STUDIO MUOTO ARCHITECTES - Voies d'accès à l'évidence

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 14/12/2017

Article paru dans le d'A n°259

Le Studio Muoto est garant d’une production dans l’air du temps : des trames carrées et quelques détails suffisamment bien pesés pour donner une réalité à des idées très proches de l’abstraction. Pourtant, chacun de ces projets qui semble aller de soi a fait l’objet de recherches et de prises de risques. Comme s’il s’agissait de réinventer l’évidence et la simplicité à chaque nouvelle commande.

Trame orthogonale au sol et en façade : la plupart des projets de l’agence Muoto semblent de prime abord revenir inlassablement sur les dystopies de Superstudio. Des Actes fondamentaux, une étendue parfaitement plate et tramée comme une scène de théâtre où se joueraient les moments importants, de l’existence de la naissance à la mort, au Monument continu, un parallélépipède infini traversant indifféremment les paysages les plus divers et rassemblant toutes les activités humaines. Ainsi la trame poteaux/dalles du Lieu de vie de Saclay – Équerre d’argent 2016 – se rabat-elle sur le sol pour créer un espace public quadrillé, offrant des micro-espaces appropriables. Les cases d’un jeu de l’oie urbain qui permettraient de croire à une fiction de ville sur le plateau de Saclay. Ou la grille radicale, composée de modules de 2,5 mètres par 2,5 mètres, censée déterminer un vaste parking autour d’un Data Center – un de leurs innombrables concours perdus – lui-même traité comme une sculpture à la Sol Lewitt.

Ces projets qui ont un air de déjà-vu – peut-être l’un des absolus vers lequel doit tendre toute construction – sont portés par des concepteurs qui sous leur look de bons élèves ont de vrais parcours de globe-trotteurs, de chefs de projets d’agences de premier plan et de chercheurs. Comme si le simple, l’évident n’étaient pas donnés d’emblée mais devaient s’acquérir au travers de longs cheminements initiatiques.

Gilles Delalex et Yves Moreau travaillaient l’un à côté de l’autre sur l’une des nombreuses tables de l’agence de Dominique Perrault, quand ils décidèrent à la fin d’un déjeuner de présenter ensemble l’Europan 7 – « Challenge suburbain, intensités et diversités résidentielles » – sur le site de Villeurbanne. Un projet radical – uniquement pensé en coupe, d’abord éliminé par la commission technique puis repêché et retenu par le jury – qui leur permit de fonder l’agence Muoto. Un mot à consonance japonaise qui signifie en finnois à la fois silhouette et organisation. Gilles Delalex, né en 1972, avait collaboré avec Ibos & Vitart et obtenu la bourse « L’envers des villes » pour une recherche sur les stations-services européennes, l’un des chapitres de sa thèse sur les flux alors en cours à l’université Alvar-Aalto d’Helsinki. Il est maintenant docteur et professeur à Paris-Malaquais. Quant à Yves Moreau, plus jeune de quelques années et diplômé de l’École des arts Saint-Luc à Bruxelles, il apportera un peu de l’esprit de la Hollande et des Flandres dans la corbeille de mariage. Deux jeunes architectes qui ont su exploiter habilement le système Erasmus durant leur cursus universitaire en choisissant des destinations a priori peu attractives, mais très formatrices : la Finlande, pour l’un ; la Suède, pour l’autre…

Mais revenons sur les projets, sur cet Europan pensé uniquement en coupe pour mieux exprimer des principes plus que des articulations ou des formes : principe de la coupe qui se substitue à la façade et au plan ; principe de l’ancrage de la construction dans le sol ; principe de la superposition programmatique et de la mixité des activités… Un cahier des charges qui sera suivi ensuite pratiquement à la lettre.

Mais on pourrait les voir aussi comme les chefs de file involontaires d’une nouvelle génération qui, contrairement à la précédente, serait plus préoccupée par la structure que par l’enveloppe et qui rassemblerait pêle-mêle les Bruther, Data et autres NP2F. Tous ceux qui se sont engouffrés sur les brisées de Lacaton & Vassal quand, dans leurs expérimentations sur l’espace maximum, ils ont inconsciemment inventé un nouveau modèle : le squelette équipé de vitrages, de rideaux et de stores. Ou encore, comme des architectes d’aujourd’hui sachant travailler en équipe totalement en phase avec les récentes mutations de la maîtrise d’œuvre initiées par les concours lancés par la Mairie de Paris. Des concepteurs qui ne s’imposent pas mais proposent des stratégies dans lesquelles associés, collaborateurs, maîtres d’ouvrage et bureaux d’études trouvent aisément leur place. Ils sont ainsi lauréats de « Inventons la Métropole du Grand Paris » sur quatre sites différents : le Domaine Chérioux à Vitry-sur-Seine, le triangle de l’ASPP à Pantin, les terrains Montceleux à Sevran et le fort de Romainville…

