Rendre la cathédrale à la cité

Rédigé par Benjamin MOUTON
Publié le 05/07/2021

Extrait de carte, réalisée par Eric Vivian en 2014 d’après le plan Delagrive de 1754

Article paru dans d'A n°291

par Benjamin Mouton, Architecte en chef, Inspecteur général des Monuments historiques (h), chargé de Notre-Dame de Paris de 2000 à 2013, AA, Hon. FAIA. 



ÉVOLUTION HISTORIQUE 


Au début des travaux de construction de la nouvelle cathédrale, et afin d’approvisionner le chantier, Maurice de Sully avait créé vers 1163, dans l’axe de la cathédrale, la « rue Neuve-Notre-Dame » dans le prolongement de la rue existante. On sait qu’il a dû pour cela effectuer de nombreuses acquisitions de maisons pour leur démolition. 


Les premières représentations révèlent l’imbrication des parcelles, la présence de nombreuses églises, de l’Hôtel-Dieu le long de la Seine, et le tracé légèrement coudé de la rue Neuve-Notre-Dame. Il montre surtout l’emprise de l’ancienne basilique-cathédrale carolingienne du parvis remontent au XVIe siècle : le plan Truschet et Hoyau vers 1550 (1) montre un espace exigu entouré d’un tissu urbain serré ; le plan archéologique (2) apporte des informations plus précises sur Saint-Étienne, dont la démolition constituera « en creux » le parvis du début du XIIIe siècle : ce n’est donc pas un espace élaboré, mais un « laissé pour compte » improvisé. Ses dimensions sont restreintes : 30 mètres de profondeur, pour 50 mètres de largeur, et de contour irrégulier du fait de l’entrée de l’Hôtel-Dieu à 17 mètres du portail Sainte-Anne. 


Il est important de noter que ce parvis va perdurer ainsi pendant cinq siècles et demi : on le voit sur le plan de Mérian (1615) (3), sur les gravures du milieu du XVIIe siècle avec la fontaine de 1575, l’enclos clérical entouré de bornes et les maisons médiévales (4), et en 1734 sur le plan de Turgot (5). 


En 1746, Germain Boffrand reçoit commande de l’hospice des Enfants-Trouvés. Il conçoit deux bâtiments de part et d’autre de la rue Neuve (6), dont le débouché sur le parvis est encadré de deux pavillons à colonnades (7). C’est la première composition du parvis, selon une « place urbaine » monumentale d’architecture classique côté ouest, alors que les trois autres côtés restent inchangés. Seul le bâtiment nord sera construit, ce qui accentue l’irrégularité du parvis : sa largeur reste inchangée, mais sa profondeur portée à 60 mètres au nord est toujours de 17 mètres devant le portail Sainte-Anne au sud. 


1772 : l’incendie de l’Hôtel-Dieu ravage tout le côté sud de la rue Neuve (8). L’Hôtel-Dieu, qui devait être transféré à l’hôpital Saint-Louis, est reconstruit de 1782 à 1802 selon un long bâtiment de cinq niveaux le long de la Seine. Le pavillon d’entrée sur le parvis (architecte Nicolas-Marie Clavereau) est reculé à l’aplomb du gouttereau sud de la cathédrale (9). L’hospice des Enfants-Trouvés est agrandi vers l’ouest. 


La profondeur du parvis ne change guère (60 mètres), mais le nouveau pavillon d’entrée dégage la façade de la cathédrale, portant la largeur du parvis à 65 mètres. Le parvis de Boffrand est presque restitué… mais en plan seulement : en face du côté nord de la rue Neuve, toujours bâti, le côté sud en vis-à-vis est vide, bordé par le jardin de l’Hôtel-Dieu (10). 


