Paris 2017 ou la ville offensive

Rédigé par Pierre LANDAUER
Publié le 29/04/2017

Article paru dans le d'A n°253

Le mur de verre autour de la tour Eiffel incarnera peut-être le premier effet spectaculaire de la transformation de Paris sous les effets de la protection contre le terrorisme. Ce projet s’inscrit pourtant dans un long processus de métamorphose de la Ville lumière, amorcé depuis plusieurs décennies, et qui n’a cessé de réduire la qualité et les usages de l’espace public. 

Nous voulons parler des dispositifs de filtrage, de surveillance et d’interdiction, lesquels se sont généralisés à Paris depuis la mise en place des premières mesures antiterroristes, après la prise d’otages à l’ambassade d’Irak en 1978 et l’attentat d’Orly en 1983. Suite aux actes terroristes de 2015, les mesures de contrôle ont été étendues à tous les espaces privés accessibles au public – notamment les centres commerciaux et les grands magasins –, tandis que des patrouilles de militaires en armes ont commencé à circuler ailleurs que dans le métro et les gares. Des portions de plus en plus grandes d’espaces publics sont aujourd’hui rendues inaccessibles par des barrières et des plots provisoires. Assurément, ces mesures restent, au regard de ce qui s’annonce autour de la tour Eiffel, relativement invisibles et il est facile de les oublier. C’est ainsi que l’on continue d’aller et venir, de marcher vite, de se frôler, de regarder les passants depuis les terrasses de café et de trouver la ville belle. À peine s’aperçoit-on que l’on a dû ouvrir son sac ou son manteau, présenter sa carte d’identité, voire vider ses poches avant de passer un portique de sécurité lors d’un rendez-vous professionnel ou de la visite d’un musée. Ces quelques minutes supplémentaires dans une journée s’oublient vite, de même que la peur du prochain attentat. Mais cette habitude au contrôle, à ses configurations spatiales et à ses rites, n’est-elle pas, en soi, inquiétante ? Car ce à quoi nous nous habituons n’est pas tant la sécurisation pérenne de la ville que sa transformation récurrente pour s’adapter constamment à un niveau d’alerte aléatoire, au risque de détruire ses qualités d’accueil et d’affaiblir sa résilience lors d’événements tragiques. Le niveau d’alerte suit le rythme quotidien de l’actualité et de la connaissance en temps réel des stratégies (ou des lubies ?) des groupuscules terroristes. Aucun recoin d’arrondissement n’est en mesure d’y échapper. Ce faisant, nous nous acclimatons à la possibilité d’une perpétuelle transformation de chaque lieu que nous fréquentons. Cette inconstance ne concerne pas seulement les dispositifs de sécurité contre le terrorisme. Depuis quelques années déjà, un grand nombre de lieux parisiens à forte fréquentation se trouvent régulièrement métamorphosés. Ainsi, les quais de Seine, les gares ferroviaires ou certaines places publiques s’assimilent de plus en plus à des univers en perpétuel changement. Que ce soit en raison d’événements saisonniers ou quotidiens ou de l’apparition de nouveaux commerces et de nouvelles attractions, les modalités de parcours au sein de ces lieux ne cessent d’être modifiées, tandis que les dispositifs de chantier assurant ces évolutions incessantes semblent aujourd’hui faire partie du décor. La mise en scène de ces transformations constitue, nous le savons, une composante essentielle de la sécurité. À l’image des aéroports, des moyens importants sont mis en oeuvre pour permettre une adaptation souple aux changements des organisations et des personnels. Cette complexité confère une plus grande rigidité au « soft » qu’au « hard » : il est aujourd’hui plus facile de changer la disposition des espaces que d’abandonner l’environnement signalétique qui permet le repérage des passagers et du personnel. Dans les gares parisiennes, qui s’assimilent de plus en plus à des chantiers permanents, les trains n’accostent jamais les mêmes quais et ils sont annoncés le plus tardivement possible aux voyageurs. En brisant les habitudes et en laissant aux voyageurs le moins de maîtrise possible sur l’espace et le temps de leurs trajets, les gestionnaires du chemin de fer cherchent ainsi à réduire les opportunités de malveillance préméditée. 

