Profession architecte : quelle place pour les femmes ?

Rédigé par Maryse QUINTON
Publié le 03/01/2022

Léa Casteigt, Atelier Boteko, Ajap 2020

Article paru dans d'A n°295

Pour ce dernier numéro de l’année, nous avons souhaité à nouveau interroger la place des femmes au sein de la profession d’architecte. Le palmarès des Ajap 2020, quasi exclusivement masculin (2 femmes sur 27, soit 7,4 %) atteste que les choses n’avancent guère, même auprès des plus jeunes générations. Aller au-delà du sempiternel constat, tâcher d’esquisser des éléments de réponses à cette problématique complexe et multifactorielle nous semble néanmoins important pour alimenter ce débat et ouvrir la discussion. Majoritaires dans les ENSA, les femmes disparaissent quelques années plus tard des Ajap mais aussi de la tête des agences. Il suffit d’observer le classement que nous publions dans les pages suivantes pour constater l’évidence : elles sont tout simplement sous-représentées, tout comme elles le sont dans les prix, les jurys et l’enseignement. Dominé par les hommes, le système s’autoalimente et semble malheureusement avoir encore de longues années devant lui. La prise de conscience est le préalable de ce changement de paradigme qui s’opère sous l’impulsion de celles et ceux qui souhaitent en finir avec ces inégalités. N’est-il pas désespérant de voir que la cause avance si lentement, le palmarès des Ajap n’étant qu’un exemple parmi d’autres ?

Alors que l’on parle partout de l’inexorable féminisation de la profession, le dernier palmarès des Album des Jeunes Architectes et Paysagistes 2020 a de quoi nous laisser pantoises. Parmi les 241 dossiers reçus et examinés par le jury, seules deux femmes ont été jugées à la hauteur d’en être sur les 27 architectes récompensés : Léa Casteigt de l’Atelier Boteko – dont l’associé avait dépassé la limite fatidique des 35 ans – et Camille Ricard, récompensée aux côtés de trois des quatre hommes qui compose son agence MoonWalkLocal. Soit 7,4 % de femmes et aucune d’entre elles n’est seule à la tête d’une agence. Avant de crier à l’injustice, encore faut-il qu’elles aient candidaté autant que les hommes, et ce n’est pas le cas. Parmi les 63 dossiers finalistes soumis au jury dans la catégorie « architectes », 28 % étaient des femmes. Une proportion moindre certes, mais que le jury n’a pas jugé bon de préserver, allant jusqu’à la diviser par quatre. Un constat d’autant plus troublant que ledit jury1 comportait cette année une grande majorité de femmes. Pour une fois – et c’est suffisamment rare pour être souligné –, la faute n’est pas à chercher dans le manque de parité de celles et ceux qui attribuent ces distinctions. Les femmes ne seraient-elles donc pas représentatives de cette nouvelle génération d’architectes ? Pas suffisamment talentueuses ? Pas à la hauteur ?

Le palmarès, dévoilé en janvier 2021, en pleine période de couvre-feu, n’avait sur le moment suscité aucune polémique. Quelques mois plus tard, la photo des heureux élus posant côte à côte et l’ouverture de l’exposition consacrée à leur travail à la Cité de l’architecture et du patrimoine rendait visible le malaise. Est-ce anecdotique quand on sait les bénéfices liés à l’obtention de cette distinction en début de carrière et, surtout, la charge symbolique que véhicule cette valorisation ? Les réseaux sociaux se sont emparés de la question, s’écharpant, chacun y allant de ses explications face à ce triste constat. Un des lauréats de cette promotion 2020 a bien tenté maladroitement de se défendre, lui et ses confrères, tantôt applaudis, tantôt fustigés par celles qui y ont vu un parfait exemple de mansplaining. Une illustration manifeste de la manière dont le sujet divise et qui n’est pas encore acquis, y compris auprès de ces générations supposées plus conscientes et éveillées sur ces questions que leurs aînés.