1853, Georges Eugène Haussmann est nommé préfet de la Seine et reçoit jusqu’en 1870 compétence de la voirie et de la salubrité. Sur le parvis, des changements radicaux seront réalisés : à partir de 1866 la reconstruction du nouvel Hôtel-Dieu (Émile Jacques Gilbert architecte) provoquera la démolition de la Rue Neuve-Notre-Dame et de l’hospice des Enfants Trouvés (10). De 1863 à 1867, la caserne des Cent-Gardes – qui deviendra Préfecture de police (Pierre-Victor Calliat architecte) – est construite le long de la rue du Petit-Pont (12). L’ancien Hôtel-Dieu est démoli en 1878 et en 1880, le parvis est entièrement dégagé, de l’Hôtel-Dieu à la Seine, et de la cathédrale jusqu’à la Préfecture de police. Sa profondeur atteint 170 mètres pour une largeur de 105 mètres (13). 


Cette évolution historique est le tableau d’un échec persistant, où l’évolution des constructions, de 1742 à 1838, dégageant une fois au nord, une fois au sud, n’a cessé d’accentuer le déséquilibre du parvis de la cathédrale. On comprend que les grands travaux d’urbanisme du XIXe siècle ont été l’occasion d’assainir par le vide ce désordre construit. On peut dire que c’est, hélas, l’histoire d’un « grand ratage », s’achevant sur un désert de 1,7 hectare qui n’est le résultat ni d’une réflexion sur la cathédrale dans la Cité, ni d’une recherche de composition, ni même une solution… 


 

LE PARVIS AUJOURD’HUI 


Au début du XXe siècle, le parvis devient un gigantesque parc de stationnement, qui s’approche à quelques dizaines de mètres de la cathédrale. De 1965 à 1972, lors de la création d’un parc de stationnement enterré, des fouilles archéologiques sont menées sous le parvis (14). Les vestiges, de l’époque gallo-romaine jusqu’au début du XIXe siècle, sont mis à jour (Michel Fleury) et vont donner naissance à la « crypte archéologique » couverte d’une dalle. Les études d’André Hermant et de Jean-Pierre Joue tentent en vain de lui donner une composition, mais débouchent sur un dérisoire traitement de surface, conséquence de frilosités multiples, qui évoque par un effet de dallage la rue Neuve et les îlots urbains de part et d’autre… que quelques massifs plantés tentent de « verdir »… Sans grand succès (15). 


 

LE PARVIS PROJETÉ 


En 2015, la mairie de Paris lance une réflexion pour l’ensemble de l’île de la Cité ; le Centre des monuments nationaux propose avec l’architecte Dominique Perrault de couvrir les cours et espaces publics de verrières, créant 100 000 m2 de surfaces commerciales « sans poser une seule pierre » : il s’agit donc d’une « captation commerciale ». Le projet prévoit de couvrir le parvis de Notre-Dame d’une verrière éclairant la crypte où le public aurait accès depuis le quai des bateaux-mouches, hors crues (16)… Si la découverte de la cathédrale est ainsi offerte depuis les vestiges qui lui sont antérieurs, en revanche, depuis l’accès normal de la rue on pourrait redouter la « dématérialisation » du sol par le verre, et le doublement par la réflexion de la façade de la cathédrale (17 ?). Le projet de Dominique Perrault est le dernier acte, l’état ultime d’abstraction et d’isolement de la cathédrale, au péril de sa mise en lévitation. 


 

ANALOGIES 


Les cathédrales bâties très tôt au cœur des cités étaient entourées des tissus urbains les plus denses, et la confrontation entre monumentalité gothique et étreinte urbaine n’a jamais été vécue comme un conflit, puisque la vocation symbolique de la cathédrale était d’être au cœur de la Cité (18). Pendant tout le Moyen Âge et la Renaissance, le rapport d’échelle entre la façade occidentale des cathédrales et la dimension de leur parvis, qui ne dépassait pas quelques dizaines de mètres de profondeur, n’a jamais été considéré comme une contrainte. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que l’urbanisme a créé des places et perspectives architecturées : le projet de Boffrand en 1746 en est l’illustration. L’ouverture du parvis de Notre-Dame en 1880 est la poursuite de cette mise en monumentalité, mais en abandonnant toute notion de composition et d’échelle urbaine : la cathédrale devient un « objet architectural » isolé dans un espace vide et hors de mesure. Le projet de Perrault en 2016 en est le dernier acte. 


