Processus et pratiques - « L’urbain anthropocène exige de nouveaux collectifs d’intelligence » Entretien avec Michel Lussault

Rédigé par Stéphanie SONNETTE
Publié le 25/04/2017

Dossier réalisé par Stéphanie SONNETTE
Dossier publié dans le d'A n°253

Michel Lussault fait partie avec Julien Choppin, Françoise Fromonot, Valérie Disdier, Nicolas Frize et Pascal Rollet du comité scientifique et artistique de la Biennale de Lyon. Géographe, professeur des universités à l’École normale supérieure de Lyon et président d’arc en rêve, il en appelle à plus de transversalité des savoirs et des pratiques, plus de légèreté des processus et une vision plus collective de la fabrique urbaine. 

D’a: Lorsque vous avez été sollicité pour faire partie du comité scientifique et artistique de la Biennale de Lyon, ses thématiques, autour des utopies concrètes, des processus et des pratiques, ont-elles fait écho à des préoccupations qui sont les vôtres par ailleurs

 

Pour commencer, j’ai été intéressé par la démarche singulière de cette biennale. J’ai trouvé tout à fait passionnant d’accompagner une biennale dont l’origine est à chercher non pas dans une politique culturelle de la puissance publique, mais dans la mobilisation d’acteurs professionnels qui, à partir de leur propre pratique et sur leurs fonds propres, ont décidé qu’il fallait faire quelque chose pour alimenter le débat public et la réflexion intellectuelle sur les questions urbaines et architecturales. Cette approche m’a semblé particulièrement importante parce qu’elle participe de ce que j’essaie de faire depuis longtemps dans différents domaines de mon activité, c’est-à-dire tenter de faire comprendre à chacun que les questions de fabrique de l’urbain intéressent tout le monde et qu’il est urgent de se déprendre dans une certaine mesure des normes, des règles et des procédures imposées par la puissance publique. Non que je sois méfiant a priori vis-à-vis de la puissance publique, mais je trouve que les biennales d’architecture qui ne sont que l’émanation d’une politique culturelle deviennent très vite des showrooms ou des expositions de créations architecturales qui renvoient aux logiques et à l’esthétique de l’art contemporain. On passe de fait à côté de ce qui fait une grande partie de l’intérêt de la question urbaine, c’est-à-dire aménager le cadre de vie en commun des humains, et des non-humains d’ailleurs. Et cette question ne peut pas être traitée simplement à partir d’une approche culturelle et/ou artistique. J’ai donc vu d’un bon oeil une biennale initiée à partir des réflexions très concrètes de professionnels, qui ont depuis plusieurs années pu faire le constat des points forts et des points faibles de leurs pratiques et essaient de développer une démarche intellectuelle réflexive à partir de ces constats. L’objectif à Lyon n’est pas seulement de montrer des belles choses, même si l’on pourra en voir, mais d’alimenter le débat public sur la fabrication du cadre de vie en commun des individus. La proposition de faire partie du comité scientifique est par ailleurs intervenue alors que j’étais cocommissaire et responsable scientifique de l’exposition « constellation.s, nouvelles manières d’habiter le monde », à arc en rêve, dont l’un des fondements était justement d’essayer de comprendre comment localement des habitants, des architectes et des urbanistes rassemblés essayaient d’inventer de nouvelles façons de produire et d’organiser leur cadre de vie en commun. Cette exposition était en quelque sorte déjà centrée sur ce qu’on pourrait appeler des utopies concrètes, et la participation à la Biennale de Lyon m’a paru être une bonne manière de continuer la réflexion engagée à propos de « constellation.s », et éventuellement de faire en sorte que cette contribution au débat public soit encore plus forte à Lyon. 

 

Les biennales sont-eles selon vo us des moments qui peuvent avoir une influence sur la manière dont on produira la vile da ns les années à venir? Des lieux susceptibles de porter une parole différente auprès des élus, des profesionnels, du grand public

 

J’avoue que j’ai une attitude embarrassée et équivoque par rapport aux biennales d’architecture, parce que je suis à la fois bon public et en même temps assez sceptique sur leur capacité à dépasser le monde un peu fermé des professionnels et des donneurs d’ordre. Ce qui m’intéresse dans le projet de Lyon, et nous verrons bien si nous réussissons ou pas, c’est de tenter de réinventer une dynamique à partir de la proposition biennale, de faire quelque chose de différent. Et pour cela, je vois dans ce projet la possibilité d’actionner en même temps trois leviers. Le premier, c’est le fait que cette biennale procède d’une volonté de professionnels de terrain qui s’investissent gratuitement et même à leurs frais pour faire en sorte que ce ne soit pas un événement commercial, promotionnel ou mondain, mais un moment de réflexion collective. Dans le comité scientifique, nous sommes très attachés à ce que cette biennale soit reconnue par les pouvoirs publics, mais nous ne souhaitons pas qu’elle soit récupérée comme un événement de plus d’une politique culturelle. Le second point, c’est que nous allons essayer de montrer des processus, beaucoup plus que des produits finis ou des oeuvres, c’est-à-dire insister sur une fabrication, pas sur un résultat. L’idée de départ, c’est de montrer un work in progress, des choses en train de se fair e. Le dernier point important à mon sens, c’est que la Biennale doit servir de vecteur d’alimentation d’un débat intellectuel et public qui ne soit pas limité à cet événement. Il doit y avoir un pré et un postbiennale qui permettent d’agiter le Landerneau lyonnais et national en permanence. C’est dans cette perspective qu’il y aura des conférences en juin, suivies de répliques. La préparation de la Biennale doit elle-même devenir une activité de cette biennale. Mon rêve, c’est que la Biennale ne soit pas une affaire de commissaires, a contrario de Venise où un comité d’experts confie le commissariat à un grand talent qui va s’enfermer pendant quelques semaines avec quelques centaines de milliers d’euros pour produire un programme. À Lyon, c’est très différent, il s’agit d’une création collective du programme. 

