Plan d'eau du Lambon à Prailles. Infiltrer le système

Rédigé par Marie-Hélène CONTAL
Publié le 10/05/2011

La face culturelle des projets de Patrick Bouchain a masqué un certain temps leur engagement éco-politique. Le débat écologique français a longtemps stagné dans un environnementalisme qui l'éloignait de son sujet central, le social. Mais le débat mondial sur la métropole durable s'est depuis déployé en France et il est temps de lire les travaux de Patrick Bouchain à sa lumière. Son concept du « projet transformateur » est proche de l'autoconstruction d'Elemental ou de l'empowerment de Rural Studio. Lui pratique un bottom up de guérilla, où l'architecte infiltre le système de décision et s'empare de la définition des besoins en devenant l'allié des élus, contre un fonctionnalisme d'État qu'il juge obsolète et qu'il a toujours critiqué. Le champ urbain de cette lutte est connu, avec les rénovations du Lieu Unique à Nantes ou de la Condition publique à Roubaix. Mais ce républicain ne perd pas de vue le laboratoire rural et ses 36 000 communes… 



L'histoire de la baignade du Lambon est une fable sur la notion de développement et de progrès dans la France d'aujourd'hui. Le propre de la fable est d'instruire le lecteur sur un sujet où beaucoup perdent leur jugement. Elle oppose souvent deux personnages typés, l'un dominant, l'autre faible, qui vont voir cet état renversé par un événement narratif imprévu et qui lui donne sa morale.

Il était une fois à Lambon, en Poitou-Charentes, un plan d'eau qui faisait depuis toujours le bonheur des habitants. Mais en 2005, un règlement d'hygiène est édicté sur la propreté des plans d'eau et baignades. 

Le développement durable est l'affaire de l'État (le Roi), il faut préserver la nature et surveiller la santé des humains. La DDASS prélève une fiole d'eau, l'analyse et s'émeut : elle est turbide1.

Qui a osé salir l'étang ? Mais ce sont les baigneurs ! Ils remuent la terre en descendant dans l'eau et risquent de tomber malades. La baignade est fermée. Si on veut la rouvrir, il faudra des travaux, dit le directeur de la DDASS (le personnage dominant) : maçonnez donc les berges, la plage, posez des decks, une chape, que sais-je ? 

Voici le maire (le personnage faible) dans l'embarras. Il perd un lieu de vacances et de fêtes qui coûtait peu. Il lui faudra construire un équipement moderne, performant, hygiénique et précautionneux. Mais il n'a pas le premier sou. Il saisit alors la présidente du Poitou (le Seigneur, le contre-pouvoir).


LE RENARD

Pour sortir de ce piège, elle demande conseil à Patrick Bouchain (le renard). Celui-ci peste depuis vingt ans contre « cet héritage moderne de l'équipement. Les gens expriment des besoins, dit-il, et l'État répond par un programme type… Qui n'accueille que des spécialistes, impose des comportements et des horaires, se ferme à la société. Il ne répond pas au besoin, qui reste insatisfait. Il impose des normes, que personne n'a le courage de mettre en question et qui briment les usagers au lieu de les servir. »

Le malin architecte propose de créer une équipe, qui se rendra dans les communes afin de trouver des solutions simples et économes à leurs besoins. « Notre Atelier Commun » est né, on lui donne une roulotte. Il part visiter les villages et s'arrête à Lambon.

Le maire bien sûr lui parle de sa baignade. Notre Atelier s'en saisit et retourne l'affaire promptement : vos baigneurs ne saliront plus le rivage ; des pontons les mèneront directement en eau claire, en des bassins flottant au milieu de l'étang. Ainsi celui-ci gardera ses berges herbeuses et leur eau remuée…

Restait à convaincre le directeur. Pour être sûr d'être compris, Patrick Bouchain lui parla son langage :

« Saisi du projet en janvier 2006, Notre Atelier Commun bâtit un projet qui repose sur plusieurs idées simples :

- la qualité de l'eau n'est pas en cause, seul son manque de transparence pose problème ;

- les baigneurs qui entrent dans l'eau par la plage remuent le sol et renforcent ainsi la turbidité de l'eau ;

- la réalisation de baignades aménagées au milieu du plan d'eau permettra de bénéficier d'une eau moins agitée et donc plus claire ;

- le cantonnement de bassins constitués de plages avec garde-corps et filets limitateurs de profondeur représente un atout pour la surveillance.

