Out of the big box - Chambre de métiers et de l’artisanat, Lille

Architecte : KAAN Architecten et Pranlas-Descours Architecte & Associés
Rédigé par Pierre CHABARD
Publié le 04/10/2019

Associé pour l’occasion à Jean-Pierre Pranlas-Descours, Kees Kaan signe une nouvelle réalisation en France, après l’Institut de sciences moléculaires d’Orsay (2011-2017) et dans l’attente de la livraison d’importantes opérations mixtes à Lille (îlot 13 de la ZAC des Rives de la Haute Deûle) et à Nantes (îlots 23-24 de la ZAC Bottière-Chênaie). C’est à la Chambre de métiers et de l’artisanat de Lille qu’il prête son art des grands équipements multifonctionnels, à mi-chemin entre big box hyper efficace et monument public minimaliste.

 

La métropole lilloise n’en finit pas d’essorer jusqu’à la dernière goutte l’élixir « Euralille » qui fit sa jouvence au tournant des années 1990. Dans le doute, chaque nouveau pôle d’activité monofonctionnel censé dynamiser ses faubourgs se voit affublé du suffixe magique et performatif « Eura » : « Euratechnologie », reconversion de la vaste friche industrielle de Canteleu en pépinière de start-up des TIC, « Eurasanté », regroupement d’organismes et d’entreprises spécialisés dans la santé et les biotechnologies sur plus de 300 hectares autour du CHU, et maintenant « Eurartisanat » (plus dissonant que les précédents) à la fois vitrine, lieu de formation et regroupement de services administratifs pour les métiers de l’artisanat (bâtiment, restauration, hôtellerie, coiffure, etc.).

Lancée en 2007, l’opération prévoyait la construction de tout un campus sur une friche industrielle linéaire de 2,5 hectares séparée du centre de Lille par la voie ferrée et la rocade sud, et partie prenante d’une frange urbaine en pleine mutation entre la porte d’Arras et la porte des Postes. En 2009, un premier concours d’architecture portait sur le bâtiment amiral du site : l’antenne régionale de la Chambre de métiers et d’artisanat, dont les services étaient dispersés dans la ville et qui profitait ainsi de la tendance actuelle des institutions publiques à la concentration et à l’optimisation immobilière. Opposés à Nicolas Michelin, Gaëlle Péneau, Bruno Gaudin et Patrick Berger, Kaan et Pranlas-Descours l’emportaient avec un projet très clair, alliant force et simplicité, compacité et flexibilité. Ces qualités ne leur auront pas été inutiles pour résister aux importantes évolutions programmatiques ultérieures, dues au basculement du conseil régional à droite en 2016 et au rééquilibrage des investissements en faveur des autres villes de la nouvelle région des Hauts-de-France. La construction des cinq autres bâtiments du campus « Eurartisanat » s’avérant incertaine, certains éléments ont été intégrés en cours de route au projet de Kaan et Pranlas-Descours (notamment une école de coiffure).

 

Monumentalité, efficacité, neutralité

Orienté selon les stricts points cardinaux comme une boussole sur la carte de ce territoire suburbain encore chaotique, le nouveau bâtiment impose la rectitude de son volume, haut de 25 mètres et implanté selon un carré parfait de 80 mètres de côté. Qu’il s’agisse de dessiner un crématorium, un bâtiment universitaire, une ambassade ou un musée, Kees Kaan affectionne ces grands objets monolithiques, ces prismes réguliers, ces « machines célibataires » impeccablement composées. Ils renvoient chez lui aussi bien au rationalisme des mégastructures ou des superblocks modernistes, à l’efficacité des grandes boîtes industrielles ou commerciales qui jalonnent nos paysages urbains (et tout particulièrement cette frange sud de Lille) ou encore à l’ordonnancement presque machinique des vastes édifices néoclassiques qui équipaient les grandes villes du XIXe siècle. Avec ses axes de symétrie, ses patios, ses enfilades de pièces, la régularité de ses façades, la hiérarchie de son plan, la nouvelle Chambre de métiers et de l’artisanat semble en effet, sous certains aspects, renouer avec la tradition de la grande composition Beaux-Arts. On y retrouve ce mélange de monumentalité générique, d’efficacité distributive et de neutralité fonctionnelle : des pièces rectangulaires, petites, moyennes ou grandes, que desservent des escaliers et des couloirs, et qui différent peu, au fond, selon leur usage (salle de classe, salle de réunion ou bureau partagé).

En dépit de son impeccable trabéation, l’édifice n’emprunte pas son vocabulaire ornemental à cette tradition classique. Au contraire, sa volumétrie simple et radicale éloigne le bâtiment non seulement de tout historicisme mais aussi de la banalité d’un simple hangar décoré. Elle le rattache davantage à l’art minimal. Le retrait profond de la façade du premier étage découpe horizontalement le volume, interrompt son enveloppe vitrée et laisse flotter le dernier niveau en un vertigineux porte-à-faux de 6 mètres dévoilant la nudité du béton brut en sous-face. Aussi abstrait que les installations de James Turrell, aussi tendu que celles de Richard Serra, ce vide énigmatique parvient à dominer, en importance, le surplomb du volume supérieur. Inutile et néanmoins nécessaire, ce geste, de l’ordre du don, confère indéniablement à l’édifice son caractère public et monumental. Efficace, solidement maîtrisée, fondée sur l’emploi de matériaux massifs (pierre, verre, métal, bois) et la mise en œuvre sérielle de détails high-tech, cette écriture abstraite, précise et épurée de l’édifice transcende son contenu programmatique. Cependant, à mesure que les gens de métiers investissent leurs locaux (notamment la corporation des coiffeurs, qui exposent fièrement leurs nouveaux modèles de fauteuils rétro, leur collection de perruques ou de « poteaux » de barbier), cette architecture minimale, au fini industriel, entre peu à peu en collision avec l’esthétique artisanale plus rugueuse, imparfaite et populaire des occupants des lieux, aussi brutalement que l’art de l’ingénieur avec celui du bricoleur.

