Soldes d'été du Patrimoine architectural du XXe siècle !  

Rédigé par Agnès Cailliau et Tatiana Kiseleva DOCOMOMO FRANCE
Publié le 22/07/2012

Immeuble de logements sociaux, Courcouronnes — Paul Chemetov

"A vendre!" l'Ecole d'Architecture de Nanterre de Jacques Kalisz !

"Tout doit disparaître!" Les logements de Courcouronnes de Paul Chemetov, l'hôpital Louise Michel d'Adrien Fainsilber, l'Université du Mirail de George Candilis à Toulouse, le quartier de Mériadeck à Bordeaux de Jean Willerval, Lagarde et Royer, le centre Thales à Vélizy de Claude Parent!

"Liquidation totale!" de l'usine Famar à Orléans de Jean Tschumi, des bureaux et laboratoires Novartis à Rueil-Malmaison de Bernard Zehrfuss, Martin Buckhardt et Jean Prouvé.

Faisant fi des nombreux soutiens de grands noms de l'architecture mais aussi d'associations comme SPPEF, Paris Historique, et DOCOMOMO International... , et de simples citoyens, ces bâtiments, en bon état ou pouvant être réhabilités, sont menacés de démolition.

Cette "braderie" détruit des logements alors que l'on déplore leur pénurie, nous prive de la possibilité de donner du travail à différents corps de métiers et artisans pour les restaurer ou les réhabiliter, et nous dépossède d'un patrimoine XXème inestimable.

Agnès Cailliau, (Architecte du patrimoine, Présidente de DOCOMOMO France)



LA DEMOLITION N'EST PAS UN PROJET :
Immeuble de logements sociaux, Courcouronnes, 1983 ; architecte Paul Chemetov

NB: En novembre 2011, Paul Chemetov nous avait déjà adressé un plaidoyer pour Courcouronnes : vous pouvez retrouver son texte ici.

L'éditorial du nouveau site de l'association DOCOMOMO France prend part contre les démolitions du patrimoine architectural récent, souvent passées sous le silence à défaut de communication suffisante. Echappant aux préoccupations des associations patrimoniales et mises en cause par l'arrogance des nouveaux projets, ces constructions peinent à trouver leur place dans la manière ancienne de penser le patrimoine.


« Une culture qui est en train de se faire »

L'intérêt pour l'architecture du XX siècle ne s'observe qu'à la fin des années 80. La fondation de DOCOMOMO International (1988), la Recommandation du Conseil de l'Europe relative à la protection du patrimoine architectural du vingtième siècle (1991), le Label Patrimoine XX siècle du Ministère de la Culture Français (1998), les Recommandations d'Istanbul (2002), la création du Comité Scientifique International sur le Patrimoine XX siècle au sein de l'ICOMOS (2005), l'inscription de la Ville du Havre dans la liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO (2005) et bien d'autres faits ont contribué à établir un cadre réglementaire et pédagogique et de définir les critères de protection des œuvres architecturales du siècle passé, marquant un tournant important dans l'évaluation du patrimoine bâti récent et la reconnaissance des valeurs propres à l'architecture et l'urbanisme de notre époque.

En revanche, il semble encore prématuré d'acter la reconnaissance de l'architecture d'après-guerre. Depuis la création du label Patrimoine XX siècle en 1998, parmi les quelques 530 œuvres labellisées en Ile de France, seules 10% se réfèrent à l'architecture postérieure à 1945, dont une quinzaine d'édifices construits entre 1970 et 19891.

C'est au printemps 2011 que le pavillon de l'Arsenal ouvre l'exposition « Architectures 80 », première dans son genre mettant en lumière les réalisations architecturales récentes dans leur contexte urbain, politique et socio- culturel. Par les exemples les plus significatifs de ces architectures « plurielles et complexes », l'exposition appelle à mieux appréhender les idées qui ont guidé les bâtisseurs de la ville d'hier, partie intégrante de la ville d'aujourd'hui.

Parmi les œuvres majeures exposées - l'ensemble de logements sociaux à Courcouronnes, construit en 1983 par Paul Chemetov pour le Toit de la Famille Parisienne. Or c'est au même printemps 2011 qu'une lettre de Stéphane Beaudet, maire de Courcouronnes, informe l'architecte de la démolition programmée de l'immeuble. Alors que les échanges de courriers qui ont suivi cette annonce sont aujourd'hui publics, il me paraît important de s'attarder sur les enjeux urbains qui mettent en évidence la divergence d'approche à l'existant et au renouvellement urbain.


