Pôle des arts, île de Nantes

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 01/09/2011

L'île de Nantes nous livre régulièrement de petites leçons : en conservant les traces matérielles de son histoire industrielle, l'aménagement de ses friches portuaires a offert une grande liberté aux architectures qui s'y épanouissent. Paradoxalement, c'est là où l'urbanisme générique à la française – de Lyon Confluence aux rives de Seine de Boulogne-Billancourt – a fait table rase du passé que les architectes ont dû se plier davantage aux règles de l'îlot et aux conventions des promoteurs. Pour satisfaire l'ego ou le talent de chacun, il ne reste alors souvent que le design des façades à faire valoir. Plus on évacue le passé et ses contraintes, moins on est inventif et plus on est conventionnel, semblent nous dire ces expériences. 



À Nantes, l'hétérogénéité architecturale élabore un récit paysager qui renvoie à l'histoire chaotique du site. Qu'importe si les architectes ne manquent pas d'y reproduire, avec plus ou moins de talent ou de fantaisie, les poncifs stylistiques puisés dans les revues d'architecture. Au milieu de cet amusant catalogue, deux édifices semblent refuser de se prêter au jeu du défilé des collections printemps/été : le parc de stationnement dessiné par Barto & Barto et, jouxtant ce grand squelette métallique, le Pôle des arts, première réalisation de l'architecte Marceau Lépinay. Ce vaste quadrilatère, qui emprunte les teintes sablonneuses des limons de la Loire, abrite en réalité deux écoles, la section Arts graphiques du lycée de la Joliverie et l'École des métiers de l'imprimerie. L'une relève de l'enseignement professionnel, l'autre de la formation professionnelle. Appartenant donc à des cultures différentes, chacune souhaitait conserver son indépendance avec des entrées et des périodes d'ouverture propres. Seuls l'auditorium, la bibliothèque et la
restauration sont partagés. Le rapport entre la surface du terrain et le programme imposait une contrainte de densité extrêmement forte. L'ensemble se présente comme une seule entité : un socle d'où émergent, comme depuis la coque d'un navire marchand, les châteaux de superstructure. En réalité, une équerre (le lycée) et une tour (l'EMI). À l'extérieur, l'unité se constitue depuis les quatre rues périphériques qui délimitent une enceinte enveloppant l'îlot. À l'intérieur, elle se construit autour du vide des deux cours : un premier patio au rez-de-chaussée met en relation les deux halls d'entrée. Deux niveaux plus haut, une vaste cour de récréation se laisse deviner ; on y accède par un grand escalier qui se déplie depuis le sol pavé de la première. À la massivité du bâtiment, le vide de la cour haute offre un heureux contrepoint. Elle cadre de larges vues sur le paysage de l'île, notamment vers Rezé et l'unité d'habitation de Le Corbusier. Côté ouest, la façade est dédoublée dans les trois derniers niveaux. Un système de portiques, comme un grand claustra de béton, protège les salles de cours du soleil.
Le biais des éléments porteurs verticaux est recouvert de peinture or. Le soleil du Sud s'y réfléchit en autant d'éclats tranchant sur le gris mat du bâtiment.
La compacité du programme et la minéralité monochrome des façades peuvent conférer à cet îlot une certaine sévérité, mais la virtuosité de l'architecte dans l'art de composer les volumes l'affranchit de cette austérité. Elle le porte vers un expressionnisme sculptural qui renvoie subtilement à l'histoire industrielle et maritime du lieu. Ce sens de la composition est servi par une maîtrise des articulations tectoniques d'autant
plus remarquable que l'architecte a dû entièrement redessiner ses assemblages, jointures et affleurements, lorsqu'il a fallu abandonner la conception de béton coulé en place pour celle de prémurs.
Le bâtiment devait être en effet en béton brut coulé en place, mais l'entreprise a suggéré pour l'enveloppe extérieure un système de prémurs préfabriqués et isolants, un procédé qui présente l'avantage de réduire la durée du chantier. Habituellement plus onéreuse, cette solution a cependant été proposée sans surcoût : en
période de récession de la commande, l'usine étrennait sa chaîne de fabrication toute neuve et ne pouvait se permettre de la laisser inactive. Contrepartie : l'opération a essuyé les plâtres (enfin, ici plutôt le ciment !) de la mise au point. Des traces de carbonatation sont en effet immédiatement apparues sur la surface des prémurs et il a fallu peindre la plupart des éléments. La logique de plaques de cette technique, d'une grande efficacité dans les surfaces, est très contraignante pour tous les angles et les noues. C'est seulement lors de la conception des détails, en anticipant comme ici sur la place donnée aux relevés d'étanchéité, acrotères ou limons d'escalier, que les difficultés d'assemblage peuvent être évitées. Et c'est avec cette rigueur que les rencontres entre plans verticaux et horizontaux ou matériaux dissemblables peuvent devenir les sèmes déterminants de la cohérence rhétorique de l'ensemble.


Maîtres d'ouvrages :   Ogec La Joliverie, Afiig 
Maîtres d'oeuvres :   Lépinay Chabenès & Scott architectes associés. Bureau d'architecture Marceau Lépinay 
Entreprises :   Isateg ; économiste, ECB    
Surface SHON :   11 014 m2    
Cout :   11,9 millions d'euros HT 
Date de livraison : études, septembre 2007-novembre 2008 ; travaux, février 2009-août 2010

cour d'entrée Façade Sud depuis la rue Arthur III<br/> Crédit photo : AMSELLEM Olivier Les deux écoles s'organisent et dialoguent autour de deux cours La cour haute Plan du rez-de-chaussée Parvis d'entrée, façade Sud et Est façade sud détail façade est vers la cour haute

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eva TRELKA   -   le 02/09/2011

encore un projet très sombre

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