Samaritaine, épisode 5 : Trop c’est trop !


Publié le 17/06/2014

Suite à la décision du tribunal administratif de Paris d'annuler un des permis de construire de La Samaritaine, les réactions n'ont pas cessé de pleuvoir. D'abord la SPEFF qui a tenu à défendre sa position, puis la réaction du critique et enseignant Jean-Paul Robert, et le point de vue de l'Ordre des architectes en Île-de-France. L'ancienne directrice de l'ENSAB, l'architecte dplg Marie Minier, qui est également Architecte-urbaniste en chef de l’État, ex-Architecte des bâtiments de France, nous a aujourd'hui fait part de son avis sur la question.

Comme les autres avis, nous partageons son texte avec vous.


Trop c’est trop !


Considérant le délire qui s’est emparé, plus qu’à l’accoutumé, du projet LVMH/SAMAR/SANAA, il paraît opportun d’apporter quelques précisions fondamentales de la vie d’un projet soumis à l’avis du maire de Paris.

Le nombre de dossiers de projets instruits annuellement par, entre autres, les services de l’État et la ville de Paris est extrêmement important. Les autorisations sont pléthores et les permis de construire nombreux. La plupart des dossiers, pour ne pas dire tous, font l’objet, avant dépôt, de consultations et d’avis préalables, de concertations, d’amendements. La durée d’instructions, qui varie de 12 à 24 mois en moyenne laisse aux associations le temps nécessaire pour se prononcer ou émettre des avis ne serait ce qu’au niveau des permis de démolir ! C’est dire que durant cette période l’attention portée par tous est constante et maintenue.


Contrairement à ce qui se passe dans d’autres régions de l’hexagone (constat du fait de mon expérience en régions), à l'exception culturelle de la capitale, tous les projets soumis à la vigilance des services sont, sauf rares exceptions, conduits par des architectes. C’est dire la chance qu’a la capitale de pouvoir s’enorgueillir d’une réelle architecture de qualité… Mais qu’est-ce donc une architecture de qualité ? Une architecture qui flatterait le passéisme et réfuterait la modernité, une architecture passe-muraille qui démontrerait de son intégration en copiant sans en avoir les moyens ni techniques ni culturels ? Une architecture travestissant et se travestissant dans des logiques conservatrices ? Mais quels sont donc les critères retenus par les associations pour avancer les défauts d’intégration d’un projet, par quelles références étayent-elles leur argumentaire de porter atteinte aux abords et à la visibilité, notamment de l’Arc de Triomphe ? Soyons sérieux !

Les berges de Seine ont été protégées au titre du patrimoine mondial de l’Unesco, protégées pour leur richesse architecturale et monumentale certes, mais aussi pour la multiplicité d’échelles et de désordres qui en constitue son hétérogénéité – les superpositions de verrières, d’ateliers, de lucarnes, d’additions d’architectures vernaculaires ou pseudo-historiscisantes, de brèches, d’interstices et de juxtapositions –, sans lesquels le romantisme des berges n’existerait pas.


Quels sont donc les arguments qui ont plaidé pour refermer le magnifique projet de SANAA ? Le bon goût ? L’esthétique ? Depuis quand la rupture serait affaire de mauvais goût ? Depuis quand la diversité est-elle une entrave à l’évolution de la pensée ? Depuis trop longtemps le dogme du soi-disant « porter atteinte au sacro saint article 11 » permet à quelques groupies du bon goût d’entraver la création et de balayer d’un revers, sous l’excuse d’un état pseudo-patrimonial sans intérêt particulier, la sensibilité architecturale et son absolue nécessité.

L’angle patrimonial est un bien facile bouc émissaire. Étendard levé qui parle à tous et nous renvoie à un conservatisme bien pensant et rassurant. Mais cette simple vision du patrimoine est dangereuse car elle pervertit ce qu’est fondamentalement la notion de patrimoine et l’instrumentalise à des fins poujadistes et réactionnaires. A contrario la notion de patrimoine n’est, paradoxalement, ni conservatrice ni attentiste, elle permet d’enclencher la dynamique de création et de progression pour durer. Elle est avant tout technique et historique. Il est trop facile d’organiser la confusion au détriment de l'architecture !

Laissons de côté les tartes à la crème Pyramide et Beaubourg, qui font « partie », au plaisir de tous, du paysage parisien. Il y a bien d’autres références dans lesquelles l'ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, a vu et lu l’avenir du paysage urbain parisien. Cherchez bien dans Paris les lieux où les architectes, avec leurs maîtres d’ouvrage, ont réussi à faire un vrai travail de modernité parce qu’on leur a permis de simplement démontrer que l’on pouvait juxtaposer : Frédéric Borel avenue Poincaré, abordant l’haussmannien, Rudy Ricciotti caressant Le Corbusier à Jean Bouin, Franck Hammoutène se fiançant aux Galeries, Babel et sa bibliothèque multicolore, Soler enrobant les Bons Enfants, sans compter les magnifiques extensions réussies d’hôpitaux, Renzo Piano et Virgin, le lycée Stanislas, la Banque Postale de la rue de Sèvres, Opus 5 et les logements de la Place Clichy et bien d’autres lorsqu’on leur a permis de flirter avec le tissu si parisien, à « meltingpoter » de toute urgence.

