À quoi sert l’Union internationale des architectes ? Rencontre avec Albert Dubler, président de l’UIA

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 04/03/2013

Article paru dans le d'A n°215

Peu connue des architectes français, l'UIA, actuellement présidée par l'architecte français Albert Dubler, contribue pourtant à ouvrir des fenêtres sur le monde.


« Le défaut de reconnaissance n'est pas le fait des seuls architectes français. C'est aussi le résultat de nos faibles moyens financiers, des urgences qui attirent la presse et les médias. »

DA : On entend souvent dire que l'UIA ne sert à rien…

Albert Dubler : Effectivement, l'UIA n'est rien pour un architecte lorsqu'il s'agit de payer la cotisation. En tant que section membre, la France règle une cotisation cofinancée par l'Ordre et des syndicats et dont le montant correspond à un peu plus de 1 euro par architecte. À l'échelle internationale, un lissage des cotisations permet à des pays à faibles revenus tels qu'Haïti d'y adhérer.

Au moment d'intervenir sur des thèmes importants pour agir sur la formation de l'architecte, l'exercice de la profession ou l'aspect vertueux des concours d'architecture, l'UIA sait se faire entendre et valoriser le travail de ses commissions. Récemment, nous nous sommes exprimés lorsque la durée des études a été remise en question.

Tous les trois ans, les congrès de l'UIA, qui réunissent plusieurs milliers de participants, sont des lieux d'échanges entre architectes de tous les pays. D'éminentes personnalités de la communauté architecturale internationale, de l'aménagement et de la construction y interviennent. En 2011, le congrès de Tokyo avait à l'origine pour thème « Design 2050 ». À la suite de la catastrophe de Fukushima, nous avons ajouté : « Au-delà des catastrophes dans la solidarité, vers un développement responsable ». Le prochain congrès aura lieu à Durban, en Afrique du Sud, du 3 au 9 août 2014, sur le thème « Une autre architecture, ailleurs ».

Quant à notre site Internet, 4 000 visites hebdomadaires de plus de trois minutes prouvent son utilité. On y trouve des statistiques, des adresses utiles, des données sur l'enseignement, les diplômes et les modes d'accès à la profession, l'organisation de la pratique, les assurances, la rémunération et son calcul, ainsi que les pratiques transnationales.


DA : Oui, mais concrètement, à quels résultats vos requêtes aboutissent-elles ?

AD : En janvier dernier, le gouvernement espagnol voulait par exemple ouvrir le marché des architectes aux ingénieurs, quelle que soit leur spécialité ! À la demande du Conseil supérieur des architectes espagnols et en concertation avec nos confrères espagnols, nous avons écrit à leur ministre de l'Économie et des Finances. Le Conseil des architectes européens et l'ordre des architectes français sont également intervenus sur le sujet. Nos confrères espagnols nous ont remerciés pour cette intervention.

À la demande de nos confrères de la fédération de Russie, Louise Cox, présidente avant moi, avait écrit aux autorités russes pour exprimer la désapprobation de la communauté internationale des architectes au sujet de la tour Gazprom de 300 mètres de haut qui devait être construite dans le centre historique de Saint-Pétersbourg. Notre action s'était appuyée sur des démarches entreprises d'une part par l'Unesco, d'autre part par l'organisation professionnelle russe. Finalement, le chœur international des voix a été entendu et la tour édifiée à 9 kilomètres du centre.

À Hongkong, le palais du Gouverneur était menacé. Nos réponses aux demandes se sont faites en coordination avec Icomos et Docomomo, notamment à Hongkong, où nous avons réussi ensemble à sauver l'aile ouest des bureaux du Gouvernement.

La Commission pratique professionnelle est parvenue à se faire entendre de l'OMC, organisation auprès de laquelle nous avons réussi, jusqu'ici, à faire admettre que le commerce de services d'architecture n'avait rien à voir avec celui des matières premières ou industrielles. Il est admis une part de réglementation dans ce commerce, notamment au nom de la protection des consommateurs. L'OMC admet la prise en compte des exigences de formation.