Quant au jury, il n’a pour l’heure pas réagi. Pour avancer les chiffres cités ci-dessus, nous avons sollicité Aurélie Cousi, directrice, adjointe au directeur général des patrimoines et de l’architecture, chargée de l’architecture au ministère de la Culture, un poste attribué à des femmes depuis de nombreuses années maintenant (voir notre entretien p. 1xx). L’occasion d’échanger sur cette évolution à la baisse, bien malvenue en ces temps où la parité est enfin mise sur le devant de la scène. Conscient du problème que pose ce palmarès, le ministère de la Culture a initié un groupe de travail réunissant d’anciens Ajap afin d’analyser comment, en 2021, nous en sommes en arrivés là et, surtout, pour faire évoluer un prix qui montre clairement ses limites en ce domaine.

 

Les femmes absentes des grands rendez-vous

Parmi les pistes évoquées, celle de la limite d’âge fixée à 35 ans, évidemment discriminatoire pour les femmes. L’âge moyen du premier enfant en France plaide pour ce constat. En 2020, selon les données de l’Insee, il est de 30,8 ans lors de l’accouchement. Il est d’ailleurs édifiant de mettre en parallèle le Prix des meilleurs diplômes de la Maison de l’architecture d’Île-de-France et celui des Ajap. Dans le premier cas, les femmes sont surreprésentées. Dans le second, elles ont disparu. Que s’est-il passé durant les quelques années qui séparent ces deux prix et dont la cible – « les jeunes architectes » – est la même ? La question de savoir s’il existe des femmes architectes n’a plus lieu d’être, bien que le métier se soit féminisé plus tardivement que l’ensemble des professions libérales. En revanche, savoir où travaillent ces femmes architectes est une interrogation à laquelle de nombreuses réponses se superposent. D’autant plus que les années ne résolvent pas le problème, a fortiori dans les grands rendez-vous de l’architecture. Créé en 1975, relancé en 2004, le Grand Prix national de l’architecture a récompensé seulement deux femmes, Anne Lacaton en 2008 et Myrto Vitart en 2016, toutes deux associées à un homme. Le 18 novembre 2021, à l’occasion de la clôture de la Biennale d’architecture de Venise, une conférence revenant sur les vingt et un ans (1980-2021) d’histoire de cet événement majeur réunissait un plateau 100 % masculin (Roberto Cicutto, Paolo Baratta, Hashim Sarkis, Amerigo Restucci et Luca Molinari), oubliant les femmes des 17 éditions passées. Et la bronca qui s’est ensuivie sur Twitter ne résoudra pas le problème. On s’indigne et on passe au sujet suivant.

Une question lancinante donc : où sont les femmes ? Absentes des générations précédentes (combien de femmes célèbres entre Jean Nouvel, Dominique Perrault, Christian de Portzamparc ?), les femmes ne seraient donc pas non plus représentatives de la nouvelle scène ? Il y a de quoi s’inquiéter. Le collectif Architoo est né en 2020, à l’initiative d’une quarantaine d’enseignantes chercheuses des écoles d’architecture et de paysage en France. Leur objectif est de lutter pour l’égalité et la diversité dans les écoles où les femmes, majoritaires dans les étudiantes, sont largement sous-représentées dans le corps enseignant. Face au palmarès des Ajap, Architoo n’a pas manqué de réagir dans un texte2 publié sur le site de la revue électronique Métropolitiques : « Il est désormais urgent d’interroger les modèles et les figures de la profession d’architecte qui sont transmis à travers ce prix. La sélection des Ajap n’est pas sans conséquences pour l’avenir de la profession, en termes de représentation comme en matière de renouvellement des pratiques et de transmission des savoirs au sein des lieux d’enseignement. Au vu de la portée, de la consécration et de la dimension publique qui la sous-tendent, l’organisation des Ajap doit se pencher sur cette distorsion. Elle doit revoir son processus de sélection afin de ne pas privilégier un genre plutôt qu’un autre […]. Il est urgent d’ouvrir les yeux et d’enquêter avec précision sur les causes d’un phénomène qui, quelle que soit la profession, valorise les hommes au détriment des femmes. Il est surtout urgent d’agir afin de faire évoluer la représentation de la place des femmes et des hommes dans l’architecture, au bénéfice de tous et toutes ! »

 

La maternité est-elle un handicap ?

