Splash, plouf, scrack ! - Le « Pavé », la dalle versaillaise mais en plastique sénégalais

Rédigé par Benoit JOLY
Publié le 18/12/2017

À mi-chemin entre la tomette traditionnelle et le parquet flottant, le "Pavé" est né d'une compression de déchets de plastique PEHD

Article paru dans le d'A n°259

Impressionnisme en tie and dye ou Dubuffet façon terrazzo ? Avec sa forme molle en étoile de mer et ses couleurs flash, le « Pavé » imaginé par un collectif d’étudiants en architecture va bientôt passer au stade de la production industrielle. Sa particularité : il est à 100 % constitué de déchets plastique, triés en amont par une jeune usine écoresponsable (sic) basée au Sénégal. Une démarche méritoire d’upcycling mêlant engagement social et nouvelles applications architecturales.

À l’origine du Pavé, un collectif d’étudiants de l’Ecole d’architecture de Versailles planche sur un projet au Kenya. Alarmés par la prolifération des déchets plastique dans la nature, ils lancent l’idée d’une brique de construction constituée de résidus. Rapidement, parce que le matériau s’érode au soleil, se dilate et présente une faible résistance au feu, le projet s’oriente vers un revêtement de sol. Diplômes en poche, les architectes veulent passer de la théorie à la pratique : un partenariat avec l’entreprise sociale française Waste & Hope ainsi qu’avec Proplast – une usine de traitement des déchets au Sénégal – va les pousser à entrer dans le dur de la production. Le prix Gabriel, délivré par l’association Live for Good, vient justement de confirmer leurs intuitions de départ.

En quelques semaines, et grâce à l’incubation dans une ruche de start-up dont ils bénéficient dès lors, ils développent l’idée du Pavé  une dalle de sol qui rappelle la tomette traditionnelle en terre cuite pour sa forme et le parquet flottant pour son mode d’assemblage. Leur matériau de prédilection, le PEHD (polyéthylène haute densité) est souvent utilisé pour le flaconnage, les bouteilles de shampoing ou de détergent, plus résistant ou approprié que les autres PET, PELD, ABS ou PS… Après un passage au four et une simple compression dans des moules de fabrication artisanale, les résultats sont probants.

 

De Thiès à Versailles

Au-delà de sa texture marbrée si particulière, avec ses copeaux arrachés et fossilisés, c’est son mode global de production qui distingue le Pavé. « Depuis le début, nous co-développons le projet avec Proplast et son usine basée à Thiès, au Sénégal », précise Marius Hamelot, membre fondateur du collectif. Puisant ses racines dans une ONG italienne créée à la fin des années 1990, Proplast s’est bien implantée dans le tissu social local, faisant travailler majoritairement des femmes. « Proplast développe un réseau informel de 1 000 collecteurs de rue depuis deux ans. Ces personnes ont la charge d’identifier et de récupérer les détritus dans la nature, puis de les acheminer dans des points de collecte (Récuplast). Ensuite, les résidus plastique sont triés à la main par type. Mais ils sont également triés par couleur, et ça, personne ne le propose en Europe. »

Si les résidus européens de PEHD sont mélangés et finissent en granulats anthracite (auxquels il faudrait ajouter des colorants), ceux fournis par Proplast constituent la matière première idéale pour multiplier les rendus esthétiques. Bien que plus chers – 600 euros la tonne (dont 150 euros alloués au transport et aux taxes d’importation), contre 200 euros en Europe –, ils n’empêchent pas le projet, à ce prix, de trouver son équilibre économique. Les architectes tablent d’ailleurs sur un revêtement qui ne dépasserait les 70 euros au mètre carré, pour une surface minimum de 100 mètres carrés commandée.

 

Pensé pour le projet

« Nous identifions deux manières d’influer sur l’aspect du revêtement, poursuit Marius Hamelot. D’abord, il y a la proportion des copeaux, qui mesurent habituellement de 6 à 8 mm. Bientôt, les copeaux pourront aller jusqu’à 3 cm – un format que Proplast est capable de produire mais qui n’intéresse personne habituellement. Ensuite, nous pouvons jouer avec les couleurs : rose, vert, jaune, rouge, bleu, noir ou blanc. » En procédant à de multiples essais et dosages proches des arts culinaires, les concepteurs sont à même de produire des dalles sur mesure, aux aspects différents et aléatoires.