DA : Alors pourquoi l'UIA n'est-elle pas plus connue et reconnue des architectes français ?

AD : Le défaut de reconnaissance n'est pas le fait des seuls architectes français. C'est aussi le résultat de nos faibles moyens financiers, des urgences qui attirent la presse et les médias. Peu présentes dans nos rangs, les stars sont pourtant friandes de la tribune que représentent nos congrès.


DA : Quels sont les liens entre l'Unesco et l'UIA ?

AD : L'Unesco est née en 1945 ; l'UIA en 1948, avec le même esprit. Organisation non gouvernementale, elle a vocation d'unir les architectes de tous les pays, soit aujourd'hui 131 pays ou régions membres, avec des échanges constants. Contrairement à l'Unesco où elle n'est pas représentée, la Palestine a une section à l'UIA et cette section entretient des relations avec Israël. Seul réseau mondial des professionnels de l'architecture, l'UIA représente plus de 1,3 million d'architectes. De façon moins spécialisée, nous représentons les organisations professionnelles d'architectes de 93 % des habitants de la planète et en tant qu'ONG, nous avons participé en observateurs aux réunions des Nations unies sur les changements climatiques à Copenhague, Cancún et Durban, ainsi qu'à la conférence de Rio.


DA : Vous dites que la section membre est l'organisation professionnelle la plus représentative des architectes d'un pays. Concrètement, quelle est son action ?

AD : Les sections membres participent à la gestion de l'UIA (Bureau, Conseil), à ses commissions, à ses groupes de travail. Présente à la direction de l'UIA, puisque j'en suis le président, la France a des membres dans les trois commissions (Éducation, Concours, Exercice professionnel). Elle dirige deux groupes de travail (Habitat et Architecture, Enfants) et participe à d'autres (Patrimoine, Architecture responsable, Accessibilité, Sports, Édifices cultuels).


DA : Vous évoquiez les travaux sur la formation de l'architecte, l'exercice de la profession ou les concours d'architecture…

AD : Ces trois commissions sont le fer de lance de notre action. Concernant la formation, le travail d'experts désignés par l'UIA et l'Unesco a débouché sur la mise au point d'une charte approuvée en 1996, actualisée en 2005 et révisable tous les six ans. L'objectif est de former des architectes capables de faire face aux défis professionnels, culturels et sociaux. La « directive Services » européenne de 2005 a repris la charte établie par l'Unesco et l'UIA en définissant onze critères pour la formation des architectes.

L'UIA souhaite aujourd'hui ajouter à ces critères cinq autres points concernant la connaissance des sociétés au sein desquelles les architectes interviennent, l'environnement, les techniques de construction, les méthodes de financement des projets et la préparation à la recherche, pour donner du sens à la réforme LMD. Si nous défendons l'idée d'un doctorat d'architecture, nous estimons en revanche que seuls les praticiens sont en mesure d'enseigner le projet et certaines autres matières.


DA : Quels résultats pour la commission d'exercice de la profession lancée en 1994 ?

AD : Elle a défini « l'accord UIA pour la recommandation de règles professionnelles internationales de l'exercice de l'architecture » et les neuf directives qui y sont liées. Destiné aux professionnels, mais aussi aux instances gouvernementales de tous les pays, cet accord qui favorise la mobilité contient une déclaration des principes de professionnalisme et 16 questions de politique générale approuvées par l'Assemblée générale de l'UIA, à Pékin, en 1999. D'abord outil d'accompagnement, c'est un guide éthique pour un « commerce équitable » de l'architecture et un guide technique.