« Pièce urbaine » au centre du quartier

Construit en 1983, l'immeuble de 80 logements sociaux à Courcouronnes (département de l'Essonne) se situe dans le quartier Canal 1 de la Ville Nouvelle d'Evry dont la naissance date des années 1970. L'ensemble s'inscrit dans un programme de logements sociaux qui représentent plus de 50% des constructions du quartier, aujourd'hui un des plus jeunes de France. Délimité par la voie de chemin de fer et l'autoroute A6, le Canal, classé Zone Urbaine Sensible en 2000 et à l'écart du reste de la ville, vit actuellement en mode « auto-suffisant » grâce aux services de proximité associés aux logements.

Bénéficiant d'une position centrale dans le quartier, probablement la principale raison de sa mise en cause, l'équerre de l'immeuble assure la rencontre de deux tissus urbains, l'un orienté selon les points cardinaux, l'autre tourné à 45 degrés, notamment pour le raccord à la voirie existante. Le parvis piéton triangulaire formé par le creux de l'équerre devient un espace central par son emplacement et par ses usages. Le parvis s'ouvre à l'ouest sur un mail piéton et à l'est par un large porche sur la place de l'hôpital Louise Michel, aujourd'hui également menacé de destruction et fermé à cause de la construction de l'hôpital à Corbeil-Essonnes2.

Le volume de l'équerre est d'une grande richesse plastique. Un rythme de doubles piliers correspondant à l'emplacement des circulations verticales se déploie le long de la rue. Deux niveaux en surplomb couronnent l'ensemble. Dans le retrait créé se nichent des balcons et des loggias. Les extrémités de l'équerre sont traitées de façon singulière, répondant aux bâtiments et aux voiries existantes. Le socle de l'immeuble regroupe plusieurs services qui sont le point de rencontre des habitants: sept commerçants sont encore sur place pour assurer la survie du quartier. La majorité des appartements bénéficie d'une double exposition tandis que les deux derniers niveaux de l'immeuble s'organisent en duplex. L'ensemble a été rénové en 2007 par Efidis, le bailleur actuel de l'immeuble, et malgré les quelques incendies ponctuels et le parking squatté, reste fonctionnel.


Comment donc la démolition d'un bâtiment neuf de logements sociaux, non amorti, peut être d'utilité publique?


La convention de rénovation urbaine du quartier est signée en décembre 2009 par l'Etat, l'ANRU, les collectivités locales et des bailleurs sociaux. Faisant l'allusion à la « fragmentation du quartier », sa « fragilité sociale » et à un manque de repères, elle fixe comme principaux objectifs le « désenclavement du site » et la « constitution d'un véritable quartier ». Le « véritable » éco-quartier d'environ 800 logements doit s'implanter sur les terrains libérés par l'hôpital. Sa réalisation est associée à la démolition des 80 logements sociaux, présentée comme condition sine qua non. La nouvelle ligne de Tram', traversant le nouveau quartier, dévie « accidentellement » du tracé de la voie existante pour passer sur l'emprise du bâtiment. L'ANRU explique que la suppression du bâtiment a pour objectif d'ouvrir la perspective visuelle. La seule démolition des 80 logements est estimée à 7 millions d'euros, soit plus de 10 pour cent de l'opération d'un coût total de 61 millions d'euros.

Les rectangles des îlots futurs sont superposés au plan de l'existant, sans tenir compte des géométries actuelles. Alors qu'il ne faut pas chercher loin les réponses aux attentes du projet : la rue du Pont Amar est d'une largeur suffisante pour le passage d'un tramway, la structure de l'immeuble permet l'élargissement du porche si une transparence supplémentaire s'avérait nécessaire, la place publique existe et mérite d'être réaménagée.

Le remaillage du quartier a pour ambition de régler les problèmes sociaux par des gestes urbains. Le tracé rectiligne de l'avenue, choisi pour représenter le désenclavement, s'accompagne de la suppression de la mémoire du lieu. Les mesures de destruction que l'on dit nécessaires à la création d'un éco-quartier relèvent-t-elles véritablement du développement durable dans son sens premier? Les exemples de réemploi, de réhabilitation et de la restauration, cités lors de l'exposition « Ré-Architecture » à l'Arsenal, montrent pourtant une alternative possible. Compléter le tissu existant avec les irrégularités de ses strates, soigner la ville plutôt que procéder de la logique de table rase, semblent les solutions évidentes dans la situation économique actuelle et le manque de logements en Ile de France.

