Précisions : questions à Patrick Berger

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 26/06/2016

La Canopée des Halles fait polémique, certaines critiques se fondent sur une mauvaise compréhension des données du projet. Nous avons demandé à Patrick Berger de revenir librement sur six points qui ont fait débat.


Poids

Tout d’abord, le rapprochement fait entre le poids de la Canopée et celui de la tour Eiffel. C’est devenu une idée commune de prendre cette dernière comme étalon de mesure : on compare ainsi dans un guide le poids d’acier des verrières du Grand Palais ou de la gare d’Orsay (réciproquement 9 000 et 12 000 tonnes) avec les 7 300 tonnes de la tour Eiffel.

Mais parler d’architecture dans sa matérialité est difficile quand on ignore la typologie des structures, de leurs fonctions et des contraintes auxquelles elles répondent. En mesurant, pour comparer leur performance, la structure d’une tour-observatoire avec celle d’un ouvrage franchissant un espace pour le couvrir, cela revient à confondre un mat avec une poutre (pour cette dernière, la même longueur est deux à trois fois plus lourde).

Il convient donc de comparer ce qui est comparable : une structure portante doit être examinée comme solution aux problèmes posés par les contraintes d’un programme et d’un site. Cette construction, ici, a pour particularité de composer deux types de structure : l’une de type « bâtiment » pour les deux ailes nord et sud abritant des équipements culturels et l’autre de type « ouvrage de franchissement » s’appuyant sur ces dernières pour couvrir l’espace public central. Le poids de l’acier des bâtiments fait de portiques sur trois niveaux est de 3 500 tonnes.

La Canopée, comme couverture proprement dite de l’espace central, constituée d’une structure autostable, est, elle, de 3 500 tonnes.


Structure

Un des problèmes inédits posés par les Halles était la faisabilité d’une construction au-dessus d’un site dont le sous-sol est occupé sur cinq niveaux par des activités qui ne pouvaient être interrompues sans coût indirect considérable (le centre commercial) ou sans créer une atteinte à la vie urbaine et ses transports (la gare RER et la plateforme d’échange avec le métro).

Aussi, nous avons recherché un système constructif qui s’adapte précisément à l’infrastructure de ce sous-sol composé d’une trame de piliers en béton. La solution que nous avons retenue est partie de la contrainte de ces fondations. Trois décisions ont alors été prises :

- Fonder la Canopée uniquement sur certains piliers de l’infrastructure, ce qui conduit à des portiques conçus comme une « surélévation » de ces derniers, leur portée en étant donc directement déduite.

- Retenir l’acier pour sa légèreté en considérant la limite de charge admissible de chacun de ces piliers.

- Dessiner une couverture qui ne prenne appui que sur les éléments porteurs des portiques bordant l’espace central et trouver, en conséquence, une structure qui n’exerce pas de poussées à composante horizontale ou de tractions, car leurs reprises auraient modifié l’infrastructure existante. Dans la limite de la hauteur, Il en a résulté la conception de cette structure autostable. Sa morphologie donnait une sensation qui allait dans le sens du caractère de l’espace central recherché. Celle-ci a été développée avec le dessin et le rythme des éléments. Quant aux perceptions de robustesse ou de légèreté, elles sont comme celles de la matière ou de la géométrie, de la monumentalité ou de la mesure… elles font partie des curseurs avec lesquels on a, de tout temps, recherché le caractère architectural. Pour qu’il soit juste, je pense qu’il doit exprimer la destination d’un édifice et les liens avec son milieu.


Entre-Ouvertures

Une autre désinformation concerne les entre-ouvertures de la Canopée, où il se dit que cette disposition serait apparue au stade du permis de construire.

Faut-il rappeler que dans un concours d’architecture de marché public, même au stade d’une esquisse comme ce fut le cas ici, le maître d’œuvre doit remettre une note sur la faisabilité de son projet, entre autres, un schéma de la structure et une conformité à la sécurité incendie. Des experts les examinent préalablement au déroulement du jury et, s’il le faut, demandent d’écarter des projets si ces critères de faisabilité ne sont pas pris en compte.

Le principe des entre-ouvertures de la Canopée fut conçu dès le projet du concours (il suffit d’en regarder le dessin des coupes et d’en lire la note explicative). Un architecte remet des plans pour que son projet soit examiné.