Comme le dit d’eux Marc Barani, avec lequel ils ont collaboré sur le concours et l’APS du parking de l’aéroport de Nice, « ils ne cherchent pas l’invention formelle, mais ils répondent aux questions qui leur sont posées. Ils sont immergés dans une culture mixte – la Belgique et la Hollande, les pays scandinaves, le Japon… –, ce qui leur donne la distance nécessaire pour proposer sans affect des schémas ouverts que leurs interlocuteurs peuvent facilement s’approprier ».

 

DOWNTOWN ATHLETIC CLUB

Lieu de vie, Saclay – 2011-2016

Revenons sur le désormais iconique Lieu de vie de Saclay (voir d’a n° 251), où l’on retrouve la trame et d’audacieuses rencontres programmatiques, quand les éviers et les machines à laver la vaisselle des cuisines se superposent sous les salles de gymnastique.

Un projet que l’on pourrait aussi considérer comme un hommage à la maison Dom-Ino de Le Corbusier, cette épure destinée à prouver que la structure poteaux/dalles du système constructif moderne est aussi légitime et aussi belle que le syntagme colonne/chapiteau/entablement de l’architecture grecque.

Ces poteaux et ces poutres, qui renoncent à disparaître sous une enveloppe protectrice, savent s’affirmer sans héroïsme pour porter des espaces de hauteurs différentes. Un projet manifeste qui met l’accent sur l’intelligence essentielle qui lie structure et espace indépendamment des questions de site et de programme.

 

SPHINX

Groupe scolaire du Bac-d’Asnières, Clichy – 2010-2017

Maîtres d’œuvre : Jean de Giacinto (mandataire) / Agence Muoto

Un projet hybride qui conjugue deux mondes incompossibles : le monde tellurique de Jean de Giacinto – dont on se rappellera la très belle bibliothèque de Bayonne qui vient se creuser dans le talus d’une fortification de Vauban – et celui, léger et aérien, du Studio Muoto. Dans lequel un œil exercé pourra cependant déceler les prémisses du Lieu de vie de Saclay.

La construction vient s’implanter dans un sol artificiellement surélevé au XIXe siècle pour servir d’embasement aux anciens gazomètres du quartier du Bac-d’Asnières, à Clichy-la-Garenne. Une zone industrielle souvent peinte par les impressionnistes et maintenant totalement restructurée. Les architectes ont tenu à ce que leur bâtiment, dont la toiture est végétalisée, vienne s’encastrer et disparaître dans ce socle converti maintenant en parc par les paysagistes de l’agence HYL. Ainsi depuis ce nouvel espace public, seuls émergent les pyramidions tronqués et engazonnés des locaux techniques.

École élémentaire et école maternelle se superposent partiellement pour composer deux rez-de-chaussée possédant leur entrée indépendante. L’une donne sur la rue Gustave-Eiffel à l’emplacement de l’ancien mur de soutènement. L’autre à la mi-pente du cheminement piéton qui descend rejoindre la voie. Chacune s’organise de manière autistique autour de sa propre cour de récréation, tandis que les circulations sont rejetées à la périphérie derrière une façade en verre profilé – alternant aléatoirement des plages opalescentes ou transparentes – qui tend à l’immatérialité d’une coupe.

Un projet étrange, presque aztèque, avec ses façades intérieures obliques recouvertes en partie haute de gazon artificiel. Et avec ses cours uniformément tatouées de labyrinthes en noir et blanc où les enfants essaieront de se perdre, et qui renvoient aux compositions optiques de Vasarely.

 

SMALL

Relais d’entreprises, Moussy-le-Neuf – 2011-2017

Un projet de petite taille, mais emblématique par son programme et son traitement de la démarche par l’agence. Ses 540 m2 de rez-de-chaussée, posés sur un terrain asphalté en pente, sont destinés à offrir des espaces de travail évolutifs à de jeunes entreprises du secteur tertiaire. Le bâtiment rectangulaire s’organise strictement selon une trame carrée correspondant aux châssis sombres de la façade composée de panneaux de verre, clair en partie basse, et sérigraphié en partie haute. Un dispositif qui permet aux vitrages de recouvrir l’acrotère et de s’aligner sur la déclivité du sol extérieur.

Dans les esquisses, le traitement des parois vitrées imitait le tracé des Wall Drawings de Sol Lewitt, une idée forte abandonnée par la suite.