 

Dualité

En plan comme en coupe, la grande boîte carrée s’accommode en tout cas parfaitement de la dualité de cette institution hybride : d’une part les activités administratives de service et de conseil aux artisans, de l’autre les activités de formation proprement dites. Profitant de la déclivité de la rue du Faubourg-d’Arras qui longe le bâtiment avant d’enjamber la voie ferrée et l’autoroute, les architectes donnent à ces deux versants du programme des entrées distinctes, à deux niveaux différents : plus près de la ville et du métro, un parvis haut, dans le creux de la façade, pour les étudiants, apprentis et autres artisans en formation continue ; côté sud, une entrée plus frontale, entre deux longs bassins et en double hauteur, conduisant les professionnels plus directement à l’atrium, quant à lui en triple hauteur. Entre ces deux niveaux, le profil en biais du grand auditorium, parqueté de chêne, relie un foyer supérieur, côté parvis, et l’atrium lui-même dont il n’est séparé que par une grande paroi vitrée, qu’un épais rideau peut dévoiler complètement.

Sous la lumière zénithale de l’atrium, au plus profond du bâtiment, on perçoit toute son épaisseur verticale et horizontale. De part et d’autre, deux grandes cours, tapissées de la même pierre que le sol intérieur – un quartzite de Vals au gris chaud –, offrent leurs hautes façades extérieures et cadrent des vues sur le ciel et le paysage – notamment, à l’est, vers le parc, planté de bouleaux, du futur campus. Se croisant dans le vaste espace central, calibré pour les salons ou les expositions, ces deux séquences spatiales de grands vides (longitudinalement l’entrée et l’auditorium, transversalement les deux cours intérieures) découpent la vaste étendue de l’édifice en quatre quarts inégaux, desservis par leur propre cage d’escalier et accueillant des parties distinctes du programme (aussi différentes qu’une école de cuisine, un service administratif ou des locaux syndicaux). Chaque quart s’organise autour d’un patio identique qui éclaire tantôt des pièces, tantôt des circulations. Clarifiant ce qui pourrait devenir un labyrinthe et tissant des liens possibles entre les programmes, de grands corridors traversent de part en part le bâtiment, surplombant parfois l’atrium.

 

Opacité, reflet

La hiérarchie claire des espaces, le rythme évident des pleins et des vides, l’abondance des circulations confèrent à l’ensemble flexibilité, fluidité et transparence internes. À tel point que le bâtiment semble parfois quelque peu autarcique, centripète. On peut d’ailleurs regretter qu’il s’ouvre davantage sur lui-même que sur le parc du futur campus (les étroites portes-fenêtres du restaurant ne paraissent pas assez larges et nombreuses pour sortir facilement les tables sur la terrasse orientale). Là réside un des paradoxes de ce bâtiment qui, malgré son enveloppe entièrement vitrée, paraît du dehors d’une étrange opacité. Combinant un vitrage fixe toute hauteur et un ouvrant intérieur, ne s’entrebâillant qu’à 10 %, un très sophistiqué châssis double en aluminium se répète uniformément sur les quatre façades selon un pas de 1,50 mètre. Indifférente à la vie intérieure de l’édifice, cette implacable sérialité, si elle contribue à la fois à sa flexibilité programmatique et à sa dignité publique, le drape d’un certain mutisme. En outre, la double surface de verre, le traitement miroir du vitrage externe ainsi que sa sérigraphie au motif pixélisé s’éclaircissant à hauteur du regard privilégient l’effet de reflet à celui de transparence. Le colossal bâtiment semble ainsi se dissoudre dans la changeante image gris pâle de l’instable paysage alentour, animé par la silhouette tremblante des bouleaux, le mouvement des nuages ou des voitures ; une image striée par la trame régulière des fenêtres mais surtout découpée horizontalement par la béance sombre et mate qui entaille la façade, comme au scalpel.

Eurartisanat fait partie du secteur « des Deux Portes » du grand projet urbain de Lille-Sud. Dans cette zone d’entrée de ville se multiplient les emprises privées et commerciales. Entre les formes molles du futur centre commercial Lillénium, dessiné par un Rudy Ricciotti peu inspiré, et l’architecture triviale du centre technique Oxylane (ex-Decathlon) de l’autre côté de la rue du Faubourg-d’Arras, il fallait assurément un édifice public de la qualité et de la puissance de celui livré par Kaan et Pranlas-Descours pour structurer ce faubourg en lente mutation.



Maître d’ouvrage : Chambre de métiers et de l’artisanat des Hauts-de-France, Lille

Maîtres d’œuvre : KAAN Architecten, Pranlas-Descours Architecte & Associés, TN+ Paysagistes

Programme : Chambre de métiers et de l’artisanat

Surface : 14 800 m2

Coût : 36,5 millions d’euros HT

Livraison : 2019

Chambre de métiers et de l’artisanat<br/> Crédit photo : GUERRA Fernando Chambre de métiers et de l’artisanat Chambre de métiers et de l’artisanat Chambre de métiers et de l’artisanat Chambre de métiers et de l’artisanat Chambre de métiers et de l’artisanat<br/> Crédit photo : GUERRA Fernando

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