Peut-on exploser le design ?

Rédigé par Karine DANA
Publié le 07/09/2016

Exposition Houselife, Musée des Arts décoratifs et du Design (MADD) à Bordeaux

Article paru dans d'A n°248

Deux lieux prestigieux, deux maisons pour accueillir à Bordeaux plus de 300 pièces de design du Fonds national d’art contemporain : l’Hôtel de Lalande datant du XVIIIe siècle et la Maison Lemoine, conçue par Rem Koolhaas à la toute fin du XXème siècle. La problématique de l’exposition Houselife pose une question récurrente: comment exposer le design ?
Jusqu’ au 29 janvier 2017, le musée des Arts décoratifs et du Design (madd) à Bordeaux permet au public de découvrir la collection du Centre national des arts plastiques (Cnap). L’une des plus importantes d’Europe, elle est constituée des pièces les plus significatives de designers contemporains, français mais aussi internationaux que l’on s’attache à montrer ici dans un univers domestique.

« Présenter la collection du Cnap dans un hôtel particulier (le musée des Arts décoratifs et du Design, NDLR) dont certaines pièces ont conservé leur fonction depuis l’origine du bâtiment, et dans une maison individuelle contemporaine habitée par ses propriétaires, c’est avant tout rendre une certaine densité à des objets dont, trop souvent, les expositions ne mettent en avant que la beauté plastique. Mises en situation, leurs qualités d’usage deviennent plus faciles à saisir pour le visiteur. On découvre alors comment ils produisent une atmosphère particulière et à quel point ils sont garants de l’ambiance d’un espace. » explique l’équipe de l’exposition.

Sortir le design du musée et tenter de le donner à comprendre in situ, c’est à dire dans des espaces d’habitation, a déjà fait l’objet d’expériences intéressantes. Il y a vingt ans, la jeune directrice du Fonds régional d'art contemporain (Frac) de Haute-Normandie, Alexandra Midal, prenait le risque d’installer du mobilier culte des années 1960 et 1970 dans un F4 d’une tour d’habitations à Saint-Etienne du Rouvray en banlieue rouennaise, transformé pour l'occasion en Appartement témoin, Design des années 60 : vide-poches mural moulé dans la masse d’Ingo Maurer, tapis ludique en fausses pierres de mousse synthétique de Piero Gilardi dans la chambre des parents, plafonniers en métal laqué vif de Verner Panton dans la cuisine, etc. En 2006, on se souviendra également de l’appartement témoin dans l’un des Immeubles Sans Affectation Individuelle réalisé par Auguste Perret et présenté par les architectes Elisabeth Chauvin, Vincent Duteurtre et Raoul Dollat à l’occasion du classement de la ville du Havre au Patrimoine Mondial de L’humanité à l’Unesco. D'après des photographies d'appartements de l'époque, le ré-ameublement d’un logement avait eu pour objectif de coller sans artifice au cadre de vie d'un habitant de ce type de logement (F4, de 100 m2) dans les années 50. Ainsi des pièces de Gabriel, Gascoin ou Beaudoin avaient été ré-installées. Des interrupteurs, boutons, tissus, et tapis, réédités.


Design à l’épreuve

Dégageant les pièces de mobilier de toute situation d’exposition, l’aventure de l’exposition Houselife tend également à s’affranchir de tout propos scénographique. Présentées telles qu’elles pourraient l’être dans une maison, elles cherchent à entrer une relation avec les lieux qui les accueillent. « L’Hôtel de Lalande, l’un des plus beaux Hôtels particuliers de Bordeaux et la Maison Lemoine, une villa toujours habitée, constituent deux pièces d’architecture d’exception et deux enveloppes très contrastées auxquelles il était intéressant de se confronter. Le mobilier permet tantôt de changer de point de vue sur un espace et inversement, la force d’un lieu permet de voir certaines pièces de design très différemment. » raconte Constance Rubini (directrice du musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux) et co-commissaire de l’exposition avec Juliette Pollet (conservatrice du patrimoine, responsable de la collection design et arts décoratifs du Cnap depuis 2013). Pour choisir le plus de pièces possibles et décider de l’implantation des œuvres toutes empaquetées et soigneusement stockées, l’équipe a procédé à leur sélection à partir de fichiers images imprimés puis simplement rapportés dans les espaces pressentis et qui finiront par accueillir le mobilier grandeur nature. Ainsi, la salle à manger de l’Hôtel –Lalande lequel a conservé ses boiseries et ses parquets d’origine– accueille le Système 20, Bulthaup Design Intégré ; les salons de compagnie, la Méridienne Yang de François Bauchet ; l’armoire à linges Louis XVI du Salon des Porcelaines, une collection de baskets ; dans l’ancienne cour des cuisines, le banc Gardening de Jurgen Bey. Une odeur de « terre après la pluie » sera même allusivement diffusée pour renforcer cette idée d’intrusion du design dans la vie de la maison. « Intervenir dans la Maison Lemoine a été très différent, d’abord parce que la villa est habitée à plein temps, ce qui est déconcertant, ensuite parce que son architecture est assez autoritaire, ne laissant aucune place à l’anecdotique. Il a été très difficile et très intéressant d’y faire exister un autre mobilier que celui conçu à l'origine par Maarten Van Severen. Concentré dans l’espace central, le choix des pièces a été opéré dans le but de questionner autrement cette maison », ajoute la directrice du madd. Pour entrer en relation avec le plan libre de la maison et renforcer sa co-visibilité permanente avec l’espace extérieur, l’équipe a donc raisonné en terme de matières, transparentes ou métalliques. Ainsi, la plate-forme mobile est abordée comme un socle. Elle accueille une importante collection de vases. Autre pièce qui entre cette fois en relation avec les rideaux des fenêtres de la maison conçus par Petra Blaisse et flottant devant la béance de la façade, la Knotted Chair de Marcel Wanders.

De cette quête de voisinage et de mise en dialogue entre mobilier et espace ont attend avec curiosité des surprises et des moments renouvelés lorsque des œuvres seront probablement déplacées au fur et à mesure des visites et qui sait, provenant de la transformation des manières de vivre qu’elles pourraient suggérer. « Il ne faut jamais oublier que les gens doivent vivre avec les objets que l’on dessine. Il faut comprendre comment on peut les utiliser et réfléchir sur les modes de vie. Le design est une réalité » a pour devise Jasper Morrison dont la pensée comme celle de Naoto Fukosawa a largement guidé l’esprit de cette exposition.



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