Nouveaux réacs, vieux réacs et ignorants de toujours

Rédigé par Jean-Louis COHEN
Publié le 09/03/2016

Article paru dans le d'A n°242

Pourquoi tant de haine ? Le printemps dernier a résonné des chants d’un chœur inattendu, dénonçant presque à l’unisson les crimes de l’architecture moderne. Je me garderai de confondre les différents membres du chœur en faisant un amalgame trop facile, mais la concomitance de leurs partitions, pour fortuite qu’elle soit, est assez révélatrice à la fois de convergences troublantes et de méconnaissances partagées.

Architecte et historien, Jean-Louis Cohen est professeur à l’Institute of Fine Arts de New York University et professeur invité du Collège de France. Il a publié plus de trente ouvrages dont les plus récents sont : L'Architecture au XXe siècle en France ; modernité et continuité (Paris, 2014) ; Le Corbusier : an Atlas of Modern Landscapes (New York, 2013) ; L’Architecture au futur depuis 1889 (Londres, 2012) ; et Architecture en uniforme (Paris, 2011). 

Dans son brûlot Le Corbusier, un fascisme français, auquel la presse a fait un écho d’autant plus ample que son titre était provocant, le journaliste Xavier de Jarcy fait figurer en exergue à son propos un passage du pamphlet Les Erreurs monumentales, dans lequel l’écrivain, critique et poète Michel Ragon – auteur, ne l’oublions pas, d’une histoire de l’architecture moderne en trois volumes très datée – dénonce les périphéries de la France contemporaine : « Regardons l’architecture de notre temps, regardons ces villes nouvelles que nous appelons grands ensembles, avec leurs boîtes horizontales comme des wagons de chemin de fer hors d’usage et abandonnés dans une gare de triage désaffectée, avec ces boîtes verticales qui veulent ressembler à des tours et font songer à des miradors – l’image du camp de concentration vient immédiatement à l’esprit1. » L’image ferroviaire – utilisée parfois dans la littérature anglo-américaine –, qui compare les plansmasses des ensembles collectifs à des « accidents de chemin de fer », est moins puissante assurément que celle du camp, par laquelle les auteurs des grands ensembles sont assimilés aux nazis. Évidemment, une telle citation ne peut que servir le propos de Jarcy selon lequel Le Corbusier était un fasciste militant, ce qui rendait dans une chaîne causale simpliste inévitable qu’il imagine une architecture oppressante, pour peu que le rapport du fascisme à l’architecture soit réduit aux seuls édifices monumentaux du régime. J’avais évoqué de mon côté en 2014 dans le pavillon français de la biennale de Venise le destin tragique de la cité de la Muette à Drancy, dont une partie, inachevée, avait été transformée en camp de détention puis de concentration par les nazis, avec l’aide complaisante de la gendarmerie de Vichy. Mais je m’étais bien gardé d’assimiler l’opération expérimentale d’Eugène Beaudouin et de Marcel Lods au camp qu’elle est devenue par un enchaînement de circonstances qu’il serait trop long d’énoncer ici. Quant aux camps de concentration les plus rationalisées – j’ai à l’esprit celui de Birkenau, conçu par l’ancien Bauhausler Fritz Ertl –, ils procèdent d’une logique qui trouve ses sources dans les installations industrielles telles qu’elles avaient été codifiées dans l’Allemagne de Weimar.  

1. Michel Ragon, in Les Erreurs monumentales, 1971, cité par Xavier de Jarcy, épigraphe à Le Corbusier, un fascisme français, Paris, éditions Albin Michel, 2014. 

2. Olivier Namias, « Régionale 2015 : LR Île-de-France instrumentalise l’architecture pour faire campagne », sur le site www.darchitectures.com/ regionale-2015-lr-ile-de-franceinstrumentalise- architecturepour- faire-campagne-a2744, novembre 2015. 

En haut, à gauche, Hendrik Petrus Berlage, plan d’extension pour Amsterdam-Sud, 1917, vue aérienne. « Village arabe », photomontage de la cité modèle du Weissenhof à Stuttgart, réalisé à partir d’une carte postale de 1927 reprise plus tard à des fins dépréciatives par les nazis, et publié dans le Schwäbisches Heimatbuch. 

« Graphique de l’évolution du plan d’aménagement moderne », illustration dans Das Neue Frankfurt, février-mars 1930.


ANTIMODERNES À L’EAU DE ROSE 


L’autre voix du choeur antimoderne est celle de Valérie Pécresse, candidate pour Les Républicains à la présidence de la région Île-de-France, qui lançait en janvier 2015 un « club des maires reconstructeurs », délibérément hostiles aux grands ensembles, dont elle illustrait la communication avec des images reprenant les codes visuels démagogiques des annonces de la promotion privée. Ces images représentaient trois opérations « sauvées » de l’architecture moderne par l’adjonction de toits en pente et le percement de fenêtres verticales, situées respectivement à Clamart, Colombes et Fontenay-aux-Roses, et qu’Olivier Namias a décortiquées dans ces pages2. Le centrage sur le département des Hauts-de-Seine n’a rien de surprenant, car c’est au Plessis-Robinson que Philippe Pemezec, ex-agent électoral de Balkany et Pasqua, avait engagé cette campagne dès 1989, en détruisant une partie de la cité-jardin construite dans l’entre-deux-guerres à l’initiative d’Henri Sellier.

Ce que révèlent ces propos est bien l’ignorance dans laquelle le public tient les recherches historiques les plus solides. 