La Mairie assure ne pas pouvoir faire marche arrière. A qui s'adresse donc la pétition signée par les 250 habitants de Courcouronnes en soutien des habitants de l'immeuble, sans voix devant une délocalisation forcée ? Comment ne pas prendre en compte l'avis des professionnels de l'architecture et de l'urbanisme? Aujourd'hui se sont prononcées pour la préservation de l'immeuble :


Frédéric BOREL, Grand Prix d'Architecture

Jean-François CABESTAN, Architecte Historien

Agnès CAILLIAU, Architecte du Patrimoine, Présidente de DOCOMOMO France

Lionel CARLI, Président du Conseil National de l'Ordre des Architectes

Henri CIRIANI, Grand Prix d'Architecture

Michel CORAJOUD, Grand Prix d'Urbanisme et du Paysage

Francis CUILLIER, Grand Prix d'Urbanisme et du Paysage

Christian DEVILLERS, Grand Prix d'Urbanisme

Adrien FAINSILBER, Grand Prix d'Architecture

Bruno FORTIER, Grand Prix d'Urbanisme

Antoine GRUMBACH, Grand Prix d'Urbanisme

Anne LACATON et Jean-Philippe VASSAL, Grands Prix d'Architecture

François LECLERCQ, Architecte Urbaniste

Jacques LUCAN, Architecte Historien, Professeur

Marc MIMRAM, Architecte Ingénieur

Jean NOUVEL, Grand Prix d'Architecture, Prix Pritzker

Philippe PANERAI, Grand Prix d'Urbanisme

Bernard PARIS, Architecte Urbaniste

Dominique PERRAULT, Grand Prix d'Architecture

Rudy RICCIOTTI, Grand Prix d'Architecture

Bernardo SECCHI, Architecte Urbaniste

Francis SOLER, Grand Prix d'Architecture

Jean-Louis SUBILEAU, Grand Prix d'Urbanisme

Roger TAILLIBERT, Grand Prix d'Architecture

Gérard THURNAUER, Grand Prix d'Architecture

Bernard TSCHUMI, Grand Prix d'Architecture

Thierry VAN DE WYNGAERT, Président de l'Académie d'Architecture


C'est un appel qui parle de l'existant, exprime le respect pour la vie là où elle s'est établie. Comment empêcher la fuite en avant et toutes les dépenses inutiles qui en découlent ? La réponse serait de mettre l'ambition politique en phase avec la réalité vécue.



Tatiana Kiseleva (Architecte, Membre de DOCOMOMO France)



1 Liste des édifices labellisés publiée sur le site du Ministère de la Culture le 7 novembre 2011.

2 Hôpital Louise Michel, construit en 1982 par Adrien Fainsilber, bénéficie aujourd'hui d'une structure modulable capable de doubler la capacité de l'établissement actuel ou d'accueillir un nouvel usage.


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Jean-François BRIDET   -   le 23/11/2012

Vous pouvez ajouter à la liste l'hôtel de ville de Chartres du moins illustre Jean Maunoury, très bel exemple de la reconstruction bâti en 1962 et toujours en excellent état. Pour en savoir plus et participer aux efforts de notre assocition pour le sauver de la démolition décidée par le maire sans le moindre débat préalable, connecter vous à : www.rehabilitons.fr

Izem NOIR   -   le 09/08/2012

Ce bâtiment ressemble à un gruyère troué... sans balcon, ni terrasse.. très mal placé..
il faut remplacer le gruyère à troue par du compté..
un éco-quartier de 800 logements permettra une meilleure mixité sociale..
Ce bâtiment est surtout vue comme un cheveu dans la soupe par la majorité des habitants de courcouronnes.

Kasia DUSAUTOY   -  architecte le 06/08/2012

Bonjour, j'ai étudié à la Défense : un cadre propice à la création et à la mixité sociale, si, si! Cet édifice comme les autres cités dans cet appel, sont des fragments du patrimoine XXe siècle. On ne peut que constater l'ignorance des autorités en matière du patrimoine bâti! L'architecture n'est pas enseigné avant le BAC...

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