Pascal Amoyel, la possibilité d’un lieu

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 03/04/2016

Article paru dans le d'A n°243

L’œuvre de Pascal Amoyel est le fruit d’une réflexion précise sur le rôle de la photographie aujourd’hui : la description, la thèse démonstrative et le spectaculaire sont oubliés dans des images poétiques dans lesquelles l’individu et le territoire trouvent l’instant d’équilibre où ils s’appartiennent mutuellement.

Après des études d’histoire contemporaine, Pascal Amoyel a intégré l’école d’Arles, où il a pu mettre en question une longue pratique personnelle de la photographie. « Un endroit ou la photographie n’était pas au service d’une application, explique-t-il. L’école m’a permis de sortir d’un rapport passif lié à la réception, à la fascination, pour faire de l’image une construction. L’image n’est pas auto-engendrée par la situation, elle résulte de choix, de discussions, c’est une pensée qui s’incarne. » Ni l’inventaire ni le constat ne sont au centre de ses séries photographiques poursuivant la « construction d’un lieu », notion abstraite qui mérite d’être précisée. « Selon moi, la pratique photographique aboutit à la création d’un lieu. Chez Avedon, par exemple, l’accumulation de portraits de personnes issues de toutes les strates de la société américaine reconstitue un lieu qui est la démocratie en Amérique. »

Le lieu construit au fil des séries d’Amoyel se structure autour d’un regard à caractère documentaire, troublé ou nuancé par des indices biographiques. Les images ne relèvent pas du journal intime : elles ne disent rien de précis sur la vie de l’auteur, mais traduisent plutôt la transformation du territoire par une expérience individuelle. La série Not All illustre concrètement cette démarche, qui apparaît de prime abord abstraite : « Elle mêle une description du sud-est des États-Unis à travers des images prises à la chambre, comportant des éléments suggérant la transition de l’hiver au printemps, la pourpre, couleur du carême évoquant la prégnance de la religion dans le paysage, le passage des saisons étant aussi un indice d’un changement dans ma vie personnelle et de la naissance prochaine de mon fils. » Ne pas désigner clairement l’indice, c’est créer une ambiguïté qui ouvre une brèche, un flottement du sens. Les légendes des images de la série Tower of Songs semblent rendre explicite le projet : elles reprennent des passages de chansons mentionnant l’endroit présenté par la photographie. Mais comment peut-on être sûr que le McDo situé au croisement de l’avenue Lexington et de la 125e rue est bien à l’angle où Lou Reed attend son dealer dans « I’m Waiting for The Man » ? Ou que la portion de Lafayette Street est bien celle, vraiment vide, qu’arpentait le chanteur de Sonic Youth dans « Washing Machine » ? Ni nostalgie ni fétichisme dans cette enquête photographique, plutôt un portrait contemporain d’une ville creusée par sa culture, son imaginaire, ses superpositions d’époques.


La ruée vers l'Ouest

« Je crois que l’image photographique porte toujours la trace du dispositif qui a été mis en œuvre pour le réaliser. » Côté technique, Pascal Amoyel est un adepte de la chambre photographique. Un dispositif lourd, peu maniable, longtemps détrôné par le Reflex le 24 x 36, qui a retrouvé de nombreux partisans chez les jeunes générations de photographes. « La chambre allie la précision à une amplitude lyrique », dit Amoyel pour expliquer le choix d’un matériel qu’il ne craint pas d’utiliser à contre-emploi. Dans une image, on voit ainsi un motard faire un saut dans la campagne : peu réactive, la chambre se prête mal à la capture de l’instant décisif. Un appareil Reflex permettant des prises de vues en rafale aurait été plus adapté. Sauf que « grâce à la chambre, j’ai pu, en décentrant vers le haut, laisser une plus grande part de ciel sans avoir à basculer l’appareil, ce qui aurait trahi la présence du photographe et donné plus l’impression d’une description ». Le diable est dans les détails et, chez Amoyel, une image d’apparence simple résulte d’un échafaudage complexe. La photographie est tirée d’une série intitulée Levés d’Ouest, fruit d’un vagabondage dans toute la France. Le titre évoque le relevé topographique, la région bretonne, où furent effectuées les premières prises de vues et l’Ouest américain. « Je crois que la conception américaine du mythe de la frontière, le western, a profondément modifié la façon dont on perçoit la nature en Europe. Je voulais retrouver sur le territoire français non pas des lieux qui ressemblent à l’Amérique, mais une relation de l’individu à la nature que l’on trouve dans la photographie américaine, où le paysage joue à parties égales avec l’humain, sans hiérarchie. » Loin d’un portrait descriptif figeant d’autorité la France dans une image d’Épinal, les images de Levés d’Ouest nous montrent les lieux d’une liberté possible où, l’espace d’un instant, les individus se dégagent des assignations sociales qui en font tantôt un électeur de tel ou tel parti, un habitant des périphéries, de la grande ville ou du suburbain, pour retrouver une forme d’être au monde spécifique, aussi singulière qu’éphémère.  

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