Patrick Tourneboeuf, Tendance floue.

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 08/07/2003

Tendance floue.

Seul ou avec ses complices de Tendance floue, Patrick Tourneboeuf offre de l'architecture et du patrimoine des images frontales «hyperréalistes ».

À la façon de Charlie, ce personnage de BD dont on ne sait où il est passé, Patrick Tourneboeuf cache un personnage dans toutes ses photos. Sur le mur d'un atelier de la RATP, une pin-up torride punaisée vient ainsi donner l'échelle et prendre valeur de datation. « Au fil du temps, j'intègre automatiquement ces personnages, dit-il. J'attends parfois une heure, si besoin, que passe enfin une silhouette. »

Son goût de la photographie et de l'architecture vient d'un grand-père architecte qui oscillait volontiers entre ces deux activités. Né en 1966, Patrick Tourneboeuf se forme au Centre de perfectionnement photographique, avant de faire ses premières armes dans les halles de Freyssinet, l'Église du Saint-Esprit (Paul Tournon, 1931), les rotondes SNCF de Lafaille ou la Maison du peuple de Clichy. Mais tout part d'une série de portraits de femmes architectes réalisés en 1991. C'est l'occasion de nouer une amitié avec Renée Gailhoustet qui lui met le pied à l'étrier en lui présentant confrères et bons camarades, ainsi que Lucien Hervé qui l'incite à « insister sans baisser les bras ». Son passage chez Archipress (1989-1994), l'agence de presse spécialisée dans l'architecture, lui permet de consolider ses acquis techniques ; mais Patrick se cherche encore. Dès 1991, avec d'autres photographes, il fonde le collectif Tendance floue(1), où il se plaît à côtoyer l'univers du photojournalisme et s'essaie au noir et blanc. « Ce collectif est un projet ludique et festif ; outre nos activités éditoriales, nous réalisons des interventions plastiques lors de festivals d'art contemporain. »

L'approche politique et sociale devient une préoccupation majeure de son travail, se plaçant en lointain héritier des heures glorieuses de la photographie documentaire de la Farm Security Administration américaine des années trente, lorsque Walker Evans inventoriait les effets de la crise de 1929. Des stations-service d'Evans, Tourneboeuf reprend l'aspect frontal, le recul et l'esprit d'analyse du quotidien. Il travaille le plus souvent à la chambre en moyen format 6/9 ou 6/7, avec un temps de pose à la seconde qui donne la profondeur de champ et l'esthétique d'une image jamais prise à la volée. Même ses clichés du boulevard périphérique(2) (1994) mettent l'objet en évidence quand la mobilité des véhicules se réduit à l'abstraction d'une traînée blanche.

 

Ses travaux personnels sont présents dans diverses collections publiques. L'été dernier, au musée de la Marine à Paris, il a participé à l'exposition Hommes de mer, avec la série Huis clos qui témoigne en couleur de son goût pour les intérieurs. Dans ces images résumant quatre jours d'enfermement avec les engagés du Centre d'instruction naval de Querqueville, les personnages prennent toutefois le pas sur l'architecture.

Tendance floue est à la lisière des arts plastiques, du journalisme, du politique et du culturel. À Montreuil, « base vie » des dix photographes du collectif, les choses prennent corps, et ils assurent par roulement la direction artistique qui labellise l'image commune. Au fil des productions individuelles et collectives, ils partagent leurs expériences. Après des pochettes de disques, pour les Inrockuptibles, et des interventions aux festivals d'Arles et de Perpignan, ils publient un premier ouvrage collectif - Nous traversons la violence du monde - dont ils tirent un film et une exposition au Festival du livre de Forcalquier. Après Ateliers, une exposition et un catalogue à la Maison de la RATP, ils enchaînent les événements. Du 6 mai au 21 juin, Tendance Floue expose à la Fnac Italie(3) Nous n'irons plus au paradis (avec aussi un livre édité chez Jean di Sciullo). C'est le « témoignage d'une jeune génération de photographes journalistes au tournant du siècle, dont les travaux montrent comment la chute des tours du World Trade Center a cassé l'utopie du mouvement antimondialisation et marqué la fin des paradis à conquérir ».

Parallèlement, jusqu'au 26 juin, Patrick Tourneboeuf expose seul au Web Bar(4) son travail réalisé à la suite de deux résidences d'artistes au Sirp (Salon international de la recherche à Royan) et au Tout nouveau théâtre (TNT) de Bordeaux. Dans l'ombre tutélaire d'un Gabriele Basilico (voir d'a n° 129, mai 2003), l'exposition Nulle part montre, de l'Atlantique à la Méditerranée avant d'aborder la Belgique, des stations balnéaires en basses saisons, désuètes et solitaires chacune sur leur bout de côte quand la marée d'embouteillage ne fait plus lien… 

Extraite de Nous n'irons plus au paradis, la photographie s'insère dans la série Around ground zero prise sur le site du World Trade Center quatre mois après le 11 septembre 2001. « En 6/7 sur trépied, l'image est froide avec une grande profondeur de champ. Le grand angle révèle une perspective urbaine et la guérite de chantier apparaît isolée, centrée. Peu de temps auparavant, les tours se dressaient à l'arrière bouchant la perspective. Soulignant le côté désuet du chaos dans la modernité d'une grande cité, le drapeau américain évoque la future reconstruction et la conscience de l'acte. À la tombée de la nuit, les contrastes s'accentuent et l'éclairage public, comme un spot, isole la cabane. » 

(1) Les autres photographes de Tendance floue sont Pascal Aimar, Thierry Ardouin, Denis Bourges, Gilles Coulon, Olivier Culmann, Mat Jacob, Cathy Jan, Philippe Lopparelli, Meyer.

(2) Un livre objet sur ce thème paraîtra en juin aux éditions Atlantica.

(3) Fnac Italie, 30, avenue d'Italie, 75013 Paris.

(4) Web Bar, 36, rue de Picardie, 75002 Paris.

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