Coût

Un autre sujet est la confusion entre le coût de la Canopée et celle de l’ensemble de l’opération du quartier des Halles. Le coût des travaux de la Canopée avec le patio est de 238 000 000 HT. Son coût initial a été augmenté du coût de la démolition et des conséquences de la complexité de l’état existant.

Ainsi, la découverte de l’amiante pendant la phase de démolition des bâtiments : arrêt du chantier, entreprise de désamiantage, délai de chantier allongé d’une année avec un coût à l’échelle de l’opération.

Ainsi, l’état des réseaux (fluides, électricité, désenfumage…) dans l’infrastructure qui, pendant trente ans, a fait l’objet de modifications et de rajouts, sans que l’état exact en soit connu. Leur diagnostic aurait exigé, par exemple, le démontage de tous les faux plafonds du Forum, ce qui était inenvisageable. La construction de la Canopée et du patio s’est alors confrontée à la modification de ces réseaux à l’avancement du chantier : ce qui a engendré un autre surcoût.

Les particularités de cette démolition/réhabilitation/construction avec, de surcroît, les dispositions et la logistique nécessaires pour assurer la sécurité du public occupant le site pendant les travaux, ainsi que le nombre important d’interlocuteurs dès les études, représentent une opération d’une telle complexité qui, je crois, est difficile à trouver. L’économie de la Canopée s’en est trouvée modifiée.

Mais l’architecture, c’est aussi cela, ce n’est pas une esquisse et il ne suffit pas ensuite d’appuyer sur un bouton pour que l’édification apparaisse. L’acte de construire est un chemin difficile mais il reste qu’il fait partie de la grandeur du métier d’architecte, et bâtir comme expérience vous fait regarder, penser et concevoir l’architecture autrement.


Couleur

La couleur n’existe pas sans la lumière. Le calme et l’atmosphère de l’espace central ne sont pas seulement dus à son acoustique, mais aux variations d’une lumière douce et diffuse selon le temps, ensoleillé ou gris. Ici, cette couleur et celle du verre ont été mariées pour produire cet effet.

Si vous observez, vous verrez que la tonalité de ce monochrome se modifie pendant la journée, également sur la surface de l’enveloppe, avec les vibrations de ses éléments verriers multiples. C’est une expérience de la lumière.


Symbolique

Enfin, pourquoi tenter de dévier les esprits en réduisant à la fonction de consommation un complexe urbain souterrain où se superposent des usages et des maîtres d’ouvrage aussi divers que le STIF, avec la gare Châtelet-Les Halles, la RATP, avec la plateforme d’échange, Unibail et les commerces (qui n’existeraient pas sans cette gare), la Ville de Paris avec la Canopée et ses 13 000 m2 d’équipement culturel (dont on ne parle pas) et une place publique abritée.

Pourquoi refuser de considérer que la gare des RER est la racine de cet arbre architectural ? J’émets l’hypothèse que se situe là le grand non-dit des Halles. Avec la création de cette gare, beaucoup n’ont jamais admis que la banlieue entre dans Paris en son centre avec le bouleversement que cela a représenté. Il est singulier d’ailleurs que près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la démolition des pavillons Baltard, et c’est comme si cette période de la vie parisienne n’avait pas existée. On n’en dit rien, on n’en montre rien, on est sec, cette période n’aurait pas de mémoire, pas d’imaginaire. Pourtant, beaucoup pourraient en témoigner, beaucoup plus que sur la vie telle qu’elle était dans ce quartier à l’époque du marché, puisqu’il faut être sexagénaire aujourd’hui pour l’avoir connue. Il faudra bien un jour faire un chapitre de cette histoire sociale depuis les années 1970, tout comme on sait faire celle, mythique, du « Paname » précédent.

Bien que là aussi : le ventre de Paris, Zola… À faire du titre d’un tableau un refrain, on finit par ne plus regarder les scènes qui y sont peintes : la misère, la dureté, la vie de ceux qui y travaillaient ou y habitaient.

Ce site a été chargé de beaucoup de déni. Qu’est-ce qui se cache derrière cela ?


La destination de l’espace de la Canopée est celle d’une place publique où convergent et s’assemblent les habitants de Paris et de sa métropole. Sa configuration avec ses sols étagés surplombant le patio a un potentiel scénographique. Sa montée vers le jardin de l’église Saint-Eustache en fait, avec l’échelle de son ouverture, l’expression d’une porte de Paris en son centre.

C’est un signe construit, symbolique.





<br/> Crédit photo : dr -

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