Cette tendance à l’amplification des parvis et à la mise en scène des cathédrales, sorte de « purification architecturale », ne se voit pas qu’à Paris : à Chartres, par la démolition au XIX siècle du quartier canonial, le parvis est porté de 18 mètres à 100 mètres devant les portails ouest ; à Reims, après les bombardements de la Première Guerre mondiale, les abords de la cathédrale sont dégagés, adoptant cette tendance à l’évidement… Et les cas se multiplient. En 1924, prenant conscience de l’importance du cadre urbain des cathédrales, la Commission supérieure des MH décide le maintien du cadre urbain, non seulement à Reims, mais aussi Beauvais, Noyon… malgré l’opposition des conseils municipaux et de l’opinion publique qui ne veut pas que l’on obstrue la vue de « sa cathédrale ». Les débats rebondissent à Amiens (1974), Rouen (1976). Mais à l’inverse, des concours sont lancés pour le réaménagement des parvis à Reims (1992) et à Chartres (1993). 


 

UNE SCÉNOGRAPHIE QUI EXPRIME LE SENS 


La cathédrale doit à la fois dominer la ville, être vue de loin, et en même temps appartenir à l’échelle du piéton. Dans les villes où les parvis médiévaux sont encore conservés, la cathédrale ne se découvre qu’au débouché de rues peu larges, bordées de maisons de trois à quatre étages. Et par l’apparition soudaine de la prodigieuse puissance de son architecture, saisit le piéton d’un extraordinaire « coup de théâtre architectural » : Strasbourg (19), Quimper (20), Rouen (21)… où, par la malice d’un alignement – imparfait ? –, la cathédrale n’apparaît pas sur son axe, mais sur sa tour nord qui se découvre et s’étire dans le ciel de la rue de toute la puissance ; peu à peu, au fur et à mesure de l’approche du parvis, l’architecture de la façade se révèle dans toute la majesté de sa composition (23). À Paris, le lavis de Eduard Gaertner (1826) affichant ce coup de théâtre (24) fait regretter vivement, avec la démolition de la rue Neuve, la disparition de ce paysage urbain pittoresque et vivant. 


Qu’apporte donc aujourd’hui au visiteur un grand parvis de 170 mètres devant Notre-Dame, sinon de prendre une photo frontale ? Que lui apporte ensuite sa remontée du parvis, et qu’apprend-il de nouveau sur la cathédrale et son contexte ? Rien de plus qu’un grossissement de la même image, mais sans émotion : le parvis dilaté a desséché l’architecture qui est devenue muette et solitaire. 


 

RETOUR À L’ÉCHELLE DE LA CITÉ 


Alors que traumatisme de l’incendie de Notre-Dame a bouleversé le monde entier et galvanisé les énergies de sa renaissance… Au moment où Chartres et Reims travaillent sur la réparation des parvis de leurs cathédrales, c’est aujourd’hui l’occasion inespérée de mettre fin à Paris à un égarement monumental, dont on ne comprendrait pas qu’il reste en l’état. C’est le moment d’en engager résolument l’étude. 


L’objectif n’est pas de restituer un état historique disparu, le parvis médiéval ou la place monumentale de Boffrand. Il est de reconstituer l’échelle urbaine du parvis en harmonie avec celle de la cathédrale, de le recomposer et le reconstruire, en tenant compte de l’état existant. 


L’actuel parvis est entouré de la cathédrale, de l’Hôtel-Dieu et de la Préfecture de police, qui génèrent plusieurs axes de composition (25) : l’axe EO de la cathédrale, l’axe OE de la rue Neuve-Notre-Dame d’abord pointée sur la tour nord ; l’axe NS de l’actuel Hôtel-Dieu ; l’axe OE de la Préfecture de police, qui se prolonge par la rue du Cloître et longe le bas-côté nord de la cathédrale ; l’axe NS de la rue d’Arcole, qui passe au-devant des portails jusqu’au pont au Double. Ces axes donnent l’armature de la composition possible, qui pourrait répondre naturellement à ce qui manque : 