Seule l’action de l’État avait pu un temps infléchir son entreprise vers l’élaboration d’opérations tant soit peu respectueuses de l’orientation sociale de la cité et orientées vers l’innovation et non le langage néotraditionnaliste utilisé par le même Pemezec dans le centre de sa commune. À l’ouest du même département, le nouveau président de la Métropole du Grand Paris, Patrick Ollier, qui a autorisé la destruction du siège social de Sandoz conçu par Bernard Zehrfuss et Martin Burckhardt, a fait poser il y a peu un toit d’inspiration haussmannienne sur un immeuble moderne, comme pour répondre à la couverture d’opérette de l’hôtel de ville tout proche. Le message subliminal du « club des maires reconstructeurs » est politiquement symétrique de celui de Ragon : les grands ensembles, et plus largement l’architecture moderne, seraient le produit de l’action des maires communistes (ou communisants), foulant au pied les traditions authentiques des constructions de la région parisienne, que représenterait dignement en revanche ce langage haussmannien à l’eau de rose si fréquent dans les opérations privées égrenées le long des voies de la banlieue. Il serait instructif de confronter point par point l’argumentaire utilisé – mais il est en vérité fort bref – et les diatribes des adversaires allemands des modernes, considérés dans les années 1920 comme des Baubolchewisten, ou bolcheviks de l’architecture, et stigmatisés parce qu’ils utilisaient des toits-terrasses. La cité-jardin du Weissenhof, manifeste collectif des modernes européens, fut par ailleurs comparée en 1941 dans un photomontage célèbre à un « village arabe » à cause de ses toits plats3. 


L’INSTRUMENTALISATION DE L’ARCHITECTURE 


C’est donc d’une double opération de projection qu’il s’agit : les grands ensembles seraient le produit, selon les cas, distinct ou conjoint des deux grands totalitarismes du XXe siècle, ce qui serait plus convaincant si les nazis et les Soviétiques avaient effectivement soutenu sans ambiguïté l’architecture moderne radicale. On sait bien qu’il n’en est rien, puisque les modernes les plus en vue furent dans les deux cas dénoncés et réprimés, quelles qu’aient été les continuités dans les trajectoires de certains d’entre eux. En tout cas, ce que révèlent les propos tenus en 2014 est bien l’ignorance dans laquelle le public – élus et journalistes compris – tient les recherches historiques les plus solides, dont les auteurs, parmi lesquels rares sont ceux s’intéressant à l’impact public de leurs analyses, semblent prêcher dans le plus vide des déserts.

Dans la France de l’après-guerre, c’est un ministère issu de la Résistance qui a mis en place au forceps les « plans-masses ». 

Tous les travaux sérieux ont pourtant établi combien Le Corbusier était hostile aux grands ensembles, auxquels il opposait ses « cités-jardins verticales » – ses unités d’habitation. L’origine de ces nouveaux quartiers serait plutôt à trouver du côté des cités de Francfort-sur-le Main, comme l’ont si bien montré il y a près de quarante ans déjà Jean Castex, Jean- Charles Depaule et Philippe Panerai dans De l’îlot à la barre4. D’une manière générale, l’essentiel de l’expérience de l’urbanisme européen de la première moitié du XXe siècle est ignoré en France, ce qui a permis à des auteurs aussi bien intentionnés que Christian de Portzamparc de réduire l’histoire des formes urbaines à une opposition entre un « âge 1 » de la ville – Haussmann – et un « âge 2 » – les grands ensembles5, laissant dans l’ombre ce que j’ai appelé pour rester dans cette codification numérique « l’âge 1,5 », qui est celui des tentatives de densification de la cité-jardin et de desserrement de la ville continue, coïncidant avec les expériences de Francfort, Berlin ou Rotterdam. Dans le cas de la France de l’après-guerre, comme les Mémoires de Pierre Dalloz sont venues le rappeler en 2012, c’est un ministère issu de la Résistance qui a mis en place au forceps les « plans-masses6 ». L’instrumentalisation de l’architecture par les discours politiques est aussi ancienne que la figure inverse qui a vu les architectes utiliser les politiques pour réaliser leurs visions, et rien ne peut permettre de penser que cette posture cessera. Il est en revanche souhaitable qu’une histoire de l’architecture et de l’urbanisme à la fois solidement étayée et lisible soit opposable aux amnésiques.  

3. Initialement diffusé sous forme de carte postale amusante, ce photomontage fut ensuite utilisé par les nazis afin de dénoncer les origines exotiques de l’architecture moderne et publié dans l’almanach Schwäbisches Heimatbuch de 1941. 

4. Jean Castex, Jean-Charles Depaule et Philippe Panerai, Formes urbaines ; de l’îlot à la barre [1977], Marseille, Parenthèses, 1997. 

5. Christian de Portzamparc, préface à Olivier Mongin, Vers la troisième ville ?, Paris, Hachette, 1995.

6. Pierre Dalloz, Mémoires de l’ombre, Paris, Éditions du Linteau, 2012. 

Pages tirées du site du « club des maires reconstructeurs » initié par Valérie Pécresse en 2015. Ces maires ont arrêté des opérations en cours pour les transformer notamment en faux décor haussmannien. Ils réclament aussi « des immeubles avec des balcons » alors qu'ils sont présents dans la majorité des architectures contemporaines, plus d’espaces verts et, enfin, l’arrêt des grands ensembles. Cette dernière promesse est facile à tenir puisqu’elle est appliquée depuis le 21 mars 1973, grâce à une circulaire d’Olivier Guichard, alors ministre de l’Équipement. 

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