Rideau. Réflexions sur la réhabilitation de la tour Bois-le-Prêtre, Paris XVIIe

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 02/04/2012

Article paru dans le d'A n°207

Tout a sans doute déjà été écrit sur la trop célèbre tour Bois-le-Prêtre construite en 1961 par Marcel Lopez et récemment réhabilitée par Frédéric Druot, Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal, après une première mise aux normes en 1990. Cette réhabilitation semble s'inscrire dans la continuité d'un Mouvement moderne d'inspiration miesienne. Elle s'en détache cependant pour bifurquer et ouvrir des perspectives insoupçonnées.

Les tours Bois-le-Prêtre et Borel (aujourd'hui détruite) de Raymond Lopez se dressaient à la limite de Paris en renvoyant aux Lake Shore Drive Appartements construits en 1951 par Mies van der Rohe à Chicago. Mais au lieu de s'ouvrir sur le lac Michigan, ces deux compositions cristallines exposaient cruellement leurs occupants aux nuisances du Périphérique.

Il existe a priori une parenté entre le modernisme orthodoxe de Raymond Lopez et l'écriture minimale de Druot, Lacaton & Vassal qui ont su métamorphoser la tour rescapée. La proposition des trois architectes semble ainsi rigoureusement découler du plan dessiné à la fin des années cinquante. Mais dans le même mouvement, cette adjonction permet également de pondérer, voire d'annihiler, le caractère héroïque et presque sadien de cette structure. La gangue autoportée érigée autour du bâtiment – conçue pour que les logements puissent rester en partie occupés pendant les travaux – renverse la donne. Comme si Louis Kahn et ses parois servantes se retournait contre Mies et ses trames aristocratiques. Les espaces supplémentaires érigés sur leurs propres points porteurs autour de l'existant brouillent la lisibilité de la structure constructive originelle. Ils masquent désormais la composition qui voyait ses extrémités se soulever d'un demi-niveau afin que la façade, où alternaient aléatoirement allèges et fenêtres, puisse rivaliser en abstraction avec les œuvres de Mondrian. L'occupant fait retour dans un dispositif où tout ce qui concernait l'habitabilité avait soigneusement été effacé.


Écran nuageux

Cette auréole d'espaces supplémentaires se compose de multiples couches qui se déroulent, glissent, se plissent : stores tendus vers le sud et l'ouest, portes coulissantes en polycarbonate, baies vitrées protégées par des rideaux métalliques destinés à renvoyer la chaleur de l'été ou matelassés pour s'interposer à la froideur de l'hiver. Ces composants mobiles rendent floues et incertaines les limites du bâtiment, comme s'il s'agissait d'une masse nuageuse capable de se transformer au gré des météores. Le transparent et l'absorbant se conjuguent avec le brillant et le réfléchissant pour réagir aux moindres mouvements du ciel. Ils définissent une masse opalescente pouvant répondre au temps gris et pluvieux comme au soleil éclatant.

Dans l'édifice des années soixante, la coupe remplaçait la façade ; dans celui corrigé des années 2010, la coupe est remplacée par une enveloppe épaisse réclamant des gestes spécifiques pour animer les différentes parois mobiles.


Intimité

Ce retour de l'enveloppe permet également de réhabiliter l'intérieur bourgeois du XIXe siècle. Les multiples couches de rideaux – tulles, velours… – délaissées par les Modernes au profit d'une continuité de l'intérieur et de l'extérieur, font ici retour sous d'autres formes. Chaque appartement peut ainsi se fermer sur lui-même et convoquer en lui-même son propre dehors. Les filtres qui absorbent les sons et cachent le paysage relèguent l'espace externe au rang d'une zone placentaire permettant à l'espace interne de porter son développement à son paroxysme. Protégé par ses multiples couches plus ou moins opacifiantes, l'espace intérieur trouve en lui sa raison d'être, à l'opposé des maisons de verre modernistes qui la reçoivent de l'extérieur.

La visite de l'un des appartements habités est édifiante : rien ne semble s'interposer à l'expression de ses occupants. Murs et cloisons dessinent des cimaises impeccablement éclairées et avides de porter les traces de leurs habitants, comme les parois des grottes néolithiques. Chaque porte ouvre sur un monde inouï où l'architecture n'interfère pas. Comme dans Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók, où chaque chambre révèle sans concession l'un des aspects de l'âme de son propriétaire, le visiteur est plongé à chaque porte dans un univers différent.

Les appartements se divisent entre un espace de l'usage et un espace des possibles reprenant la partition déjà définie dans la maison Latapie. Invitant au libre déploiement des mondes les plus intimes, ils s'organisent comme autant de boîtes de Pétri, ces boîtes transparentes remplies de milieu nutritif, utilisées en biologie pour la culture des micro-organismes. Ils témoignent d'une architecture qui sait s'effacer pour permettre au locataire de trouver une fantasmagorie à sa mesure, plutôt que lui apporter un imaginaire pré-pensé et préconstruit.



Lisez la suite de cet article dans : N° 207 - Avril 2012

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