Le dessin de la baignade prévoit trois bassins circulaires de profondeur variable (entre pataugeoire et bassin ludique) et un grand bassin rectangulaire pour les nageurs. 

Il s'agit d'une installation prototype dont le bilan sera tiré après trois mois d'exploitation. Les avis des services de la Direction de la jeunesse et des sports, de la Direction des affaires sanitaires et sociales et du public permettront de parfaire l'installation et de la diffuser sur d'autres plans d'eau de la région. »

Le directeur, à ces mots, n'eut d'autre choix que d'approuver. 

Les baignades furent posées en deux mois par une entreprise locale. Les gens du bourg, employés de la communauté cantonale et élèves de l'école s'occupèrent d'entretenir les berges en plantant des roseaux et toutes sortes de plantes aquifères et filtrantes.


LA MORALE

« Le détail peut retourner de grandes situations. Je suis devenu, soit le grain de sable qui permet d'enrayer des machines infernales, soit la goutte d'huile qui permet d'en dégripper d'autres, positives, et de déployer les choses. J'ai fait de très grandes choses en partant du détail. Et j'en ai fait de toutes petites, qui révélaient qu'agir sur un détail suffisait… » 


L'ATELIER NOMADE

« Notre Atelier Commun » a été créé en 2005 par la Région Poitou-Charentes, à la suite d'une mission confiée à Patrick Bouchain par Ségolène Royal, présidente de la Région. Celle-ci s'exaspérait de voir les petites communes rurales empêchées de mener des projets modestes et pourtant utiles, faute d'une capa-cité d'études et surtout de dialogue avec les services de l'État, prompts à transformer une buvette de stade en monstre réglementaire.

Patrick Bouchain suggère la création d'un petit atelier public d'étude, financé par la Région, chargé d'assurer pour les communes le mon-tage de leurs dossiers de projets et leur suivi auprès des services de l'État.

La déclaration d'intention de Notre Atelier Commun mérite d'être citée in extenso, pour sa ferveur républicaine et sa tendresse à l'égard d'une culture populaire en danger :

« Notre Atelier Commun est constitué d'une équipe restreinte pluridisciplinaire qui migre de commune en commune en transportant ses locaux dans une roulotte tractée, spécialement réalisée pour ses besoins.

À son arrivée dans une commune, NAC prend connaissance des besoins exprimés par les élus locaux, rencontre les associations ou les personnes concernées par ces besoins et sélectionne les projets prioritaires pour lesquels il mène une étude préliminaire.

Cette étude débouche sur une esquisse de projet assortie des conditions techniques et administratives de sa faisabilité, d'un estimatif et d'un planning de réalisation. L'étude et l'évolution du projet sont régulièrement présentées aux habitants de la commune.

En fonction de l'importance ou de l'urgence des projets, la maîtrise d'œuvre peut en être confiée à NAC ou faire l'objet d'une consultation de jeunes architectes locaux dont NAC contrôlerait la qualité d'exécution par un suivi régulier.

Les projets peuvent toucher à des domaines très divers : petits aménagements urbains (pont, place, jardin, éclairage public…), aménagements paysagers (entrées de ville, parcours plantés, liaisons entre zones urbanisées et zones cultivées, terrains délaissés…), projets de petits lotissements, aménagements de baignades ou de terrains sportifs, constructions de petites salles fixes ou itinérantes (chapiteaux, parquets de bal, salles des fêtes…).

Tous les projets développés par NAC s'inscriront dans le sens de l'économie de moyens, de l'économie locale (artisanat, associations, agriculture) et de l'économie sociale (insertion).

Notre Atelier Commun a pour principal objectif de rapprocher le temps de la construction du temps de la vie : faire qu'entre l'expression du besoin et sa traduction sous forme d'étude de faisabilité ou de réalisation, le temps soit court et partagé entre tous les interlocuteurs. » 


Maître d'ouvrage : Région Poitou-Charentes
Maîtres d'oeuvres :  Notre Atelier Commun (Patrick Bouchain, Loïc Julienne)
Coût :  500 000€ HT
Date de livraison : 2006

Schéma de l'aménagement du plan d'eau : des pontons mènent directement les baigneurs en eau claire, dans trois bassins équipés de garde-corps et de filets limitateurs de profondeur. La nouvelle baignade des Argyronètes, flottant sur ses caissons. L'argyronète (d'un terme latin qui signifie "toile argentée") est une araignée qui vit sous l'eau, dans une bulle d'air qu'elle a constitué en tissant sa toile et en l'accrochant à des plante image 3 image 4 image 5

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