Personne ne s’est encore insurgé contre la « disneysation » de Laennec, personne n’a hurlé contre cet aménagement dispendieux qui vole les mètres carrés à des logements potentiels qui auraient naturellement pu bénéficier à de nombreux mal-logés. Le bon goût résiderait-il dans l’enduit ocre et la tuile bien rangée et panachée ? Il renvoie à cette image du patrimoine tel qu’on peut l’apercevoir dans nos régions, donc il rassure et permet de ronronner. Quelle erreur, regardons plutôt à gauche, la banque Postale, plutôt qu’à droite, Laennec, lorsque nous remontons la rue de Sèvres vers Montparnasse. Le projet de restitution de Laennec est un réel mépris de la modernité et de nos propres capacités à encourager l’architecture du XXI° siècle.


L’amalgame qui est fait entre ce qui doit être et devrait être, nous conduit tout droit vers un refus d’évolution et encourage une « déviance de droititude » pauvre, stérile, sans idées et, nécessairement sans avenir et vers laquelle il est très simple de se tourner car elle ne demande pas d’effort intellectuel de compréhension compte tenu d’une appropriation instantanée. Ce n’est pas non plus en fustigeant la maîtrise d’ouvrage et, pire, les architectes du projet, que nous réussirons à convaincre le public et nos politiques de la nécessité d’architecture, trop souvent rejetée et réfutée au profit de pseudo fac-similés patrimoniaux rassurants. Bien au contraire, en pratiquant ce type d’exercice, on conforte l’aspect corporatif qui ramène au titre de chapelles notre profession et nous empêche d'exister. A fortiori, nous devons tous, maîtres d’ouvrage et architectes, tout exercice confondu, plaider et œuvrer pour convaincre et ériger nos compétences en réelles capacités d’actions comme outils de l’évolution.

Il faut souligner que l’agence SANAA a déjà subi, à Paris, l’attaque d’associations de défense des sites et paysages, toujours avec ces mêmes arguments de non intégration. En effet, un projet de logements, pourtant porté par une maîtrise d’ouvrage publique, sous la pression d’associations, a été annulé récemment. Situé en frange du Bois de Boulogne à la Porte Dauphine, sa modernité a, paraît-il, chagriné la susceptibilité associative qui s’est dissimulée derrière un pseudo argument d’abattage d’arbres et de dépassement de l’espace protégé de quelques mètres carrés. Arbres qu’il était pourtant aisé de replanter et une éventuelle légère dérogation à propos du dépassement aurait pu être accordée. Tout est question d'enjeux, et donc de choix. Peut-on être certain que c’est l’évanescente architecture de SANAA, et non pas la présence de logements sociaux dans le XVI° arrondissement, qui ait armé de bras de l’association ? Peu de temps après, SANAA obtient le Pritzker... Sur ce régime de castration, les exemples sont malheureusement nombreux et surtout méconnus, car moins prestigieux que le cas qui nous occupe.


En tant qu’architectes ou services instructeurs, nous devons avoir le courage de prendre la parole au bénéfice de l’architecture, des architectes, de l’autre, des autres, et surtout pour que le public puisse prendre la mesure de nos actions. Laissons travailler les architectes, ceux là même qui sont bien formés dans les ENSA, grâce aux investissements de l’État. Vous ne voudriez tout de même pas que cet investissement collectif soit mal utilisé ? Vous ne pouvez pas demander à ces architectes de ne produire que de pâles copies lorsqu’ils sortent des écoles et, de fait, anéantir une pédagogie du projet pourtant reconnue et habilitée.


Que les associations de défense s'arc-boutent pour que l’Hôtel Lambert continue à traverser les siècles, soit, mais qu’elles justifient le maintien de quelques bribes subsistantes pour participer à la cristallisation du tissu parisien et entraver sa métamorphose, cela ne paraît pas envisageable au risque de filer droit vers une situation que nous regretterions tous.


Marie Minier

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luc DUPONT   -  être humain le 24/06/2014

Les propos de cette femme font frémir, et j'ai bien peur que les termes de "poujadistes et réactionnaires" qu'elle brandit ne s'appliquent qu'à elle même, aux propos qu'elle développe!
J'ai récemment voulu rénover un tout petit bâtiment (maison en copropriété) dans l'esprit de la "maison de verre", et j'ai du renoncer face au "mur" administratif qui s'élevait devant moi, personne ne voulant se prononcer: l'architecte voyer, sa chef, la personne de la mairie d'arrondissement... Tout le monde se renvoyait la balle, ou ne se prononçait même pas! J'avais quatre personnes face à moi.
Quant à dire "Laissons travailler les architectes, ceux là même qui sont bien formés dans les ENSA", là, les bras m'en tombent! La vérité est à l'opposé: les élèves architectes sont totalement endoctrinés, notamment des utopies des mouvements modernes, et n'apprennent rien de l'art de la construction. Il m'a fallu dix ans pour désapprendre toutes ces inepties, et commencer à apprendre par moi-même, en voyageant, en faisant des recherches personnelles...
S'il vous plait, Madame, un peu de décence, de retenue, ou au minimum, un peu de réalité.

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