La formation professionnelle continue (FPC) est une formation spécifique destinée aux étudiants qui, depuis de nombreuses années déjà, évoluent dans le monde professionnel. Ils sont de fait plus âgés et souvent parents. Durant quatre années leur sont dispensés des cours compatibles avec leur emploi du temps jusqu’à l’obtention du diplôme d’État d’architecte. À l’ENSA Nantes, trois femmes et douze hommes composent la promotion actuelle des étudiants en master 1 de FPC. Suite à la formulation orale de ce constat, un des étudiants assène avec ferveur : « Mais c’est normal ! » « Mais pourquoi donc ? » lui rétorque-t-on. Réponse de l’intéressé : « Cela demande quand même énormément d’investissement, les femmes n’ont pas la possibilité de le faire avec les enfants. » En 2007 lorsque Ségolène Royal annonce sa candidature à l’élection présidentielle, Laurent Fabius demande : « Mais qui va garder les enfants ? » On avait grossièrement imaginé qu’il s’agissait d’une réflexion de boomer. Malheureusement, même les plus jeunes reproduisent ces réflexes patriarcaux. En 2021, une femme ne peut manifestement pas reprendre ses études/avoir un métier chronophage/être ambitieuse et être une mère de famille investie.

Tous les deux ans, archigraphie3 dresse un état des lieux de la profession. Cette année, un chapitre entier de l’étude est consacré à la place des femmes au sein de celle-ci. Dans l’éditorial qui introduit cette étude riche d’enseignements, Elizabeth Gossart, conseillère nationale de l’Ordre des architectes, écrit : « La féminisation de la profession se poursuit. En près de vingt ans, la part des femmes est passée de 16,6 % à 30,7 %, cette augmentation touchant notamment la tranche d’âge des moins de 35 ans. C’est pourquoi, nous avons souhaité pour cette nouvelle édition faire un zoom, à partir d’une enquête spécifique conduite par le CRÉDOC, sur la place des femmes au sein de la profession, en examinant l’évolution de leurs effectifs et de leur parcours professionnel, ainsi que leur perception des inégalités. Si la situation s’est un peu améliorée, clairement, la marge de progrès reste importante qu’il s’agisse des revenus, des pénalités liées à la maternité (absence de revalorisation salariale, de prime, carrière bloquée) ou du montant des pensions de retraite. » Elles sont donc désormais un tiers à être inscrite à l’ordre, cette proportion s’élevant à 48,1 % chez les moins de 35 ans (23 % pour les 55-64 ans). Elles sont néanmoins sous-représentées à la tête des agences françaises (28,4 % des associés sont des femmes). Il existe également d’importantes disparités régionales, la Corse, la Nouvelle-Aquitaine et la Bretagne se partageant le podium des régions où les femmes sont les plus représentées.

L’étude archigraphie interroge : « Avez-vous réduit votre temps de travail pour vous occuper de vos enfants ? » 40 % des femmes répondent oui, contre seulement 18 % des hommes. « Réduire votre temps de travail » ou accepter un poste à moindre responsabilité ou ne pas créer son agence ou refuser un poste à responsabilité. Quelle que soit la manière dont est interprétée cette question, le constat est le même, la maternité est peu compatible avec la manière dont les architectes libéraux exercent généralement leur métier aujourd’hui, la tradition de la charrette étant toujours bien présente face au mythe d’une situation prétendument assainie. On sait que la charge mentale incombe toujours davantage aux femmes dans notre société patriarcale et cet état de fait n’est pas nécessairement subi par les femmes, il peut aussi être choisi par elles. En 2021, faire des enfants et décider de les élever soi-même est un choix assumé par beaucoup d’entre nous, au risque de voir une carrière ralentie ou de passer à côté de postes à responsabilités. De fait, la problématique est systémique. Comment avoir sa propre agence et être à 18 heures à la crèche ? Comment avoir sa propre agence et choisir l’allaitement long ? Comment concilier un rendu de concours et un enfant malade ? On pourrait égrener une longue liste de questions sans jamais trouver de réponse.