 

PRISONNIERS VOLONTAIRES DE L’ARCHITECTURE

Rue Stendhal, Paris 20e – 2010-2017

Qui connaît la rue Stendhal, cette voie discrète du 20e arrondissement qui se termine sur des escaliers descendant doucement vers la rue de Bagnolet et le village de Charonne ? C’est là, sur une parcelle d’angle déployée le long d’une vaste étendue plantée cachant un réservoir d’eau non potable que se dresse comme un immeuble résidentiel, le programme mixte porté par la RIVP. Des logements sociaux et très sociaux, une crèche et un CHU spécialisé dans l’accueil de jeunes adultes en rupture de ban… Tous sont traités à égalité : une trame constructive d’un peu moins de 6 mètres abritant, sur la rue peu fréquentée, les chambres et les salles de repos des enfants ; sur les cours plantées des voisins, les séjours, les cuisines et les salles d’éveil. Une simplicité qui s’est pourtant durement acquise, comme s’il s’agissait de réinventer le plus évident. Ainsi les stores orientés au nord ont-ils été prescrits juste avant l’appel d’offres – lancé dans une période plutôt favorable – pour correspondre à ceux plus légitimes qui se déploient au sud devant des balcons filants. Une symétrie savamment mise en exergue par le pignon aveugle placé à l’angle des rues qui comme une coupe informe objectivement sur la composition du bâtiment.

Un projet remarquable aussi pour l’attention à certains détails comme l’Emalit qui vient habiller au dernier niveau la gaine en béton de l’escalier pour donner l’impression d’un vitrage continu et d’une utilisation uniforme des espaces. Ou l’accroche des stores sur les nez de dalle, leur maintien sur les tringles latérales étant assuré par une fermeture éclair, un procédé développé par le fabriquant.

Ces panneaux textiles obliques et rétractables qui s’emboîtent les uns sous les autres pour donner au bâtiment son caractère sont heureusement souvent fermés. Ils procurent en effet un certain confort aux occupants, résultant notamment de leur relatif éloignement de la baie qui permet une dilatation virtuelle de l’espace habité.

 

CITÉ DU GLOBE CAPTIF

Fort de Romainville, projet lauréat de la consultation « Inventons la Métropole du Grand Paris » – 2017

Maître d’ouvrage / Mandataire : Cibex – Concepteurs : Shahinda Lane urbaniste, Mootz & Pelé architectes, Studio Muoto, Gare du Nord Architectes, Jean-Paul Ganem artiste paysagiste

Un travail sur l’accès à la culture et sur l’idée très porteuse de proposer des espaces de production plutôt que de consommation. Une ambition qui répond à un phénomène récurrent de la société contemporaine où l’on préfère chanter qu’écouter (karaoké), écrire un blog ou des tweets plutôt que de lire des livres, jouer à des jeux vidéo plutôt que de subir des films d’action. Ainsi le projet d’aménagement du fort de Romainville – déserté par ses militaires et en partie occupé par la tour des communications construite en 1987 par Claude Vasconi – s’est appuyé sur deux associations très actives et implantées à proximité : Mains d’œuvres et la Réserve des arts. La première organise des cours, des expositions, des concerts, des manifestations de théâtre et de danse tout en gérant des terrains de sport. La seconde fonctionne comme une entreprise de recyclage qui récupère des rebuts et des chutes de matériaux pour les valoriser et les revendre aux professionnels de la création. Des ateliers d’artiste, une résidence d’étudiants ainsi que des logements sociaux et un hôtel sont prévus pour compléter ces activités afin que le lieu fonctionne en permanence. Tandis que les vides autour des constructions seront consacrés au loisir ou à l’agriculture urbaine.

Le fort existant est de type Vauban : c’est une construction carrée aux angles bastionnés. Les axes des murs porteurs des casemates voûtées de la fortification permettent de tracer facilement une trame génératrice sur laquelle viendront s’implanter en U les trois constructions nouvelles. Elles absorbent aléatoirement les divers programmes et s’allient opportunément au bâtiment d’encasernement existant pour composer une place carrée. Sur cette espace en échiquier viendront se disposer les espaces publics minéraux ou plantés ainsi que Heavy Water, la piscine de James Turrell, dont le CNAP (Centre national des arts plastiques), partenaire de l’équipe, possède les droits à construire. Un dispositif qui n’est pas sans rappeler la célèbre acrylique de Madelon Vriesendorp (OMA), La Ville du globe captif, où la trame manhattanienne accueille les œuvres plastiques les plus hétérogènes du XXe siècle, du Gratte-ciel cartésien de Le Corbusier aux Architectones de Malevitch.


Lisez la suite de cet article dans : N° 259 - Décembre 2017

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