Pascal Convert, la falaise de Bâmiyân

Rédigé par Jean-Paul ROBERT
Publié le 01/03/2018

Article paru dans le d'A n°260

À l’occasion du quinzième anniversaire de la destruction des bouddhas de Bâmiyân par les talibans, Pascal Convert a été invité en 2016 par l’Ambassade de France en Afghanistan. L’artiste, qui travaille sur la mémoire et l’oubli, la présence de l’absence, y a engagé une série de projets. Après avoir été écartés de la représentation française à la dernière Biennale de Venise, ils ont donné lieu l’automne dernier à deux expositions, l’une à la galerie Éric Dupont, à Paris, l’autre au Fresnoy-Studio national des arts contemporains, à Tourcoing.

« L’invention des armes à feu est encore une chose fatale pour les arts. Si les barbares avaient connu la poudre, il ne serait pas resté un édifice grec ou romain sur la surface de la terre ; ils auraient fait sauter jusqu’aux Pyramides, quand ce n’eût été que pour y chercher des trésors. Une année de guerre parmi nous détruit plus de monuments qu’un siècle de combat chez les anciens. »


C’est le spectacle du Parthénon qui, au début du XIXe siècle, inspire à Chateaubriand, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, cette note quelque peu prémonitoire. Il rappelle que les Turcs avaient installé sur l’Acropole une poudrière que le Vénitien Morosini s’employa à canonner en 1687, ruinant par là le temple d’Athéna avant de le piller.


Ainsi, pareilles destructions ne sont l’apanage ni de notre temps, ni d’une forme contemporaine de barbarie. Encore ont-elles pris un sens différent, en cela qu’elles sont devenues des armes de guerre. Détruire, c’est alors effacer la mémoire, faire disparaître une culture, une civilisation, vouloir arrêter le temps, faire œuvre de mort en renvoyant à la nuit les choses et leurs images, et autant que les peuples les œuvres qu’ils ont fait naître.


Pour aller contre, l’indignation est aussi vaine qu’hypocrite. Il suffit de rappeler les mots d’un autre écrivain, Victor Hugo, interrogé en 1861 sur le sac du Palais d’été à Pékin par les armées franco-britanniques : « […] faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. […] Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? Pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. […] Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. […] Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. »

Et quand il énonce, à propos des bouddhas disparus de Bâmiyân, que « notre société est très acculturée spirituellement », Pascal Convert opère le même renversement que pointait avant lui Victor Hugo : il peut être confortable, voire rassurant, de dénoncer les destructions outrancièrement ravageuses provoquées par des fanatiques ; elles permettent de masquer, voire d’oublier, celles, permanentes et bien plus insidieuses, dont nous sommes à la fois les victimes, les complices et les auteurs. Mais il a aussi saisi que l’effacement brutal des statues et le vandalisme des lieux de culte disséminés dans les grottes ne venaient pas à bout de la falaise qui les portait et les avait fait naître, que les stigmates des lieux n’étaient pas parvenus à détruire le corps du paysage auquel ils ont été infligés.


Georges Didi-Huberman ajoute, dans sa Ritournelle de Bâmiyân : « Il est si facile de pulvériser un corps. Si difficile, cependant, d’effacer un trou. » L’absence est plus criante que la présence. Du moins pour qui a les yeux pour voir, et le temps pour compagnon. Car, ajoute Didi-Huberman : « On ne tue pas le temps, non. On peut, certes, détruire ses monuments. Mais il en reste toujours quelque chose, fût-ce une simple anfractuosité, un éparpillement de débris, un amas de poussière. Voire un simple récit. Toute blessure laisse une cicatrice. C’est alors que la cicatrice devient le symptôme par excellence – la marque sur/vivante – du temps. »


Car il ne reste que traces, vestiges, ruines… Et Diderot (à propos d’Hubert Robert, en 1867) : « Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. » Deux éternités : celle qui nous précède, celle qui adviendra, auxquelles nous ne participons pas, mais auxquelles nous appartenons, et sans lesquelles nous ne sommes pas.

Témoigner, recueillir, relever, renseigner, archiver sont devenus les moyens, indispensables et dérisoires, pour lutter contre la disparition, l’effacement, pour que les yeux voient, pour que le temps, à nouveau, dure, s’écoule et vive. Telle l’entreprise magnifique, nécessaire et dérisoire, de Pascal Convert, qui a construit une falaise de pixels, une autre de papier. Tel le sens du territoire, sans lequel l’architecture n’est, au mieux, qu’une absence.

Né en 1957 d’un père peintre et d’une mère écrivain, Pascal Convert est à la fois plasticien, auteur de sculptures, d’installations et de vidéos, réalisateur de films documentaires et écrivain. Toutes ces facettes servent les projets qu’il mène, par exemple au mont Valérien où il a réalisé le Monument à la mémoire des fusillés (2002), occasion d’un film pour Arte, puis d’un livre consacré à Joseph Epstein (2007). Il a notamment publié un récit autobiographique, La Constellation du Lion (Grasset, Paris, 2013) et plus récemment Conversion (Filigranes Éditions, Paris, 2017). Lire en particulier à son sujet : Didier Arnaudet, Commence alors la grande lumière du Sud-Ouest (Éditions Confluences, Bordeaux, 2015) et Georges Didi-Huberman La Demeure, la souche, Apparentements de l’artiste (Pascal Convert) (Les éditions de Minuit, Paris, 1999).

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