Patrick Messina, une chambre en ville

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 10/12/2015

Article paru dans le d'A n°241

Portraitiste et technicien accompli, Patrick Messina explore une métropole globale à réaction poétique.


« Oui, l’oeil écoute chez Patrick Messina, et, se faisant, met en branle tout un réseau de rimes, d’échos, de correspondances, qui se répondent d’un point du globe à l’autre. » 

André S. Labarthe, Wayfaring, postface. 


Avant toute chose, de la musique. Et un peu de presse aussi. À peine sorti du lycée, Patrick Messina découvre par le biais d’un ami Les Inrockuptibles, alors un quasi-fanzine vendu à la criée par un groupe de passionnés. Étudiant à Louis-Lumière, il réalise des portraits pour le nouveau magazine, avant d’élargir son champ à d’autres titres. Ses images illustreront régulièrement la quatrième de couverture de Libération, consacrée à une personnalité. Les archives de Messina contiennent une impressionnante galerie de stars ou d’individus gratifiés du fameux quart d’heure de célébrité, captés dans des décors organisés fortuitement par le portraituré – tel ce rappeur américain qui reçut le photographe dans une luxueuse chambre d’hôtel Grand Siècle, bardée d’écrans diffusant en boucle des films pornographiques – ou des dispositifs scénographiques improvisés. Pour faire rapidement le portrait de plusieurs figures de la nouvelle scène musicale française, Messina imagina de faire apparaître les différents sujets à travers la fenêtre ouverte d’un rez-de-chaussée parisien, en rééclairant avec un flash placé en extérieur. Basique, le système était néanmoins efficace… Lors d’un reportage à New York, à la demande des Inrocks qui voulaient faire une série sur la Grosse Pomme, Messina commence à photographier la ville. La presse réduira sensiblement ses commandes, mais le virus urbain aura durablement fait souche. Toujours portraitiste, Messina consacre aujourd’hui une grande partie de son temps à photographier les hôtels d’une grande chaîne internationale. En déplacement à travers le globe, il garde toujours du temps pour la ville : « J’avais été marqué par Lost in Translation de Sofia Coppola. Allant d’une métropole à l’autre, je me retrouvais dans les personnages du film qui traversaient la planète, mais finissaient dans des lieux toujours semblables. » Peut-être pour contrer la monotonie, Messina garde suffisamment d’énergie pour – une fois ses commandes honorées – sortir de sa chambre et explorer la ville avec sa lourde et encombrante chambre photographique. Au hasard des rues, « je n’ai pas de plan, je ne programme pas de “faire” les monuments ou les musées remarquables, je ne veux pas trop me déplacer non plus et je reste le plus souvent dans les environs de l’hôtel ». S’il croise parfois sur sa route des icônes de l’architecture, il faut davantage voir ses séries d’images comme des déambulations dans un espace urbain globalisé. Wayfaring, paru en 2013, mélange des portraits à des vues urbaines volontairement non situées. 


BLUR IS MORE 


L’espace global sert de cadre aux photographies de Messina, qui n’oeuvre pas tant en documentaristejournaliste qu’en écrivain. Chaque image a pour point de départ son imaginaire, une histoire jamais racontée autrement que visuellement. Le flouté, une marque de fabrique de Messina, alimente le récit. « Mes recherches sur le flou ont commencé à l’école, autour de la règle de Scheimpflug, une loi optique qui définit les conditions de netteté de plans en fonction de leurs intersections. Je l’avais d’abord appliqué au travail de portrait – le flou permettait de faire ressortir le regard, l’essentiel d’une personne –, avant de l’étendre au paysage urbain, sur une image de Sunset Boulevard. » Un tableau urbain brouillé par les lois de l’optique, dans une esthétique aujourd’hui dévoyée par le numérique – les plugins tilt-shift fleurissent, laissant tout un chacun obtenir par informatique ces vues panoramiques où le flou trouble l’échelle, laissant l’espace apparaître comme une maquette. À rebours de ce déferlement, le flou messinien s’est fait plus subtil, moins appuyé. La force de l’image n’est pas dans l’effet, mais dans des détails subtils qui traversent le cadre : « La précision de la chambre permet d’établir un cadrage très rigoureux. Une fois ce cadre défini, j’attends que des éléments inattendus viennent se placer aléatoirement dans l’image pour appuyer sur le déclencheur », explique Messina. Sur une photographie de trois tours gigognes de la préfecture de Tokyo, à Shinjuku, ce sont deux minuscules taxis verts et jaunes qui redonnent par leurs teintes vives un contraste dans un univers gris. Ailleurs, c’est un petit personnage qui structure l’image : « J’avais vu que le fleuve très agité qui traverse Bâle était fréquenté par des baigneurs qui profitaient de la force du courant pour faire une sorte de piste de glisse. Installé sur un point de vue haut depuis une heure, j’allais démonter ma chambre quand est sorti d’une maison un homme en maillot de bain qui a plongé dans la rivière. » Sur ce type d’appareil, on ne dispose que d’une vue pour capturer l’instant décisif. « En science, le hasard ne favorise que les esprits préparés », disait Pasteur, et la maxime vaut pour la photographie. 

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