– Restituer l’échelle du parvis, dont la profondeur au XIIIe siècle était d’environ 30 mètres, puis de 60 mètres au XVIIIe siècle. Pour comparaison, la profondeur du parvis à Strasbourg est de 16 mètres ; à Angers de 20 mètres ; à Quimper de 29 mètres ; à Senlis de 32 mètres ; à Rouen de 42 mètres… À Paris, une profondeur moyenne de 30 à 40 mètres correspondrait à l’échelle urbaine consacrée pendant cinq siècles et demi, et qui a satisfait à la fois à l’admiration du piéton et aux cérémonies religieuses ou nationales. 


– Restituer l’émotion de la découverte de la cathédrale, faire renaître le « coup de théâtre architectural » perdu que le lavis de Gaertner révèle, et restituer l’échancrure de l’ancienne « rue Neuve Notre-Dame » (26).  


– Recréer une façade bâtie sur la Seine bordée d’une voie de promenade et de desserte (27). 


– Conserver et compléter les alignements d’arbres, la seule végétation urbaine compatible… 


– Construire des îlots répondant aux objectifs fonctionnels longtemps attendus (28) : le musée de l’Œuvre Notre-Dame, autour des documents foisonnants sur l’histoire et l’architecture de la cathédrale depuis sa construction, ses épreuves et gloires historiques, les travaux de sa renaissance au XIXe siècle, sa restauration postincendie… ; les relevés, les dessins et les documents des travaux, les maquettes, la recherche documentaire et scientifique que l’incendie a mobilisés… ; les témoins, objets des fouilles, les fragments issus de l’incendie, le dépôt lapidaire qu’il faut sauver… offrant enfin une extraordinaire présentation de l’édifice au public ; la liaison naturelle avec la crypte sous le parvis actuel ; les ateliers des tailleurs de pierre, charpentiers, couvreurs, verriers, ferronniers le long de la Seine… et l’activité permanente du chantier de la cathédrale ; l’accueil du public visiteur de la cathédrale, et tous les services d’accueil, de confort, restauration, boutiques, consignes… 


 

ARCHITECTURES 


La question de l’échelle et de la volumétrie est essentielle : il ne faut pas dépasser des constructions R+2 ou R+3, afin de préserver le rapport avec la cathédrale ; éviter les grandes perspectives, ne pas craindre les rues étroites et les venelles. 


La question de l’écriture architecturale est décisive. L’esquisse d’une « cathédrale éphémère » (29) proposée il y a plus d’un an pouvait donner une préfiguration « contemporaine » de cette réoccupation du parvis. Mais bien plus difficile qu’un morceau de bravoure, ce qui est attendu ici c’est une architecture contemporaine et non mimétique, libre mais en écho avec le tissu urbain traditionnel et non « hors sol », sans rupture avec la cathédrale ni concession aux sirènes de l’architecture internationale. Créer de nouveaux îlots urbains, jouant sur les silhouettes, les rythmes, les opacités et transparences selon les rez-de-chaussée et les étages, les matériaux (30)… 


CONCLUSION 


Cela relève peut-être de la gageure (31), et c’est là que se trouve le véritable défi architectural, pour une véritable démonstration de création et d’harmonie, inventive et de haute qualité, qui montre ce qu’une architecture du début du XXIe siècle peut réussir avec bonheur, dans la réconciliation de la cathédrale avec sa ville : un concours international y trouvera sa légitimité, son opportunité, au moyen d’un programme bien conçu. 


La cathédrale a été détournée et statufiée par sa mise en majesté au fond de son parvis, et toute tentative d’y porter atteinte risquera probablement d’être inhibée, comme l’ont été récemment les projets de Hermant et Joue, par des acteurs inquiets ou des procureurs du Patrimoine mondial ? Il faut pourtant se persuader qu’il faut assumer et se saisir de cette opportunité. 


« Ils ne savaient pas que c’était impossible ; alors ils l’ont fait » ! (Mark Twain) 

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