 

Sécuritaire en extension 

Cette déstabilisation constante des usages imprègne également d’autres secteurs de la ville. Le déploiement, depuis quelques années, des barrières dites « Vauban » pour organiser ou circonscrire une foule lors d’événements exceptionnels modifie le statut des aménagements existants. Ces barrières peuvent, à tout moment, bouleverser le parcours des piétons ou déplacer les limites entre des lieux d’usage différent. Les mêmes barrières « Vauban » font ainsi de la place du Carrousel, devant le Louvre à Paris, un espace changeant selon l’afflux de visiteurs, la météorologie ou le niveau de la menace terroriste. Il en est de même de nombreuses places publiques où des grilles amovibles viennent, de manière récurrente, canaliser la foule selon les activités proposées : marché, fête, défilé, brocante, etc. La mise en place éphémère de ces nouvelles grilles est aujourd’hui devenue un mode opératoire très banal. Il n’est pas rare de voir entreposé, au milieu d’un boulevard ou d’un site très fréquenté, un ensemble de barrières prêtes à l’emploi. La fonction de ces grilles en attente n’est pas de fixer ou de marquer un territoire mais, bien davantage, de maintenir la possibilité d’agrandir, à tout moment, le territoire de la sécurité. Avec la vague d’attentats de septembre 1995, les barrières « Vauban » ont commencé à devenir des éléments indissociables du paysage parisien. Vingt ans plus tard, l’aménagement « en direct » de l’espace qu’elles proposent n’épargne plus aucun domaine de la ville. Les cibles de la lutte contre le terrorisme étant devenues à la fois mouvantes et imprécises, les stratégies de fortification ou de percée sont devenues inutiles. L’objectif des responsables de la sécurité est bien plutôt de favoriser le repère constant et instantané de chaque cible potentielle tout en permettant l’adaptation des interventions au gré des circonstances. Chaque fragment de l’espace public peut ainsi être réquisitionné en cas d’alerte. Pour démanteler des réseaux et des actions échappant à la géographie économique et politique, le déploiement des forces de l’ordre ne constitue plus une prescription fondamentale. Il s’agit surtout d’empêcher la maîtrise du territoire par l’ennemi terroriste. La tactique des produits urbains à vies multiples, consistant à modifier sans cesse l’espace suivant les usages, participe de cet empêchement. C’est ainsi qu’un grand nombre d’aménagements récents intègrent des dispositifs amovibles permettant l’installation rapide de périmètres de sécurité, le dégagement d’accès aux véhicules de police et de secours ou la mise en place de postes de commandement. La modification programmée des aménagements contribue à remplacer la ville défensive, sous menace d’un ennemi extérieur, en ville offensive. Il ne s’agit plus de répondre par des mesures protectrices à une éventuelle menace, mais bien de convertir chaque lieu en théâtre potentiel des opérations. Ce qui distingue la lutte contre le terrorisme des stratégies plus classiques de défense réside dans cette mise en suspension généralisée de l’usage des rues, des avenues, des boulevards, des places, des quais et des parcs parisiens pour les rendre adaptables à d’éventuelles interventions policières ou militaires. Les agencements fluides et réversibles ont ainsi remplacé les clôtures et les remparts. Les bâtiments les plus exposés font certes l’objet de protections renforcées, certains d’entre eux étant parfois convertis en véritables forteresses, jusqu’au glacis des espaces publics qui les bordent. Mais l’essentiel n’est pas là : c’est bien plutôt la déstabilisation universelle qui constitue le coeur des stratégies de vigilance et de protection contre le terrorisme et l’insécurité. 

 