Nous avons souhaité en faire un outil utile pour les architectes qui, face à la globalisation du monde, ne sont plus confinés aux frontières de leur propre pays. Qu'il s'agisse de travailler de chez soi ou en association avec un confrère d'un autre pays, l'accord donne des recommandations sur les associations, les contrats, les règlements, etc. L'enjeu consiste à tirer vers le haut les pays les plus pauvres, à établir les conditions d'une réelle collaboration Nord-Sud, mais aussi à éviter d'ériger une valeur « dominante » qui serait une véritable monotonie architecturale à l'échelle mondiale. Cela peut se faire par une réelle collaboration, en tirant parti des ressources de l'architecture vernaculaire et des savoir-faire régionaux.

Avec l'Unesco, l'UIA a défini le Règlement Unesco-UIA sur les concours internationaux adopté par la Conférence générale de l'Unesco. Il s'agit de cadrer les conditions du lancement et du déroulement d'un concours international en précisant les droits et les devoirs respectifs des concurrents et du promoteur. L'UIA est le seul organisme partenaire de l'Unesco à veiller à l'application de ce règlement et apporter son soutien aux concours organisés en conformité avec lui, tels ceux de l'Opéra de Sydney, du Centre Georges-Pompidou à Paris, du Centre international de conférences de Tokyo et de la Grande Bibliothèque d'Alexandrie.


DA : Revenons aux écoles. Un peu comme Gault et Millau, vous tentez de mettre en place un système de validation fondé notamment sur le nombre d'enseignants et le nombre de mètres carrés par étudiant… N'est-ce pas un peu aléatoire ?

AD : Ce ne sont bien sûr pas les seuls critères ! Nous évaluons aussi et surtout la qualité de l'enseignement dispensé en fonction de critères définis dans la charte Unesco-UIA pour la formation de l'architecte, qui est mise à jour en permanence par un comité spécifique. Nous visitons les écoles et vérifions leurs conditions matérielles. L'idée de la formation au projet en atelier restant notre priorité, nous recommandons un minimum de 12 mètres carrés par étudiant.

Notre système idéal est celui d'une espèce de « co-apprentissage » du projet. Le nombre d'écoles par habitants et les critères de sélection sont d'autres éléments de comparaison pertinents. La France compte 60 millions d'habitants et 22 écoles d'architecture, alors que le Japon possède 256 écoles pour 135 millions d'habitants avec un système bien plus sélectif.


DA : Quels partenariats mettez-vous en place et quelles sont les actions plus spécifiques selon les régions ?

AD : Outre les institutions intergouvernementales, non gouvernementales et les organisations régionales d'architectes, l'UIA établit des partenariats d'entreprise ou industriels. L'innovation, la technologie, la diversité culturelle et l'engagement environnemental sont les termes fédérateurs de ce partenariat. Des programmes de travail sur le thème de l'architecture responsable visent à aider la profession à répondre efficacement aux défis de l'architecture et de l'urbanisme soutenables. Afin d'offrir une expertise professionnelle en matière de conception du projet et de réalisation architecturale à l'ensemble de la communauté internationale, ces programmes cherchent à appliquer les principes, les techniques et les systèmes de l'énergie passive à l'architecture. Dans ce contexte, la Région 1 de l'UIA (ex-Europe de l'Ouest) a créé, sous l'égide de Christiano Lepratti (Allemagne), une plateforme en ligne sur les matériaux de construction soutenables et les méthodes de création d'énergies. Dans le cadre de la participation de l'UIA à la Conférence du climat de Copenhague et sous l'égide de Adrienn Gelesz (Hongrie), la Région II de l'UIA (ex-Europe de l'Est) a créé une base de données des meilleures pratiques. La Région IV (Asie-Océanie), pilotée par Yolanda David Reyes (Philippines), a recensé de bons exemples de pratiques soutenables. L'Afrique du Sud a créé un site Web et une base de données recensant des réalisations architecturales exemplaires. Des programmes de formation sur les disciplines liées à la conception et à la construction soutenable sont également organisés avec une étude des réglementations et de leur impact dans les différents pays.

L'architecture et la société, l'urbanisation, le tourisme, les villes intermédiaires, les catastrophes en milieu urbain, l'habitat sans frontière sont autant d'autres thèmes au cœur de notre action.

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