 

Les enfants n’ont-ils pas un père ?

Pourtant, dans la majorité des cas, les enfants n’ont-ils pas un père ? Depuis le 1er juillet 2021, le congé paternité est de vingt-huit jours. C’est une grande avancée mais est-ce suffisant ? Moins de 1 % des pères prennent un congé parental à temps plein après la naissance de leur enfant, contre près de 14 % pour les mères, rapporte une étude publiée en avril 2021 par l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE, dépendant de Sciences Po Paris). Toujours selon archigraphie, 43 % des femmes s’estiment pénalisées sur le plan professionnel par le fait d’avoir eu des enfants, contre 8 % des hommes. Nous nous sommes amusés à poser la question suivante aux architectes ces dernières semaines : « Qui quitte l’agence en milieu de journée quand il faut aller chercher un enfant fiévreux ? » On vous laisse deviner la réponse de ce constat dénué de toute valeur scientifique.

Autre élément d’explication, l’architecture est de toute évidence une profession où la constitution d’un réseau est importante notamment au démarrage. Or, ce temps informel qui permet de construire une carrière s’opère généralement après la journée de travail, lors des vernissages ou des dîners en ville, à l’heure où les femmes sont plongées dans le tunnel bain-repas-coucher.

Autre levier, celui de l’économie. S’il est un état de fait que partagent les hommes comme les femmes, ce sont les conditions économiques extrêmement délicates pour qui souhaite créer son agence. De l’aveu de toutes et tous, il est impossible de gagner correctement sa vie au départ, tout comme il n’est pas envisageable de travailler 35 heures. Si ce constat est partagé, les femmes sont à nouveau les premières touchées puisque travailler nuit et jour en ayant une vie de famille reste toujours la pierre d’achoppement de la profession. Majoritaires dans les ENSA, seraient-elles donc ailleurs ? Dans d’autres voies que celles de la maîtrise d’œuvre qui leur permettraient notamment de jongler plus facilement entre vie professionnelle et vie privée ? Face à cette situation qui peut apparaître comme une impasse, les femmes choisissent d’autres formes d’exercices, pour des systèmes juridiquement plus cadrés qui leur assurent la possibilité de mener de front vie privée et professionnelle. On les retrouve ainsi dans les institutions, en maîtrise d’ouvrage, dans les collectivités, mais aussi dans le fonctionnariat, un phénomène encore difficile à traduire par des données chiffrées.

 

La charge symbolique des prix

Quelle que soit l’estime ou l’importance qu’on leur porte, les prix participent de la reconnaissance, de la représentativité de la profession et donc de la visibilité des architectes. Lorsqu’une femme est récompensée, c’est coup double. Elle voit son travail légitimé mais aussi son statut de femme affirmé sur une scène à dominante masculine. Le Prix des Femmes Architectes apparaît comme semble acter l’acmé de cette situation déséquilibrée, l’existence même de ce prix légitimant un état de fait : « Ce prix a pour but de mettre en valeur les œuvres et les carrières de femmes architectes, afin que les jeunes femmes architectes puissent s’inspirer des modèles féminins existants, et d’encourager la parité dans une profession à forte dominante masculine », indique l’ARVHA, instigateur du prix. Soit. Isoler les femmes d’une compétition semble un préalable hautement discutable, légitimant en guise de postulat initial qu’hommes et femmes, en matière d’architecture, ne joueraient pas dans la même cour. De fait, on peut s’interroger sur ce prix dédié qui aurait comme effet contreproductif de permettre aux autres de s’affranchir de cette question. Peut-être le combat sera-t-il gagné le jour où ce prix n’aura plus raison d’être.

