Tout un ensemble de signes que l'on peut réunir dans la photographie. »

Sobrement intitulée Alpes, la série réalisée par Gafsou sur le paysage alpin confronte deux visions de la montagne : celle du tourisme de masse et celle des romantiques du XIXe siècle. « Ces deux mouvements sont finalement très liés, et l'on peut voir dans le touriste l'héritier du romantisme. Ce sont les romantiques qui ont inventé le paysage alpin, et c'est encore pour eux que l'on a fait construire des chalets, des trains. Il me paraissait intéressant que d'une expérience de la solitude de l'homme face à la nature, on soit arrivé à un phénomène de consumérisme et de fréquentation massive. »

Sur l'une des images, la surface d'un glacier est recouverte d'une bâche, sorte de pansement que l'on pose pour ralentir sa fonte, dans le but de protéger non pas le glacier mais la caverne que l'on y a creusée et qui constitue une attraction touristique importante. Dans la montagne montrée par Gafsou, le trivial côtoie la grandeur. « La soumission au réel est à la fois la force et la faiblesse de la photographie. Aussi esthétisante qu'elle puisse être, elle reste toujours informative. J'aime travailler entre les deux dimensions, ramener un travail du côté de la recherche artistique, formelle, tout en allant aux frontières de l'information. »


Une recherche esthétique

La force des images de Gafsou tient sans doute au fait qu'elles intègrent cette dimension informative, tout en se tenant à une distance respectueuse des messages qu'ellent portent et qui pourraient surinvestir le cadre, monopoliser le discours. Si les images de Gafsou relatent un état du monde ou d'un territoire, elles n'entendent pas être le véhicule exclusif d'une cause, comme le ferait par exemple une photographie de reportage produite comme témoignage, voire comme preuve : le constat de la dégradation des montagnes par le tourisme, la colonisation en Israël, un pays que le photographe a parcouru dans une sorte de quête identitaire, etc. La raison tient à l'importance de l'esthétique et au goût du photographe pour la forme.

En 2008, il a réalisé à la Chaux-de-Fonds une série sobrement intitulée... La Chaux-de-Fonds ! Même au-delà du cercle des architectes, nul Suisse n'ignore la particularité de cette cité industrielle de fond de vallée, patrie de Le Corbusier, célèbre pour l'enfant du pays et son plan en damier, héritage d'une reconstruction de la ville après le grand incendie de 1794. Une dimension historique dont Gafsou s'est volontairement détourné. « Je me suis détaché de l'histoire car je ne voulais pas aller dans une approche patrimoniale. Je me suis plutôt orienté vers les sujets a priori inintéressants, en espérant en tirer des images intéressantes. » Les images de la série ne sont pas pour autant un éloge de la banalité mais l'occasion d'une recherche formelle. « Je ne suis pas dans la pauvreté de l'image. J'utilise les villes et le territoire comme un terrain de jeux où produire des images visuellement fortes, et la Chaux-de-Fonds se prêtait bien à cette démarche. Elle possède une grande variété d'édifices, d'écritures architecturales qui, tout au moins en photo, sont intéressantes. »

Remise à l'honneur, la forme n'est pas gratuite ni superficielle : elle est une façon d'appréhender l'essence du sujet photographié. Cette même quête formelle a conduit le photographe à intervenir sur les images par le biais de la retouche numérique. Le travail a d'abord été mené sur des scènes de chantier. « La démarche est très formelle, je vais chercher les portes, les impasses, les fenêtres, et je modifie la scène sur Photoshop. C'est une manière de retrouver une poétique de l'espace dans des sujets un peu désespérants de l'architecture que l'on pratique au quotidien. J'aimais bien cette idée de prendre dans la réalité quelque chose qui puisse être matière à poésie. Toutes les images ne sont pas obligatoirement retouchées, je cultive aussi une forme d'ambiguïté qui permet de s'interroger sur la réalité d'une image. »

La beauté de la forme est la manière la plus directe d'appréhender le sujet photographié. Une technique déjà exposée dans l'Ancien Testament, de quoi démentir le slogan "Less aesthetic, more ethic" lancé par Fuksas pour la Biennale d'architecture de Venise en 2000. More aesthetic, more ethic?

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