Ryuji Nakamura. Des trames de papier à l'ère des outils numériques

Rédigé par Laurence KIMMEL
Publié le 12/06/2011

Article paru dans le d'A n°201

Très en phase avec les outils de conception numériques, l'architecte japonais Ryuji Nakamura n'en développe pas moins une recherche sur un matériau traditionnel simple. Avec du papier, il réalise en effet de stupéfiantes structures qui s'inspirent de certaines caractéristiques des images virtuelles, comme l'utilisation facile de trames répétitives. Leur perception s'apparente également à celle des fenêtres multiples de nos écrans d'ordinateur.


Ryuji Nakamura crée des formes simples, parfois enfantines, par la répétition d'éléments qui semblent d'une fragilité extrême. Son matériau de prédilection est le papier, utilisé en feuilles ou en fines bandes. Le choix savant du motif répété crée une complexité, que l'on découvre au fur et à mesure de l'observation de ses architectures, installations ou objets.


UNE TRAME COMME EXPÉRIENCE COMPLEXE DES CADRES

Nakamura a développé un type de trame tridimensionnelle en forme de « vagues ». Il a assemblé et collé ces feuilles de papier ondulées et découpées. L'opération consiste à garder l'intersection entre deux structures de « vagues » dans le sens horizontal et dans le sens vertical. On ne comprend qu'à la vision de la trame première et du résultat final. L'opération est très facilement réalisée par les logiciels de conception 3D.

Mais ici, elle est en papier et on s'éloigne des opérations de découpage classiques d'une simple feuille. De nombreuses pièces de son travail dérivent de cette structure spatiale. Il exploite ainsi ses caractéristiques visuelles. Par exemple, Cornfield, présentée lors de l'exposition « What is architecture? " au musée d'Art moderne de Tokyo, est une « géométrisation » de cette structure. Deux points de vue privilégiés nous permettent de retrouver le motif de base, formant ainsi des perspectives impressionnantes. Ryuji Nakamura expérimente la multiplicité des points de vue secondaires, définissant d'autres motifs plus complexes que l'on perçoit en tournant autour de la sculpture.

Nakamura cherche à développer un nouveau type d'expérience spatiale et perceptive, qui prend en compte la multiplicité des écrans dont nous sommes aujourd'hui entourés et dans lesquels semblent s'ouvrir à l'infini de nouvelles fenêtres.


UN MAGASIN COMME RÉSEAU D'OUVERTURES ET DE MIROIRS

Dans ses projets d'architecture, Nakamura abandonne ces motifs de papier. Pour l'une de ses premières réalisations, un magasin pour la marque de lunettes Jin's Global Standard, il a implanté une série de parois qui servent de présentoirs à lunettes. Leur positionnement, en diagonale par rapport aux limites de l'emplacement, et donc la longueur variable des parois, jusqu'à la pointe finale, intensifient la perception du phénomène de répétition, en renforçant celui de perspective. Il n'y a ni intérieur ni extérieur puisque nous sommes dans un centre commercial. Seule l'étroitesse entre deux parois donne cette impression d'être dans un espace délimité, alors que des ouvertures nous « projettent » toujours vers « l'extérieur ». Ce qui augmente cette impression d'étrangeté, c'est la répétition du décor stéréotypé d'un intérieur d'appartement, rendu abstrait par l'emploi généralisé de la couleur blanche. La répétition et la condensation de ce motif accordent à l'ensemble une atmosphère onirique.

La longueur variable des parois ne donne pas à voir la régularité de la succession des plans. Il y a répétition, espacement régulier, mais dans un ensemble qui paraît se « déplier » comme un livre. L'espace semble « courbe ». Les miroirs et ouvertures au niveau du regard complexifient le système. On perçoit dans un miroir la paroi opposée ou, par une ouverture, le couloir voisin. Petites ouvertures à hauteur d'yeux et miroirs s'enchaînent donc dans notre axe de vision, de manière à créer des profondeurs spatiales virtuelles furtives. Les ouvertures et les miroirs n'étant pas positionnés de manière régulière par l'architecte (Jin's Global Standard s'est chargé de leur positionnement précis), le système génère des surprises. Ouvertures et miroirs multiplient les échappées visuelles, redoublant celles des allées.

L'architecture de Ryuji Nakamura esquisse donc, par l'utilisation d'éléments répétitifs et de motifs devenus archétypaux, une architecture de la multiplicité des points de vue et perspectives. Il nous permet d'expérimenter physiquement le type de vision produit par les ordinateurs et leurs emboîtements de représentations d'espaces. L'architecture s'est toujours développée en interaction avec les technologies de son temps. Les dispositifs numériques qui nous envahissent aujourd'hui influencent inéluctablement notre manière de voir. En les explorant dans des systèmes esthétiques singuliers, l'architecte nous aide à développer des outils culturels pour analyser, intégrer et se réapproprier ces nouvelles manières de voir le monde.

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