Prix autrement plus prestigieux, le Pritzker Prize n’a pas vraiment de leçon à donner. Si Anne Lacaton est cette année corécipiendaire avec Jean-Philippe Vassal, elle est seulement la sixième femme à être récompensée, après Zaha Hadid (2004), Kazuyo Sejima (2010), Carme Pigem (2017) et Yvonne Farrell et Shelley McNamara (2020) depuis la création du prix en 1979. Dans le même temps, 44 hommes ont reçu la prestigieuse distinction, Denise Scott Brown ayant tout bonnement été évincée du tandem qu’elle formait avec Robert Venturi, récompensé seul en 1991. Manque de modèles ? Découragement avant même d’avoir commencé tant le paysage ne laisse que peu d’espoir ? C’est aussi une des causes avancées pour expliquer ces disparités. Peu de femmes dirigent leur agence seule et en nom propre en France. Il suffit d’observer le classement des agences d’architecture par chiffre d’affaires que nous publions dans ces pages. Il nous faut remonter à la place 48 pour voir la première femme figurer dans le nom de l’agence, en l’occurrence Pascale Dalix, associée à Frédéric Chartier. Et à la place 182, pour trouver la première à exercer seule en nom propre : Gaëlle Péneau.

 

Inégalité systémique

L’absence de parité commence très en amont, dès l’école (voir « Vous reprendrez bien un peu de femmes ? », p. 71). L’inégalité dans le corps enseignant où les hommes sont largement majoritaires – environ 70 % et jusqu’à 75 % dans le champ du projet – produit un système qui forme le creuset de ces disparités. Ce manque de modèles dès l’école empêche certaines de se projeter. Anne Labroille, architecte-urbaniste et cofondatrice de l’association MéMO (Mouvement pour l’équité dans la maîtrise d’œuvre) intervient régulièrement dans les ENSA pour sensibiliser étudiantes et étudiants sur ces questions de discrimination et d’égalité femmes-hommes dans les métiers de l’architecture, du paysage et de l’urbanisme. Ce travail de terrain est l’occasion d’échanges salutaires avec celles et ceux qui feront l’architecture demain.

Corollaire de ce déséquilibre, cette domination masculine de la profession se traduit également par des attitudes sexistes, du harcèlement moral et des propos graveleux auxquels sont confrontées les étudiantes dans les ENSA. Architoo a publié un manifeste en 2020, dénonçant cette situation : « Décrypter et objectiver ces actes et procédés, c’est déconstruire les stéréotypes et les rôles assignés, c’est donner les ressources et les outils pour agir », résumait le collectif. Cette sensibilisation dès l’école est un levier essentiel pour faire évoluer les mentalités et mettre en place les conditions d’une équité possible très en amont puisque ces inégalités systémiques se perpétuent tout au long de la vie professionnelle.

Qu’en est-il des écarts de salaire ? Depuis le mercredi 3 novembre 2021, 9 h 22, les femmes toutes professions confondues travaillent gratuitement. Établie par l’Office européen de statistiques Eurostat, cette donnée symbolique traduit néanmoins l’inégalité salariale entre les hommes et les femmes, estimée à 16,5 % en 2021 (contre 15,5 % en 2020). L’architecture n’échappe pas à la règle. Toujours selon l’étude archigraphie 2020, la profession creuse encore plus cette inégalité salariale. Le revenu moyen des femmes (mais pas nécessairement à statut égal) exerçant dans le champ de l’architecture en 2018 est de 33 300 euros, tandis que celui des hommes est de 54 916 euros, soit une différence de 40 %.

 

Où sont les hommes ?

Si la cause avance, le combat est encore devant nous. En décembre 20184d’a consacrait un dossier à la question du féminisme en architecture, dossier qui actait du manque d’équité criant entre hommes et femmes. « Ce n’est pas qu’une affaire de femmes puisque nous sommes collectivement impliqués dans les réflexions et les débats quant à l’évolution de notre profession et la fabrication de nos villes », résumait Stéphanie Dadour, autrice de ce dossier. Car malheureusement, on entend peu d’hommes s’exprimer sur le sujet. Ils ne sont pas toujours conscients de ces inégalités, allant parfois jusqu’à les balayer d’un revers de la main. Puisque, pour l’heure, ce sont toujours les femmes qui assument la grossesse et l’allaitement, l’équité n’est pas pour demain.