Le produit assume cependant encore ses imperfections : le matériau, sensible aux variations de température, se dilate et se rétracte, nécessitant un système de plinthes ad hoc et une colle qui reste à trouver. De plus, la forme du Pavé peut se révéler contraignante pour la pose et les découpes, dans les angles par exemple. Mais aujourd’hui, après avoir perfectionné successivement deux moules pour le prototypage – le premier en alu, le second en acier inox –, les architectes peuvent outrepasser la production artisanale grâce au récent soutien d’une entreprise située dans la vallée de la plasturgie (Ain). L’usine se révèle capable de répondre à la commande de plaques rectangulaires, et des cadences de production sont annoncées : un Pavé toutes les minutes, soit 25 minutes par mètre carré.

Débrouillards et conscients des limites et du potentiel de leur dalle, les concepteurs ont réalisé sur le Pavé les mêmes tests que produirait un laboratoire d’étude en bâtiment. Au regard de la résistance au feu, le Pavé, dans sa composition initiale, ne dépasserait pas le classement M4, un point que tient à nuancer Marius Hamelot : « Nous avons des solutions pour accéder à des classements supérieurs, comme ignifuger les copeaux. À ce sujet, nous avons pu interagir avec des entreprises ayant obtenu un avis technique qui autorise l’application d’un plastique similaire sur les murs en revêtement mural. »

Sachant qu’un classement UPEC coûte 8 000 euros et qu’une certification incendie avoisine 1 400 euros, les architectes veulent rester libres pour le moment de toute contrainte réglementaire. « Nous trouvons déjà magnifique de pouvoir créer de l’aléatoire industriellement », se réjouissent-ils. Dès janvier, le collectif deviendra une entreprise répondant au nom de Sasminimum, prête à se lancer dans la compression à grande échelle.

> Photos

> Autres produits dans la même catégorie

À Croissy-Beaubourg, le…

Les autoconstructeurs et bâtisseurs de maisons…

Béton de chanvre :…

Lorsqu’ils conçoivent ce projet en 2015 pour…

Impression 3D : La…

Depuis la petite dizaine d’années que…

Réemploi in situ : Une…

Quand en 1992 l’agence SCAU remporte le…

De la tuile solaire à…

Après des décennies de développement, la…

Bétons immergés : des…

Le 21 septembre dernier, dans la rade de…

Des ailes pour…

Est-il révolu, le temps où il fallait, dans…

Rendez-vous en bauge…

Comparée au pisé ou aux adobes qui ont fait …

Design itératif : «…

La récente exposition consacrée à…

VOIR ÉGALEMENT

>> Actus brèves
>> Parcours
>> Photographes
>> Livres
>> Points de vue / Expos
>> Concours
>> Le dossier du mois
>> Le Grand Entretien
>> Les produits de la rédaction
>> Questions pro
>> Feuilleton
>> Design
>> Techniques

Les articles récents dans Innovations

À Croissy-Beaubourg, le premier ERP en parpaing de chanvre Publié le 18/10/2021

Les autoconstructeurs et bâtisseurs de maisons écologiques sont porteurs d’innovation et de… [...]

Béton de chanvre : l’isolation comme acte d’architecture Publié le 03/09/2021

Lorsqu’ils conçoivent ce projet en 2015 pour Paris Habitat, les architectes Thibaut Barrault et… [...]

Impression 3D : La fabrication additive, toujours d'actualité ? Publié le 23/03/2021

Depuis la petite dizaine d’années que l’impression 3D fait des émules sur le marché… [...]

Réemploi in situ : Une façade en granite transformée en terrazzos Publié le 28/02/2021

Quand en 1992 l’agence SCAU remporte le concours pour la construction du siège de… [...]

De la tuile solaire à l'enveloppe du bâtiment : "Le moment est venu" Publié le 06/01/2021

Après des décennies de développement, la production d’énergie solaire est en train de faire… [...]

Bétons immergés : des infrastructures portuaires biomimétiques Publié le 09/11/2020

Le 21 septembre dernier, dans la rade de Cherbourg, on pouvait assister à l’immersion de… [...]

.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Octobre 2021
 LunMarMerJeuVenSamDim
39    01 02 03
4004 05 06 07 08 09 10
4111 12 13 14 15 16 17
4218 19 20 21 22 23 24
4325 26 27 28 29 30 31

> Questions pro

Quels conseils donner aux jeunes diplômés ?

Boxeur professionnel à 17 ans, Tadao Ando voyageait pour combattre avant de se former en autodidacte à l’architecture, métier qu’il dit…

Les ABF, de la censure au dialogue constructif

Légitimes gardiens du temple, les architectes des bâtiments de France accompagnent souvent des architectes et des maîtres d’ouvrage éclairés…

Les effets pervers des marchés globaux 3/3

Alors que sa relation directe au maître d’ouvrage est mise à mal par les marchés globaux, l’architecte devient l’inespéré bouc émissaire…