De l’éphémère à l’évitement 

Cette déstabilisation est d’autant plus efficace qu’elle se développe dans un contexte favorable aux aménagements éphémères et aux usages provisoires, lesquels ont déjà modifié la ville et ses pratiques sous des prétextes qui ne sont pourtant pas sécuritaires. Ainsi, la politique parisienne dite « du partage temporel », mise en place il y a une dizaine d’années pour permettre à chaque groupe d’usagers de bénéficier, à tour de rôle, de la jouissance de l’espace public, mobilise-t-elle les mêmes dispositifs de modification des usages de la rue selon l’heure, le jour ou la saison que ceux du plan Vigipirate. Ce sont les mêmes barrières « Vauban » qui séparent les publics selon leurs spécialités et qui encadrent les files d’attente devant les postes de contrôle des sites protégés. Cette confusion entre les instruments de l’évitement et ceux du filtrage ne fait que renforcer le cloisonnement en cours du domaine public parisien. « L’espace est à tout le monde » signifie aujourd’hui que chacun y a sa place réservée. Les Parisiens ont fini par s’y faire : ils attendent régulièrement leur tour pour passer lorsque les groupes de rollers circulent dans les rues, temporisent leurs manifestations suivant l’agenda du Bureau des Temps de la Ville de Paris ou contournent avec docilité le chantier du prochain aménagement provisoire. Les files d’attente devant les postes de filtrage ne consti- tuent, à ce titre, qu’une suspension de plus dans les parcours désormais sectorisés du paysage parisien. La subordination potentielle de tous les lieux aux injonctions de la ville offensive et du partage temporel participe de l’exclusion, déjà accrue par le prix de l’immobilier et la disparition du travail populaire, d’une part importante de la population du Grand Paris – et a fortiori du monde – des lieux spécialisés destinés aux global commuters. Comme s’il fallait désormais un billet d’entrée pour accéder, même gratuitement, aux espaces ouverts au public que sont les pôles de transport (stations, gares et aéroports), les lieux de grandes manifestations populaires (stades et autres arènes de célébration) ou les lieux de rassemblements plus restreints (lieux événementiels, centres commerciaux, cafés). Comme si, également, la différenciation des espaces ne pouvait plus reposer que sur le degré de connaissance des individus, isolant des secteurs dont l’accès est filtré par un portique ou un poste d’inspection – dits « zones réservées », dans le jargon sécuritaire – au sein de vastes secteurs d’anonymat – dits « zones ouvertes », dans le même jargon. 

 

La responsabilité de l’architecte 

L’assemblage de ces dispositifs d’instabilité et de sectorisation, qui caractérise aujourd’hui les politiques de sécurité, génère un état diffus de vigilance et de précaution qui abîme la plupart des lieux d’accueil qui composent la ville. Le temps n’est-il pas venu de changer cet état ? Les deux années d’état d’urgence que nous venons de connaître ont eu, paradoxalement, le mérite de révéler la relativité temporelle du provisoire – la logique de l’urgence ne perd-elle pas de son efficacité dès lors que l’exception se transforme en routine ? – et du besoin crucial qu’il y a aujourd’hui à investir autrement, avec plus de dignité, oserons-nous dire, les seuils que nous traversons. Le temps passé, depuis 2015, dans les files d’attente à l’entrée des lieux recevant du public nous rappelle, en effet, à quel point le confort et l’hospitalité de ces lieux font depuis longtemps défaut. Et l’augmentation du nombre de barrières nous révèle combien les récentes investigations urbanistiques et architecturales ont préféré la séparation des flux à l’aménagement de seuils et de parvis. « Attentifs, ensemble ! » clament les haut-parleurs dans le métro parisien. Or, cette prévenance commune et réciproque, moteur essentiel de la prévention et de la résilience, doit pouvoir s’appuyer sur des lieux permanents de protection, à même de compenser les effets déstabilisants de l’espace converti en réseaux, en dispositifs modifiables et en partages temporels. Il ne suffit pas de désenclaver les secteurs de pauvreté pour favoriser la solidarité des territoires, comme s’y attellent les politiques françaises de renouvellement urbain depuis une trentaine d’années. Il convient également d’augmenter l’ouverture et l’accueil des lieux de richesse, qu’il s’agisse des sphères de destination ou des modes de circulation qui composent les territoires désirables. Car la solidarité a aussi besoin d’espaces partagés et inamovibles pour tout à la fois faire face aux ébranlements intentionnels générés par les terroristes et décourager les envies d’échappées vers le djihad syrien et les radicalisations nihilistes et mortifères d’individus n’ayant plus d’autre lien avec le monde que ceux offerts par les réseaux sociaux. Il faudra pour cela sortir des logiques convergentes de l’urgence – aujourd’hui usée – et du temporaire – encore en vogue – et revenir à des aménagements et des seuils plus solides et plus stables. Abordée de cette façon, la lutte contre le terrorisme pourrait (aussi) devenir une question d’architecture.


Lisez la suite de cet article dans : N° 253 - Mai 2017

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