 

Sur le fond, quelles sont les réponses auxqueles vo us ave z été par ticulièrement sensible et qui vo us paraisse nt importantes po ur pe nser la fabrique de la vile de demain ? 

 

Nous sommes dans un moment historique où l’urbanisation mondiale a atteint un niveau qui confronte les sociétés à de nouveaux défis sociaux, technologiques, économiques et environnementaux, et ce d’autant plus que nous sommes rentrés dans l’anthropocène. Dans ce cadre, l’un des enjeux consiste à inventer de nouvelles relations entre les savoirs scientifiques, les savoirs d’expertises et les savoirs pratiques professionnels. Nous devons trouver une nouvelle manière de créer des agencements et des ajustements de savoirs, qui cassent la traditionnelle répartition des rôles et l’assignation de chacun à sa place, les universitaires d’un côté, les architectes de l’autre, les ingénieurs et la maîtrise d’ouvrage encore ailleurs. L’urbain anthropocène exige la constitution de nouveaux consortiums de pensée et de réflexion, de collectifs d’intelligence, capables de rendre intelligibles des situations qui n’ont jamais été aussi complexes et qui imposent de changer l’écologie et l’économie des savoirs. C’est en soi un enjeu, dont la Biennale est porteuse. La deuxième question qui a retenu mon attention, est celle de savoir si la fabrique urbaine peut être considérée comme un processus d’apprentissage et d’éducation permanent des acteurs engagés dans ce processus. C’est une manière pour moi de poser différemment la question de l’empowerment des acteurs, un terme à la mode, à juste raison, même s’il y a quelque chose qui m’agace dans cette invocation quasi mystique, cette liturgie de l’empowerment, comme s’il suffisait d’en parler pour que ça se produise, comme si la lumière de l’empowerment allait tomber sur ce pauvre acteur qui n’en peut mais. Comme Bernadette Soubirous à Lourdes aurait vu la Vierge, on aurait vu l’empowerment et on serait d’un coup plus en capacité d’agir. En réalité, il y a des processus de montée en capacité d’agir, quelque chose de l’ordre de l’apprentissage. Je me suis donc demandé comment apprendre aux acteurs, et je ne parle pas seulement des habitants, mais de tout le monde, et de qui on apprend. J’ai eu l’occasion d’écouter Teddy Cruz1, qui a poussé très loin l’idée que l’architecte était un curator, un commissaire, même si le mot est mal choisi. Je parlerais plus volontiers d’orchestrateur, presque de didacticien ou de maïeuticien, quelqu’un qui permet d’accoucher des idées et de faire en sorte que les gens apprennent des idées des autres et de la situation. Autour de cette question, on voit bien que ce qui est en jeu, c’est à la fois l’empowerment des habitants et la redéfinition des métiers de l’urbain, et donc aussi la formation des architectes, des assistants à maîtrise d’ouvrage, des ingénieurs. Il y a donc un enjeu très politique derrière tout cela. Le troisième point concerne le réemploi, la légèreté, la fragilité, la non-permanence, la fluidité de la pratique, dont je parle dans Hyper-lieux2, ce que j’appelle le forain, qui croise les réflexions sur l’économie des ressources, la sobriété, le respect des équilibres environnementaux, etc. C’est d’autant plus intéressant que depuis trente-cinq à quarante ans, les logiques de projet nous ont plutôt fait produire du dur, du puissant, du stable, de l’inerte, de l’irréversible. 

 

Vous pensez que cette manière de faire du projet urbai n, da ns le dur, est très française

 

Il y a une déclinaison très française de cette manière de faire du projet. Elle est liée à la pesanteur de l’État, au mode d’administration publique des collectivités territoriales et à l’empire des ingénieurs et des systèmes normatifs de l’ingénierie en France. C’est incontestablement une spécificité française. En revanche, ce que m’ont montré mes recherches depuis cinq à dix ans, c’est que cette logique du dur, de la puissance, de l’inerte et de l’irréversible, est fondamentalement très adaptée aussi à ce que j’appelle le fonctionnement des géopouvoirs, ainsi qu’au fonctionnement de l’économie immobilière spéculative. En réalité, elle convient très bien au jeu financier des acteurs majeurs de l’immobilier. Elle cadre donc parfaitement avec la vision financiarisée du développement urbain qu’on connaît dans le monde depuis une trentaine d’années. 

 

1. Teddy Cruz est un architecte américain qui travaille sur le territoire de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, où il développe des stratégies de soutien à l’urbanisation informelle avec les habitants. Il a reçu en 2011 le Global Award For Sustainable Architecture. 

2. Hyper-lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil, 2017. 


Lisez la suite de cet article dans : N° 253 - Mai 2017

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