Ne faudrait-il pas plutôt envisager le problème dans l’autre sens et revenir à des problématiques échappant au genre ? Pourquoi l’architecture impose-t-elle un tel rythme de travail ? Ne faudrait-il pas encourager d’autres manières d’exercer ce métier ? La charrette, culturelle et systémique, est-elle réellement inévitable ? Les femmes n’ont pas attendu que la révolution vienne de la gent masculine. Elles se dirigent massivement vers des postes qui leur permettent d’exercer l’architecture autrement. Car si un médecin libéral ou un avocat a le contrôle de son emploi du temps, un architecte, beaucoup moins. Le tempo est donné par les échéances de rendus, sur lesquelles il n’a pas le pouvoir.

C’est donc le système tout entier qu’il faudrait revoir et en particulier la manière dont les architectes, hommes et femmes, sont traités et acceptent l’inacceptable. Et notamment cette culture de la charrette aux conséquences multiples. Cette façon d’exercer ne devrait pas être la seule option. Mais soyons optimistes, les nouvelles générations ont beaucoup à apprendre à leurs aînés. Ces modèles archaïques devraient, sinon s’éteindre, largement diminuer. Les nouvelles configurations familiales, de couples ou encore l’absence de désir d’enfants chez les jeunes générations pourraient rebattre les cartes et ouvrir la voie à une parité accrue. De même que les jeunes générations refusent de sacrifier leur vie personnelle et inventent d’autres façons d’exercer le métier, insufflant un peu plus d’équilibre dans une profession où les salariés ont longtemps été corvéables à merci. Les paroles se délient, les femmes s’expriment, il était temps. C’est une première étape. Le sujet doit désormais prendre une réelle dimension politique pour être enfin suivi de faits. Une révolution dans laquelle les hommes ont également un rôle à jouer, sans craindre pour leur pré carré. Ils ont au contraire tout à y gagner.

 

1. Composition du jury du concours des Ajap 2020, présidé par la ministre de la Culture, représentée par Aurélie Cousi, directrice de l’architecture, adjointe au directeur général des patrimoines et de l’architecture ; présidents associés : Jacqueline Osty, paysagiste, Grand Prix national du paysage 2018 et Grand Prix national de l’urbanisme 2020, coprésidente pour les paysagistes et Pierre-Louis Faloci, architecte, Grand Prix national de l’architecture 2019, coprésident pour les architectes. Membres : Sylvie Adigard, journaliste, Télématin, Denis Dessus, président du Conseil national de l’Ordre des Architectes (CNOA), représenté par Roland Marques, conseiller national, Stéphanie Dupuy-Lyon, directrice générale de l’Aménagement, du logement et de la nature (DGALN), ministère de la Transition écologique, représentée par Anne Vigne, directrice du programme « Réinventons nos cœurs de ville » au Plan urbanisme construction architecture (PUCA), Élise Giordano, architecte, Ajap 2018, Jérôme Goze, PDG de La Fabrique de Bordeaux Métropole, Léa Hommage, paysagiste, Ajap 2018, Anne-Sophie Kehr, présidente du Réseau des maisons de l’architecture, Marie-Christine Labourdette, présidente de la Cité de l’architecture et du patrimoine, Jean-Baptiste Minnaert, directeur du Centre André Chastel, laboratoire de recherche en histoire de l’art, Alfred Peter, paysagiste, Nathalie Régnier-Kagan, architecte, professeure à l’ENSA Paris-Val de Seine, Laurent Roturier, directeur régional des Affaires culturelles d’Île-de-France, Joanne Vajda, architecte, professeure à l’ENSA Paris-Malaquais.

2. « Où sont les femmes ? L’égalité selon les Albums des jeunes architectes et paysagistes (Ajap) », Collectif Architoo, Métropolitiques.

3. archigraphie 2020, observatoire de la profession d’architecte, Ordre des architectes, 2020.

4. « L’architecture et la question féministe », Stéphanie Dadour, d’a n° 268, décembre 2018-février 2019.

 

 

 

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